La quête de reconnaissance et les réseaux sociaux

«Les réseaux sociaux soulèvent, comme l’autobiographie, comme toute entreprise de mise en scène du moi, des problèmes philosophiques intéressants quant à la notion d’authenticité», écrit l'auteur.
Photo: Tiffet «Les réseaux sociaux soulèvent, comme l’autobiographie, comme toute entreprise de mise en scène du moi, des problèmes philosophiques intéressants quant à la notion d’authenticité», écrit l'auteur.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Qu’est-ce qui explique le phénomène de dépendance à l’égard des réseaux sociaux — en particulier chez les jeunes, à en croire des recherches récentes ? Que cherchons-nous sur Facebook et sur Instagram, lorsque nous partageons des selfies ou les photos de nos dernières sorties ? C’est, entre autres, le petit frisson addictif des « J’aime », que nous attendons avec plus ou moins de fébrilité, selon notre humeur et le contexte. Mais que penser de ce petit frisson ? Quel désir de reconnaissance se cache derrière lui ? Quel rapport sa quête entretient-elle avec le souci « d’être soi-même » propre à nos sociétés modernes ? Est-il aliénant et pernicieux, ce petit plaisir, ou au contraire la marque saine d’un besoin profondément humain ? Pour y réfléchir, il me paraît utile de revenir à un philosophe qui a offert une analyse affûtée et ambivalente du besoin humain de reconnaissance, tout en jetant les bases de l’éthique moderne de l’authenticité. Je veux parler — certains l’auront deviné — de Jean-Jacques Rousseau.

Amour de soi et amour-propre

Tout part, chez Rousseau, d’une distinction entre deux formes de conscience de soi et d’attachement à soi-même, l’amour de soi et l’amour-propre. L’amour de soi, nous dit Rousseau, est inné. Il s’agit de l’attachement naturel à soi-même qu’éprouve tout être humain dès la naissance, qui lui fait prendre conscience de son existence, qui l’amène à vouloir vivre, qui lui fait considérer avec plaisir tout ce qui favorise son épanouissement et lui fait au contraire considérer avec douleur ce qui le menace. Cet amour de soi est un sentiment paisible, propre à une conscience qui ne transite pas par autrui, qui n’a pas conscience des autres ou qui, du moins, ne se cherche pas elle-même dans le regard des autres. C’est la forme de conscience de soi propre au tout petit enfant, propre aussi à l’adulte lorsqu’il se retranche dans la solitude pour retrouver le simple sentiment de l’existence, loin des autres, de leurs regards et de leurs jugements.

Illustration: Tiffet «Que penserait Rousseau de nos réseaux sociaux? Il me semble qu’il ferait preuve à leur égard de la même ambivalence dont il fait preuve à l’égard de l’amour-propre», écrit l'auteur.

L’amour-propre, quant à lui, est l’estime qu’une personne s’accorde à elle-même en fonction de la comparaison avec autrui et du regard des autres sur elle. L’amour-propre, pour éclore, suppose donc que l’enfant ait pris conscience de la manière dont les autres le perçoivent et l’évaluent. Cet amour-propre, nous dit Rousseau, mûrit lentement au cours de l’enfance, dans le rapport du petit à sa nourrice, à ses parents et à ses premiers camarades de jeu, mais c’est au cours de l’adolescence qu’il prend toute son ampleur, à mesure que se raffinent les capacités d’empathie et d’analyse du jeune humain. Ce dernier se perçoit et s’évalue de plus en plus comme les autres le font, ou en réaction à leur regard sur lui, d’où un désir de plaire et même d’être préféré qui prend racine en lui. Son rapport aux choses est également médiatisé par le jugement des autres. Désormais, ce qui vaut, c’est ce que les autres valorisent, c’est ce à quoi l’opinion publique accorde du prix, à travers notamment le phénomène de la mode. Les goûts de l’adolescent deviennent conformistes, ses préférences modelées par le groupe. Plus encore, le jeune se compare aux autres en termes hiérarchiques pour savoir qui est le plus beau, le plus populaire ou le plus fort et prend conscience des jugements que portent les autres au terme des mêmes comparaisons. Dès lors, l’ambition d’exceller, de dépasser les autres, d’être admiré anime son cœur et le porte à une forme de conflit larvé avec tous les rivaux potentiels qui l’entourent.

La quête d’authenticité

L’amour de soi, soutient Rousseau, est toujours bon. L’amour-propre, au contraire, est à l’origine de tous nos maux. C’est lui qui porte à la comparaison, qui engendre les hiérarchies, qui suscite les querelles. Il pousse aussi à l’inauthenticité, car chacun, voulant être reconnu et si possible préféré, masque sa personnalité profonde, se met en scène et joue en quelque sorte un rôle pour récolter les marques d’attention, d’estime et d’affection. La société devient une sorte de théâtre, chacun ayant toujours à l’esprit le public devant lequel il se présente et du jugement duquel son bonheur dépend. Rousseau considère donc que le passage de l’amour de soi à l’amour-propre est dans une certaine mesure une forme de déchéance. En grandissant, en nous intégrant toujours davantage à la société, en nous immergeant dans le monde des rapports intersubjectifs, nous nous éloignons de notre moi profond pour nous laisser définir par la comparaison aux autres.

Ce jugement, qui peut paraître sans appel, est néanmoins nuancé par Rousseau, car l’amour-propre est aussi lié à d’heureux développements de la psyché humaine, comme la naissance du sentiment amoureux et celle d’un désir de reconnaissance dont Rousseau a toute sa vie ressenti l’aiguillon. En effet, Rousseau, en de multiples passages de son œuvre et jusque dans l’ambition qui guide ses écrits autobiographiques, laisse bien voir quel bonheur il y a à se sentir reconnu, voire préféré, en particulier pour ce que l’on est vraiment, lorsqu’on ose se dévoiler aux autres. Chez l’adulte, la quête d’authenticité, la redécouverte de son moi profond, n’a pas pour vocation d’être vécue uniquement en solitaire. En fin de compte, le moi authentique aspire à être reconnu par autrui. C’est la clé d’une relation amoureuse réussie, le sésame aussi d’une certaine forme de triomphe social qui est source de joie. Il y a donc des plaisirs d’amour-propre qui sont sains, qui sont même exigés au nom de l’amour de soi, puisqu’ils conduisent à l’épanouissement.

Rousseau et les réseaux sociaux

Tout cela étant dit, que penserait Rousseau de nos réseaux sociaux ? Il me semble qu’il ferait preuve à leur égard de la même ambivalence dont il fait preuve à l’égard de l’amour-propre. Il est clair que l’usage même des réseaux sociaux nous place sur le terrain de l’amour-propre. Nous nous y donnons en représentation, fût-elle la plus sincère possible, face à un public dont nous espérons l’approbation. La gratification des « J’aime » renforce notre estime personnelle, laquelle se définit alors par le regard des autres sur nous. Nous pouvons d’ailleurs développer une certaine forme de dépendance à cette gratification, publier tout et n’importe quoi dans le seul but de nourrir toujours notre public pour, au fond, nourrir toujours notre estime personnelle, laquelle transite alors foncièrement par autrui. Il est même tentant de penser qu’une publication ne vaut que par le nombre de « J’aime » qu’elle s’attire, et que notre propre valeur tient toujours à celle de notre dernière publication. Parvenus à ce degré de dépendance, nous avons toujours besoin d’être reconfirmés par autrui dans notre valeur. S’il le faut, nous serons parfois inauthentiques, en partageant des moments de bonheur qui constituent l’exception dans un quotidien plutôt maussade, en publiant des traits d’esprit un jour où nous avons l’humeur morose, en mettant en scène notre beauté au point de perdre tout naturel. D’ailleurs, les gens qui ont éprouvé le côté aliénant d’une telle dépendance et d’une telle inauthenticité font parfois une « pause des réseaux sociaux », une sorte de cure de désintoxication, pour retrouver en eux-mêmes, dans la relative solitude de leur salon, le sentiment de l’existence. Comme Rousseau dans les Rêveries, écrites à la fin de sa vie, où il relate ses promenades solitaires en nature et la paix d’esprit qu’il tâche d’y retrouver.

En même temps, tout ne serait pas si sombre dans le portrait que tracerait Rousseau de nos réseaux sociaux. Rousseau a ardemment désiré la reconnaissance sociale et, dans ses vieux jours, l’a recherchée en tâchant de se dépeindre sans fard dans ses Confessions. Il comprendrait donc que les réseaux sociaux puissent devenir un lieu où nous donnons à voir des moments heureux de notre vie, où nous exprimons aussi nos cafards et nos espoirs, notre indignation et nos mouvements d’humeur avec sincérité, sans nous ajuster par anticipation au regard d’autrui, même si nous souhaitons qu’il soit favorable. Parvenons-nous à cette authenticité ? Comme Rousseau dans ses Confessions, ne sommes-nous pas toujours tentés d’embellir le portrait, de plaider notre cause, de nous assujettir malgré nous aux critères de notre public ? Peut-être. Surtout sur les comptes publics, suivis par des milliers d’abonnés. En ce sens, les réseaux sociaux soulèvent, comme l’autobiographie, comme toute entreprise de mise en scène du moi, des problèmes philosophiques intéressants quant à la notion d’authenticité. Mais sauf à vouloir récuser complètement la différence entre « être soi » et « donner une fausse image de soi », il faut bien admettre que sous une forme ou une autre, l’authenticité existe, même dans une démarche de représentation du moi qui anticipe le regard d’autrui et qui prend acte, en plus, des influences sociales dans la constitution du moi.

Il y aurait matière à prolonger ces analyses, à les approfondir, à les déployer plus savamment. Je me contenterai de l’ébauche que je viens d’offrir. Elle aide déjà, me semble-t-il, à analyser les réseaux sociaux tout en voyant la pertinence actuelle des idées de Rousseau.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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