Des raisons de faire confiance à la science

Vers quoi donc se tourner? L’historienne Naomi Oreskes soutient que «le fondement adéquat de la confiance du public en la science est l’engagement soutenu des scientifiques envers le monde naturel, joint au caractère social de la science qui comprend des procédures pour l’analyse critique des affirmations».
Illustration: Tiffet Vers quoi donc se tourner? L’historienne Naomi Oreskes soutient que «le fondement adéquat de la confiance du public en la science est l’engagement soutenu des scientifiques envers le monde naturel, joint au caractère social de la science qui comprend des procédures pour l’analyse critique des affirmations».

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La récente campagne électorale a été l’occasion d’une mobilisation sans précédent de ceux qui s’opposent aux mesures sanitaires et aux vaccins contre la COVID-19. Des manifestants ont chahuté à proximité d’écoles et d’hôpitaux, des menaces et des messages haineux circulent sur les réseaux sociaux et certains ont même lancé des projectiles au premier ministre du Canada. Certes, bon nombre de citoyens réfractaires aux vaccins s’expriment à l’intérieur du cadre démocratique et dans le respect de la loi. Le rejet s’inscrit toutefois dans le contexte d’une méfiance plus générale envers la science moderne, les scientifiques et leurs conclusions.

Dans son ouvrage Why Trust Science ? paru en 2019, l’historienne Naomi Oreskes spécifie les circonstances dans lesquelles on peut faire confiance à la science et aux scientifiques. La professeure de l’Université Harvard et chroniqueuse à la revue Scientific American pose la question suivante : « Si les scientifiques se trompent parfois — et bien sûr cela arrive —, comment pouvons-nous savoir qu’ils ne se trompent pas maintenant ? […] Comment évaluer la vérité d’affirmations scientifiques quand on sait qu’elles peuvent un jour être contredites ? »

Car la science et les scientifiques peuvent se tromper. Prescrite autour de 1960 pour soulager les nausées dues à la grossesse, la thalidomide a provoqué plus de 10 000 malformations congénitales graves. En 1986, la navette spatiale Challenger plongeait en mer quelques minutes après son lancement. Et juste avant l’éclosion de la COVID-19, une étude conduite entre autres par l’Université Johns Hopkins concluait que la préparation à une pandémie n’était nulle part très bonne, mais que les États-Unis et le Royaume-Uni étaient les deux pays où elle était la meilleure, la Nouvelle-Zélande se situant au 35e rang.

Ignorer la science

Bien plus souvent, cependant, ignorer la science mène au désastre. Au début des années 1950, plusieurs experts avaient prévenu le gouvernement britannique des dangers du smog. Les autorités n’ont pas donné suite à ces avertissements et l’épisode aigu de 1952 a fait entre 10 000 et 12 000 morts à Londres. Des maladies comme la rougeole reviennent là où l’on refuse les vaccins. Mettant en doute le consensus médical sur l’origine virale du sida, le président sud-africain Thabo Mbeki refusa pendant plusieurs années des offres de médicaments et de traitements efficaces, ce qui causa vraisemblablement plus de 300 000 décès dans son pays. Plus près de nous, les États-Unis et le Brésil, les deux pays les plus endeuillés par la COVID-19, ont eu le malheur d’avoir des chefs d’État résolument hostiles à la science.

Oreskes remarque qu’à partir du milieu du XIXe siècle, on a cru que la fiabilité de la science venait de sa méthode. Dans la mesure où l’on suivrait scrupuleusement la méthode scientifique, on obtiendrait des résultats valables. Mais quelle est donc cette méthode ? Oreskes retrace différentes tentatives de la circonscrire, à travers le positivisme d’Auguste Comte, le programme de vérification du Cercle de Vienne et la réfutabilité de Karl Popper. À chacunede ces tentatives, cependant, on peut opposer des objections sérieuses. Aujourd’hui, et sans souscrire à l’anarchisme théorique d’un Paul Feyerabend, on a renoncé à l’idée de prescriptions méthodologiques qui s’appliqueraient universellement et donneraient des résultats assurés.

Engagement des scientifiques

Vers quoi donc se tourner ? Oreskes soutient que « le fondement adéquat de la confiance du public en la science est l’engagement soutenu des scientifiques envers le monde naturel, joint au caractère social de la science qui comprend des procédures pour l’analyse critique des affirmations ».

Il importe de souligner que la science se fonde d’abord sur une démarche empirique, sur une confrontation continuelle des scientifiques avec le monde naturel. Les spéculations les plus élégantes sont fréquemment tombées sous le couperet de quelques observations têtues.

Mais la science n’est pas simplement le fait d’un amalgame de chercheurs isolés, si brillants soient-ils. Elle se base sur une communauté, sur un regroupement d’experts et de spécialistes. Nul besoin, par contre, d’être un expert pour comprendre que les vedettes qui proposent des cures miracles ou que les fondamentalistes qui rejettent l’évolution ne font pas partie de la communauté. Ses membres œuvrent principalement dans des établissements d’enseignement supérieur ou des centres de recherche, et ils appartiennent à des sociétés scientifiques nationales ou internationales reconnues. Leurs travaux progressent et leurs résultats se précisent à travers la critique et le jugement des pairs. Avec le temps, le processus peut donner lieu à un consensus plus ou moins étendu.

Illustration: Tiffet «La science n’est pas simplement le fait d’un amalgame de chercheurs isolés, si brillants soient-ils. Elle se base sur une communauté, sur un regroupement d’experts et de spécialistes», rappelle l'auteur.

Est-ce que le consensus conduit nécessairement à une connaissance objective ? Pas toujours, car les résultats scientifiques sont foncièrement sujets à une remise en question. Selon Oreskes, néanmoins, « l’objectivité est vraisemblablement maximisée lorsqu’il y a des avenues de critique reconnues et robustes, […] quand la communauté est ouverte, non défensive, et répond à la critique, et quand elle est suffisamment diversifiée pour qu’un large spectre d’opinions s’y développe, soit entendu et adéquatement considéré ».

À la lumière de ces principes, on peut analyser les trois exemples de faillite mentionnés ci-dessus. La thalidomide a été prescrite pour des problèmes d’anxiété, d’insomnie et de nausées sans qu’on l’eût préalablement testée auprès de femmes enceintes et, donc, sans le moindre consensus sur son innocuité. À la suite de la tragédie, plusieurs pays ont soumis l’approbation de médicaments à une réglementation plus stricte. Le lancement de Challenger a été autorisé malgré l’avis d’ingénieurs mettant engarde leurs supérieurs contre le danger d’aller de l’avant à une température ambiante trop basse. À propos de l’évaluation de la préparation à la pandémie, les experts dont on a sollicité les avis venaient très majoritairement du milieu de la santé. Les dimensions politiques et culturelles du problème étaient peu représentées, alors que ces facteurs ont été déterminants dans la réponse de chaque pays à la crise.

Le jugement des pairs

On estime que plus de 95 % des climatologues croient que la planète se réchauffe et que le réchauffement est principalement d’origine anthropogénique. Ce consensus, que Naomi Oreskes a analysé dès 2004 pour la revue Science, se base sur des milliers d’articles scientifiques soumis au jugement des pairs et s’exprime dans les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Le GIEC comprend des scientifiques de nombreux pays et ses rapports sont eux-mêmes soumis à une évaluation par les pairs.

Que dire de l’opinion de ceux qui remettent en cause l’origine anthropogénique du réchauffement climatique ? Cette opinion est véhiculée très majoritairement par des scientifiques qui ne sont pas des experts du climat ou par d’autres dont le jugement est vraisemblablement teinté par des liens étroits avec l’industrie pétrolière. Elle ne constitue donc pas une remise en question sérieuse du consensus. À peu près tous les experts s’entendent sur le fait que, si l’on ne réduit pas de manière draconienne les émissions de gaz à effet de serre, la température moyenne du globe augmentera de plusieurs degrés d’ici 2100, avec de sévères conséquences sur l’environnement. La modélisation laisse place à certaines marges quantitatives, devant lesquelles Oreskes suggère la réponse suivante : « En évaluant une affirmation scientifique qui a des conséquences sociales, politiques ou personnelles, une question supplémentaire doit être considérée : quels sont les enjeux d’une erreur dans un sens ou dans l’autre ? Comment se compare le risque d’accepter une affirmation qui se révèle fausse à celui de rejeter une affirmation qui se révèle vraie ? »

Peut-on se fier aux experts dans une situation comme l’actuelle pandémie ? À l’égard des vaccins, le consensus ne fait pas de doute : ils offrent une immunité de l’ordre de 90 %, alors qu’ils ne provoquent de réactions graves que dans un cas sur 100 000 environ. D’autres décisions, en revanche, sont plus complexes à prendre : « plus une question est sensible sur le plan social, plus il est nécessaire que la communauté qui l’examine soit ouverte et diversifiée ». Une décision à propos du confinement, par exemple, requiert l’apport d’épidémiologistes, de psychologues, d’éducateurs et d’économistes. Ces spécialistes, même animés des meilleures intentions, aborderont vraisemblablement la question avec des valeurs différentes. Oreskes soutient que l’idée du scientifique analysant des faits en faisant abstraction de ses valeurs s’est fréquemment révélée un mythe. « Une communauté aux valeurs diversifiées est plus susceptible d’identifier et de défier les préjugés à l’intérieur d’une théorie scientifique ou se travestissant comme telle. » Jointes au consensus, une attitude plus transparente des scientifiques quant à leurs valeurs et, pourquoi pas, une touche de modestie pourraient raffermir la confiance du public.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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