Papineau, froussard et misogyne?

En réalité, féru de science politique et érudit jusqu’au bout des ongles, Papineau restait proche des petites gens qui le vénéraient.
Illustration: Tiffet En réalité, féru de science politique et érudit jusqu’au bout des ongles, Papineau restait proche des petites gens qui le vénéraient.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.


 

Traître, lâche, ambitieux ! Tout au long de sa vie active, ces épithètes ont accablé Louis-Joseph Papineau, chef du parti patriote et président (« orateur ») de l’Assemblée législative du Bas-Canada, ainsi qu’était alors nommé le Québec.

Les « gazettes ordurières » et bien d’autres écrits contemporains lui donnaient l’allure d’un « monstre pétri de tous les vices », et lui-même craignait fort qu’advenant son peuple « écrasé » par ce qui allait devenir les rébellions de 1837 et 1838, la propagande des vainqueurs ne s’impose.

Un siècle et demi après sa mort, le 23 septembre 1871, il est grand temps de rétablir la vérité sur cet homme d’État et sur le combat dont il était la figure de proue. La prise de conscience des valeurs de ce combat — démocratie, justice et équité — aiderait les citoyens que nous sommes à se méfier des promesses électorales et à garder le cap sur l’essentiel.

Député au Parlement dès 1808, à l’âge de 21 ans, puis élu orateur en 1815, Papineau a consacré l’essentiel de son énergie, de ses talents et de son savoir à accomplir le rêve d’émancipation du peuple auquel il appartenait.

Ce rêve était admirable de dignité et de candeur : lutter contre l’injustice et la discrimination, contre le favoritisme et la corruption. C’est l’ancrage, ramené à sa plus simple expression, de l’épuisant combat mené par la majorité des habitants canadiens — ainsi est désigné le peuple de culture française par naissance ou adoption.

L’Assemblée législative, obtenue de chaude lutte en 1791, est le seul havre des démocrates, protégés dans leur travail de député par l’immunité parlementaire. En dehors de cette enceinte, le risque est élevé de subir des vengeances de la part de l’oligarchie, l’élite marchande britannique ayant saisi les rênes du gouvernement exécutif colonial. Dès la Conquête de 1760, bien des démocrates sont victimes de persécutions, y compris l’emprisonnement et la confiscation de leurs biens. Le prétexte perpétuel : l’état d’urgence, le risque de rébellion.

Oligarchie

En 1827, pendant le règne du gouverneur Dalhousie, l’oligarchie est prête à tout pour conserver sa mainmise sur le pouvoir exécutif, source de ses richesses. Elle réanime le climat de violence sociale qui lui a déjà si bien servi : prorogations et dissolutions du Parlement, poursuites politiques, exigence de loyauté de la part du personnel d’État et des favoris du régime, projets d’assimilation tels que l’union législative avec d’autres provinces ou, au contraire, le démembrement du Bas-Canada.

L’oligarchie confie aux plus fanatiques de ses membres, les ultra-torys, le soin de faire régner la terreur militaire et le mépris de justice. Le but ultime : un véritable coup d’État contre l’Assemblée législative, installée fièrement sur la falaise du cap Diamant, et la Constitution de 1791.

Qui sont les séditieux, sinon les membres de l’exécutif colonial qui se rebellent contre la démocratie parlementaire ? Pour maquiller la réalité, ils édifient un monument de propagande. La sécurité de la population britannique et loyale est menacée par un système de terreur orchestré par les patriotes ; le peuple canadien, manipulé par des démagogues sans scrupules, se révolte les armes à la main.

L’art de la médisance est un ingrédient crucial et raffiné de l’effort de propagande, et Louis-Joseph Papineau en est la première victime. Pendant la décennie 1830, la plupart des médisances concernent son activité révolutionnaire visant à faire basculer le Bas-Canada dans l’anarchie. Il est le démagogue en chef, celui qui sème expertement l’agitation au sein d’un peuple si ignorant qu’il est facile à duper. Il est un despote se cachant derrière une prétendue volonté populaire, uniquement pour accaparer le pouvoir, tout fin seul, pour son profit personnel. Bref, il est le pire ennemi de ses compatriotes qu’il ne cherche qu’à exploiter.

Les ultra-torys et l’exécutif colonial camouflent l’âpre réalité : ce sont eux qui fomentent le trouble, pour ensuite supplier qu’on les laisse voler au secours d’un exécutif colonial « assiégé » par la tyrannie populaire. Sous prétexte de son impuissance à faire respecter la loi, l’autorité exécutive cumule les fausses preuves de haute trahison pour justifier l’envoi d’escouades armées et l’usage d’un arsenal de brutalités : une terrifiante répression militaire et judiciaire maquillée en Rébellions.

Selon ses proches, Papineau est en tête de liste des hommes à immoler ; les ultra-torys demandent sa tête et profèrent des menaces à tous les coins de rue. Chose certaine, il est explicitement ciblé par la presse à la solde de l’oligarchie. Des correspondances de la Gazette de Québec et de la Montreal Gazette clament qu’il a le « cœur pourri », celui d’un traître qui mourra « misérablement aux mains du bourreau ».

Le Montreal Herald se réjouit d’avance du spectacle sur l’échafaud. En vérité, le bien-être du pays commande de « prendre, tirer et écarteler » de huit à dix députés patriotes. Ensuite, leurs collègues de l’Assemblée seront « aussi pliants, aussi loyaux, aussi soumis que possible ».

La chevauchée de Saint-Denis

Le 13 novembre 1837, Papineau quitte finalement Montréal pour se réfugier à Saint-Denis-sur-Richelieu, terre d’ancrage de sa mère. Comme les autres députés démocrates, il se place sous la protection de ses concitoyens. Neuf jours plus tard, deux expéditions militaires convergent vers le village pour le prendre en étau, ce qui provoque une résistance armée farouche, inattendue, grâce à la détermination des miliciens et à celle, en premier lieu, de leur commandant Wolfred Nelson.

Ce dernier exige le départ de son ami Papineau. Or, ce dernier veut combattre, fort de son expérience d’officier au sein d’un régiment de milice de Montréal depuis sa majorité et, pendant la guerre de 1812, d’un régiment d’élite.

Nelson a cependant des arguments irréfutables : considéré comme le négociateur en chef avec les autorités de la colonie, Papineau ne doit pas compromettre ce rôle en participant à la bataille ; de surcroît, sa présence risque d’accroître les violences de l’armée. La documentation ne laisse aucun doute, d’autant plus si l’on y ajoute la propre relation de Papineau sur ce moment charnière, découverte dans ses archives.

Quelques semaines après la bataille de Saint-Denis, l’odieuse menterie de la peur et de la lâcheté d’un Papineau détalant à l’approche du combat entreprend sa longue carrière. Les patriotes du Bas-Canada ont été réhabilités, et leurs revendications ont été considérées comme justes et nobles, mais la mémoire de Papineau demeure souillée. C’est dire à quel point cette imputation était vitale pour tâcher de détruire l’immense prestige qu’il conservait à son retour d’exil, en 1845.

Papineau a alors presque 60 ans, mais ses concitoyens tiennent absolument à l’élire député au Parlement du Canada-Uni. Car l’oligarchie a remporté son combat : remplacer la Constitution de 1791 par un régime — l’Union législative du Québec avec l’Ontario — qui met en minorité les démocrates de culture française.

Député entre 1848 et 1854, Papineau pourfend sans relâche cette Union imposée de force et la corruption qu’elle suscite. Ses pires ennemis ne sont plus les ultra-torys, mais les « réformistes » du Québec. Menés par Louis-H. La Fontaine, Augustin-N. Morin, George-É. Cartier et le haut clergé catholique, ils aiment le Canada-Uni, car ils en profitent, et ils raniment durablement la cruelle imputation de lâcheté, portée sur la place publique par nul autre que Wolfred Nelson lui-même.

Anticlérical ?

Une autre médisance datant de cette époque, celle d’anticléricalisme et d’impiété, aurait eu une aussi belle longévité si le Québec ne s’était pas laïcisé à toute vitesse depuis. Papineau croyait en un Dieu créateur, mais il refusait viscéralement les chicanes et les guerres de religion, les dogmes et les rituels. Il prônait la non-discrimination religieuse et l’Assemblée a voté des lois progressistes en ce sens, d’autant que le haut clergé, catholique comme anglican, se mêlait constamment de politique, prêchant l’obéissance et la passivité ; ce despotisme a contribué aux terribles souffrances des Rébellions. Après la mort de Papineau, le haut clergé catholique du Québec a donc savouré sa vengeance.

Parallèlement, quelques historiens ont pris soin d’augmenter la quantité des prétendus vices de l’homme d’État. Celui-ci était également seigneur de la Petite-Nation. Pourquoi se priver de faire écho aux criailleries des conquérants britanniques, qualifiant le droit féodal d’archaïque et d’arriéré… à l’image du peuple canadien ? Tant qu’à faire, pourquoi ne pas prétendre que Papineau était trop grand seigneur, loin du peuple qu’il aimait dominer ?

En réalité, féru de science politique et érudit jusqu’au bout des ongles, Papineau restait proche des petites gens qui le vénéraient. Sans le régime seigneurial, les Canadiens n’auraient pu trouver des terres à faible coût, car la corruption et la discrimination régnaient dans ce domaine. Papineau a été un seigneur éclairé et conciliant, souhaitant offrir une terre d’asile aux Canadiens et aux immigrants pauvres ; ceux-ci en ont parfois abusé en négligeant de payer les rentes seigneuriales.

Enfin, de nos jours, il est de bon ton parmi certains groupes de mépriser le nationalisme, tout éclairé et inclusif qu’il soit. Ainsi, un autre racontar circule : Papineau a voulu supprimer le droit de vote des femmes. Or, c’est uniquement la violence électorale à laquelle les dames étaient soumises qu’il a déplorée, et c’est le réformiste Louis-H. La Fontaine qui, au cours de la décennie 1840, a parrainé la loi décisive. Cherchez l’erreur…


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