Le rejet du projet universaliste nous condamne à la fragmentation

Penser que l’opinion publique est manipulée par un pouvoir omnipotent revient à nier sa propre liberté de pensée.
Illustration: Tiffet Penser que l’opinion publique est manipulée par un pouvoir omnipotent revient à nier sa propre liberté de pensée.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Adhésion, adhésion, adhésion. Le mot est sur toutes les lèvres. Un peu, beaucoup, pas du tout ? Telle semble être aujourd’hui la question existentielle, tant les incertitudes au sein de l’opinion publique se révèlent exigeantes pour nous tous et toutes, mentalement et émotionnellement. D’un côté, la cohésion sociale : une large adhésion aux valeurs démocratiques et aux consignes sanitaires, sans oublier l’adhésion aveugle au mode de vie capitaliste. Mais de l’autre, des voix de plus en plus insistantes et variées expriment leur mécontentement à l’égard de l’ensemble du « système » : rejet du patriarcat, perte de confiance envers l’État, méfiance à l’égard de la science, radicalisation, la liste ne cesse de s’allonger. Comment expliquer une telle polarisation dans l’opinion publique et une telle fragmentation au sein de la population ?

Afin de répondre à cette question, faisons un détour par l’œuvre du philosophe Garbis Kortian (1939-2009). D’origine arménienne, polyglotte, Garbis Kortian enseigna de nombreuses années à l’Université de Montréal avant de poursuivre à l’Université de Vienne. Tout au long de sa carrière, il avait cherché à comprendre pourquoi le projet universaliste moderne visant l’égale dignité des personnes était encore inachevé et provoquait déception sur déception. Son questionnement était simple : pourquoi l’humain, pourtant maître de lui-même, faisait-il toujours face à « l’impuissance » de sa propre raison « à pouvoir transformer les rapports de force et les rapports de violence dans des rapports de droit » ?

Aujourd’hui, la parution d’un ouvrage posthume de Garbis Kortian, De la vérité comme liberté ou la faculté philosophique du jugement (L’Harmattan, 2020), nous donne l’occasion de renouer avec la pensée critique de ce spécialiste des auteurs allemands ayant vécu à la jonction de l’ordre des Anciens et de la subjectivité des Modernes. Kortian avait su recueillir cet héritage pour mieux juger nos succès et nos échecs à réaliser les fins universelles ou transcendantales propres à notre humanité.

La quête d’une unité

Il y a toujours eu des polémiques, mais les Anciens considéraient faire partie d’un tout, d’un monde régi par un ordre transcendant. Cherchant à connaître l’essence de cette « instance normative prédéterminante », nos prédécesseurs désignèrent cette quête comme « la science des premiers principes », en un mot la philosophie.

Suivons, pendant un trop bref moment, un de leurs raisonnements : pourquoi y a-t-il le monde plutôt que rien ? Certains évoqueront un mystère, d’autres parleront d’une expansion aléatoire de la matière. Cependant, la Nature se présente à nous dans toute sa splendeur. « L’arbre est », s’exclamait l’un de mes anciens professeurs de métaphysique. Cette expression devait résumer notre rapport privilégié au Cosmos, un rapport intime, vital, reposant sur « l’identité de la pensée et de l’Être ». Selon les cultures, nous approchons cette communion à la suite d’une contemplation, d’une révélation ou d’une illumination.

Le problème, vous l’aurez compris, c’est que cette sagesse semble suivre des chemins très éloignés des rapports de pouvoir qui divisent la société. Aussi, les Modernes dénonceront « la pureté et la neutralité de toute théorie conçue au sens traditionnel : activité contemplative de la philosophie qui se dispense de la praxis », qui s’éloigne autrement dit de la réalité concrète des conflits politiques.

La fragmentation du tout

Du coup, l’entrée dans la modernité sera vécue comme la perte d’une finalité préétablie qui semblait guider l’action humaine vers le Bien. L’humain découvrait sa liberté. Le rapport de soi à l’universelle totalité cosmique était alors revu et corrigé en fonction de notre subjectivité et de nos intérêts pratiques. Or, Garbis Kortian avait entrevu les conséquences de cette entrée dans la modernité : la perte des repères, « la fragmentation d’un tout ».

Pour retrouver une certaine unité, le sujet moderne tenta d’abord de se révéler à lui-même, de « rendre transparent le moi ou le sujet » par « une réflexion sur la réflexion pour faire parvenir ce sujet à sa propre identité ». Mais qu’attendre d’un sujet centré sur lui-même ? Franchement, bien peu, car je ne me vois pas directement : « Ma conscience ne se rapporte à soi que de manière indirecte, tout comme la connaissance de mon soi n’est obtenue que par le biais de l’autre. » En effet, l’autre participe à la formation de mon identité. Aussi, faute d’une démarche menant à la reconnaissance mutuelle, chacun restera sur son quant-à-soi, inconsolable, se perdant dans « les jérémiades de nos différences » (bouleversante Annie Leclerc). Alors on vit à fleur de peau, en fonction du ressenti, avec le sentiment de ne jamais être reconnu ou entendu.

Puis le sujet moderne chercha un possible accord dans le scientisme. Cette philosophie avait cru atteindre l’universelle objectivité en séparant les faits de la science et les valeurs, mais on comprit rapidement qu’il était impossible de « déduire des jugements de valeur des jugements de fait ». Le programme scientiste fut un échec, car il incite à penser que « les jugements qui relèvent d’une sphère normative ne sont ni vrais ni faux, ce ne sont que des formes vides ». Ou bien la science, ou bien l’opinion. Cette opposition aboutit à la neutralisation du jugement, ce qui d’un côté favorise l’explosion des théories du complot et efface de l’autre la manière dont la politique propose une adhésion réfléchie à des normes communes de vie, laissant ainsi le champ libre au pouvoir de l’argent.

Enfin, le sujet moderne explora une avenue située entre la quête de soi et le positivisme, à savoir la fameuse éthique de la discussion, « ce dernier avatar de la raison normative moderne », écrivait encore Kortian. Avatar, car cette éthique censée guider le dialogue vers le consensus n’a pas, non plus, de prise réelle sur le déroulement des choses. Pourquoi ? Impossible de réguler la discussion avant même de l’entreprendre ! Comme notre interlocuteur ne peut, par avance, être le garant d’une communion tant recherchée, on le lui fera payer très cher, en lui retirant carrément la parole : « ton débat est piégé, l’universel est une illusion, tu as tous les pouvoirs ». Le sujet s’égare, car penser que l’opinion publique est manipulée par un pouvoir omnipotent revient à nier sa propre liberté de pensée, exhibant « l’impuissance du sujet émancipé et moralisant face au pouvoir politique réel ». Désespérant.

Le difficile partage du jugement

Nous pensons encore avec les mots des Anciens et des Modernes. Et soyons honnêtes : nous ne sommes pas plus intelligents que nos prédécesseurs !

Certes, la nécessité de suivre une Loi, quelle qu’elle soit, a conduit les Anciens à se soumettre à de scandaleux rituels que nous ne voulons pas reproduire. D’accord, mais, d’une part, le moralisme faisant appel à une Nature englobante ou à des institutions rigides ne favorisera pas une avancée démocratique. Car en ce XXIe siècle, Kortian était clair ; il est vain de vouloir orienter l’agir en faisant appel à des limites externes à l’expérience humaine : « Les moyens techniques dont dispose l’homme de la civilisation actuelle semblent en effet pouvoir déplacer les limites que l’on pensait être imposées par la nature ainsi que les limites marquées par les formes de la vie sociale objective, les formes institutionnelles. » Les nouvelles générations évoluent dans un monde à l’intérieur duquel il leur faut apprendre à penser la « contingence » : ce qui est pourrait aussi être autrement.

Illustration: Tiffet Garbis Kortian, tout au long de sa carrière, a cherché à comprendre pourquoi le projet universaliste moderne visant l’égale dignité des personnes était encore inachevé.

D’autre part, loin d’être une avancée, le rejet du débat ou du projet universaliste nous condamnerait à refaire indéfiniment l’expérience de la dispersion. Car sans le partage d’un monde commun, l’avenir est impossible.

Pour ces raisons, Kortian récusait le discours conservateur, tout comme il avait entrevu le malheur engendré par les difficultés à réaliser le projet moderne. Il pariait plutôt sur l’art et le questionnement afin de mieux saisir notre devenir.

Pour le philosophe, l’activité artistique est « créatrice d’une ouverture au monde nouveau que nous désirons voir réalisé ». Dans un monde réifié et fermé, l’artiste est négatif, mais dans un monde éclaté comme le nôtre, l’artiste pourrait nous déstabiliser en renouant avec la raison et la beauté.

En ce qui a trait au questionnement, Kortian réfléchissait à la manière dont nous pourrions orienter nos vies : « À quelles conditions la vérité comme liberté peut-elle constituer effectivement notre mode d’être et être autre chose qu’une pure formule philosophique ? » Les Anciens avaient dissous cette question en présupposant une adéquation à l’ordre de la Nature, source présumée de vérité objective. De leur côté, les penseurs modernes ont vainement tenté de relier la liberté au pouvoir d’agir directement sur eux-mêmes.

Aujourd’hui, la question de l’adhésion, de la cohésion sociale est bien présente. Nous faisons face au problème du consensus. Il ne peut être imposé, mais on ne peut pas non plus s’en détacher à sa guise. C’est le sens de l’actuel « tournant anthropologique » : l’humain n’est-il pas ce vivant qui s’oriente par l’universelle médiation de la parole ? Reste à en saisir les conséquences, à saisir « l’usage réel de la faculté philosophique de juger dans l’usage de la parole et de la pensée », comme l’écrit justement le philosophe français Jacques Poulain dans sa préface à l’ouvrage de son regretté ami Garbis Kortian. Premièrement, puisque l’humain est libre de penser et d’agir, la vérité ne peut s’imposer de l’extérieur, ni par l’ordre de la Nature, ni par le surnaturel. Deuxièmement, notre liberté de pensée ne réside pas dans la volonté de nous dissocier du jugement de vérité ou de fausseté, elle résulte au contraire du partage de ce jugement.

Au fond, aurions-nous oublié que la vérité ne repose pas sur la volonté — puisqu’elle est tranchante, nous devrions pourtant le savoir —, mais sur son partage pour nous orienter ? D’où la nécessité de constituer des bases communes, telles la langue et la laïcité, pour reprendre des propositions discutées dans l’espace public québécois.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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