Quand se nourrir devient un acte de résistance

Le discours «écologiste» du penseur mohawk originaire de Kahnawake se distingue, car il repose sur l’importance primordiale de changer la perception que les individus ont d’eux-mêmes.
Illustration: Tiffet Le discours «écologiste» du penseur mohawk originaire de Kahnawake se distingue, car il repose sur l’importance primordiale de changer la perception que les individus ont d’eux-mêmes.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Au moment où plusieurs redécouvrent les joies de la cuisine maison, certaines positions s’affrontent, à propos de ce que nous devrions agencer dans le creux de nos assiettes. Doit-on mettre la hache dans la viande ? Doit-on manger local, bio, cru, vivant ? Questions complexes souvent source d’arguments qui semblent incommensurables. Peut-on voir le tout sous un autre angle ? Peut-être bien. Faire appel aux propositions de ceux qui marchent sur les territoires d’ici et qui s’en nourrissent depuis le plus longtemps, c’est-à-dire les premiers peuples, peut présenter l’avantage de susciter de nouvelles considérations éclairantes. Se nourrir devient un acte de résistance, de transformation et de reconnexion.

Depuis une vingtaine d’années, nombre d’auteurs et de philosophes des Premières Nations ont développé le courant de pensée de la résurgence indigène. Conceptualisé d’abord par le penseur mohawk originaire de Kahnawake, Taiaiake Alfred, le paradigme de la résurgence indigène constitue une « révolution spirituelle » par laquelle les descendants des premiers occupants de ce que l’on nomme aujourd’hui le Canada sont appelés à retrouver leur identité et leur dignité.

La résurgence indigène répond aux impacts de la relation de domination coloniale par une approche de type « from below », c’est-à-dire un empowerment des individus et des communautés, ou leur autonomisation. Cette remise en question de la relation de domination se produit principalement en dehors des institutions étatiques et de leurs normes. Alfred appelle les Autochtones à tourner le dos à l’État colonisateur et à s’inspirer du passé afin de retrouver la fierté et le pouvoir nécessaire à la guérison des effets toujours tangibles de ce contexte persistant de domination qui caractérise notre pays.

Devant la crise climatique, la pensée d’Alfred et celles d’autres penseurs autochtones comme Leanne Betasamosake Simpson ouvrent une perspective originale et permettent d’envisager d’autres comportements possibles pour ceux qui cherchent à comprendre le monde et à agir avec cohérence. Le retour à une alimentation traditionnelle, un des « mantras » de la résurgence, peut nous amener à remettre en question nos choix à l’épicerie, mais pas seulement à l’épicerie. Ce geste du quotidien, celui de manger, s’inscrit dans une « praxis transformatrice » grâce à laquelle se modifie l’image que les individus ont d’eux-mêmes, tout comme les modes de vie en communauté.

Pour les Premiers Peuples, cette transformation passe par un retour à une alimentation traditionnelle, mais aussi par la revitalisation des langues et des institutions sociopolitiques autochtones et par la mise en place d’une éducation autochtone reposant sur la transmission de la culture traditionnelle et la pratique des activités sociales, spirituelles et familiales autochtones. Selon cette proposition, le simple fait de « marcher sur le territoire » peut devenir un acte de liberté, une façon de renouer avec la terre habitée.

Il est crucial de garder en tête que la situation coloniale qu’analyse Alfred comporte de nombreux éléments structuraux et historiques qui ne sont pas ceux de la société québécoise prise dans son ensemble. Une adaptation du principe de la résurgence est nécessaire pour le rendre opérant dans un contexte bien différent. La résurgence constitue un mouvement de résistance devant les effets systémiques de la relation coloniale qu’entretient le gouvernement avec les communautés autochtones. Résistance opposée à l’hégémonie capitaliste également, aux invasions néolibérales au cœur des terres et des modes de vie autochtones. C’est par cet aspect militant que la réflexion d’Alfred peut interpeller tous les citoyens.

Pour Alfred, le gouvernement canadien dicte les règles du jeu et maintient la relation de domination qui brime les communautés autochtones. Les grandes entreprises multinationales aussi imposent leur loi. Le citoyen ne peut combattre un système dont le pouvoir dépasse celui des États. Alors tournons-lui le dos, dirait l’anticapitaliste Alfred. Il nous aiguillerait vers un mode de vie plus en harmonie avec l’environnement, et son invitation, celle d’un retour à une alimentation traditionnelle, résonnerait fortement chez ceux qui se veulent plus respectueux de l’écologie et de l’économie de la nature.

Ce retour à l’alimentation traditionnelle que prône Alfred ne signifie pas pour les communautés autochtones de se limiter à la pêche, la chasse, la cueillette ou la culture de quelques plantes bien précises. L’intellectuel mohawk tient compte du fait que nous sommes au XXIe siècle : il propose un « traditionalisme conscient », conscient que la réalité contemporaine comporte son lot de contraintes et de possibilités. Et parmi ces possibilités, on peut noter une offre diversifiée d’aliments et un accès à différentes cuisines. Ce n’est pas le mode de vie d’une autre époque qu’il faut recréer ; il s’agit plutôt d’actualiser des pratiques et des coutumes s’inspirant des principes qui ont guidé pendant des millénaires les autochtones dans leur rapport à l’espace habité.

Par exemple, cultiver des légumes en serre dans le Grand Nord devient un acte cohérent, car il permet de se libérer de l’offre d’aliments hors de prix et limitée des marchés alimentaires des villes du Nunavik et du Nunavut. C’est tourner le dos à un système de production et de distribution manipulé par des géants à la solde de lointains actionnaires. C’est aussi rejeter une dépendance envers l’État et ses allocations qui permettent d’acheter de coûteuses denrées ultra-transformées. Accroître son autonomie constitue un des objectifs fondamentaux du retour à l’alimentation traditionnelle. Il peut inspirer, plus au sud, les tenants de l’agriculture urbaine qui veulent s’éloigner des allées des produits surgelés ou importés des supermarchés.

Le discours « écologiste » d’Alfred se distingue, car il repose sur l’importance primordiale de changer la perception que les individus ont d’eux-mêmes. Cultiver ses propres légumes doit susciter un sentiment de fierté lié à cette résistance qu’on oppose aux entreprises qui conditionnent notre menu quotidien. L’affect joue un rôle majeur ; il est tout aussi important sinon plus que la pratique elle-même et ses effets positifs sur l’environnement. Pour celui qui résiste, il ne s’agit ni de réagir aux inquiétants changements climatiques ni de calculer son apport au gramme près en émissions de gaz à effet de serre. L’acte de manger en suivant des principes ancestraux conduit à une transformation positive de l’individu. Ainsi, la cueillette de champignons, de petits fruits et autres aliments sauvages permet souvent de se reconnecter avec la nature. Plus que les arguments techniques et scientifiques, cette relation avec la nature, associée à la fierté d’être autonome, est une motivation pour modifier son mode de vie de façon durable.

Le retour à l’alimentation traditionnelle peut également signifier un changement pour toute une communauté. Dans les collectivités autochtones, des processus de décision et des systèmes d’échange des produits de la chasse et de la pêche sont des pratiques qui procurent un sentiment d’émancipation à tous les membres de la communauté.

Dans nos villes et nos campagnes, les jardins communautaires, les potagers libre-service et les autres activités semblables sont autant de manières de créer des liens entre voisins. Ces initiatives fournissent un contre-discours aux normes imposées par l’offre et la demande et aux diktats capitalistes. Elles revitalisent des modes de vie traditionnels sans chercher à reproduire un passé nostalgique. Nul besoin de retourner à une diète principalement constituée de quelques légumes racines bien que nous puissions, en nous inspirant de recettes d’antan ou d’aujourd’hui, leur réserver une place de choix dans nos frigos. Ces pratiques nous permettent également d’éviter les pièges d’avancées technologiques prétendument salvatrices, comme le produit Beyond Meat, des avancées propulsées par des entreprises marchandes qui tentent de se faire du capital social afin de se livrer à un puissant marketing.

Si nous suivons la proposition d’Alfred, confier notre avenir à des concepteurs de produits de laboratoire va évidemment à l’encontre de cette nécessaire reconnexion avec le territoire. Cette relation doit être directe le plus souvent possible et avec un intermédiaire pour les populations urbaines si on ne peut faire autrement. Il ne faut pas faire le compromis et se rendre dépendants de sociétés dont les sièges sociaux sont localisés dans d’énigmatiques paradis fiscaux et qui sont coupées de toutes racines.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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