Les Britanniques et la mer, du XVIIe siècle au Brexit

La mer est un espace par lequel les idées se diffusent, un lieu stratégique où s’exerce la domination d’un État sur un autre, un endroit qui recèle des richesses, une voie qui permet le transport et les échanges. Qui est capable d’assurer son contrôle sur celle-ci se dote d’avantages économiques et stratégiques qui peuvent s’avérer déterminants en temps de paix comme en période de guerre.
Illustration: Tiffet La mer est un espace par lequel les idées se diffusent, un lieu stratégique où s’exerce la domination d’un État sur un autre, un endroit qui recèle des richesses, une voie qui permet le transport et les échanges. Qui est capable d’assurer son contrôle sur celle-ci se dote d’avantages économiques et stratégiques qui peuvent s’avérer déterminants en temps de paix comme en période de guerre.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Le Brexit est devenu réalité le 1er janvier dernier. Les pourparlers à son sujet se sont poursuivis jusqu’à la dernière minute, notamment au sujet des pêches en mer du Nord. Quinze jours avant l’échéance, les négociateurs semblaient si éloignés d’une entente que la Royal Navy se tenait prête à envoyer des navires afin de protéger les droits de pêche britanniques.

On craignait, de part et d’autre de la Manche, qu’un échec ne se traduise par des tensions similaires à celles que l’on avait connues lors des guerres de la morue qui, dans les années 1950 à 1970, opposèrent l’Islande au Royaume-Uni, entre autres, ou la « guerre de la coquille Saint-Jacques », qui vit marins français et anglais s’affronter au large de la Normandie en 2018.

Le secteur de la pêche occupant une place plutôt congrue dans les relations économiques globales entre les Britanniques et le continent, les conséquences appréhendées d’une mésentente sur ce point peuvent surprendre. Toutefois, il a une forte valeur symbolique qui nous oblige, pour la comprendre, à remonter au XVIIe siècle, voire au-delà, et à nous pencher sur le rapport des Britanniques à la mer.

Champ de bataille

La mer est un espace par lequel les idées se diffusent, un lieu stratégique où s’exerce la domination d’un État sur un autre, un endroit qui recèle des richesses, une voie qui permet le transport et les échanges. Qui est capable d’assurer son contrôle sur celle-ci se dote d’avantages économiques et stratégiques qui peuvent s’avérer déterminants en temps de paix comme en période de guerre.

Les querelles entourant le contrôle des eaux au large de l’Écosse sont très anciennes. À partir du VIIIe siècle, les Norvégiens fréquentent et peuplent les archipels de la région : Shetland, Orkney et Hébrides. Leur présence continue cause de fortes tensions avec les populations locales jusqu’à ce qu’un accord soit conclu en 1266, permettant à la pêche de s’exercer librement dans ces zones jusqu’au début du XVIIe siècle.

Alors que Jacques 1er, jusque-là roi d’Écosse, monte sur le trône d’Angleterre en 1603, il est interpellé par certains de ses sujets qui se plaignent de voir de plus en plus de pêcheurs français et, particulièrement, hollandais dans leurs eaux. La pêche a été de tout temps centrale dans l’économie hollandaise, et de nouvelles techniques mises en place à partir du XVe siècle se traduisent par une augmentation sensible des prises. En 1609, le secrétaire d’État anglais Robert Cecil estime que de 2000 à 3000 navires de pêche étrangers se présentent annuellement au large des Shetlands, alors qu’ils n’étaient que 100 à 200 cinquante ans plus tôt.

Les autorités anglaises décident d’adopter en 1609 des mesures afin de contrer cette « invasion » : tout marin étranger désirant pêcher dans ce qu’elles considèrent être leurs « eaux territoriales » devra obtenir un permis pour ce faire. Les Hollandais réagissent fortement à cette décision, se disant même prêts à en venir aux armes afin de défendre leurs intérêts. N’ayant pas les moyens d’appliquer manu militari sa politique, Jacques 1er en suspend l’application. Dix ans plus tard, une nouvelle tentative en ce sens ne rencontre pas plus de succès.

Entre-temps, le débat prend un tournant juridique lorsque William Wellwood, un juriste écossais, publie un livre dans lequel il défend la souveraineté du monarque anglais sur « ses mers ». On entend par là la mer d’Irlande, la Manche et le golfe de Gascogne, les « mers étroites » sur lesquelles les souverains anglais prétendent exercer une souveraineté exclusive, et une zone de 100 miles s’étendant au large des côtes de la mer du Nord.

Charles 1er, qui monte sur les trônes anglais et écossais en 1625, considère, pour reprendre les mots du juriste sir John Boroughs, la souveraineté sur les mers comme le joyau le plus précieux de sa couronne. Il s’offusque particulièrement de voir les Hollandais et les Espagnols, qui sont alors en guerre, se livrer bataille jusque dans les ports de son royaume, montrant ainsi un manque total de respect pour des espaces qu’il considère comme siens.

Mare Liberum

La position défendue par les monarques et les juristes britanniques va à l’encontre de celle soutenue par l’avocat hollandais Hugo Grotius, un des pères du droit international. Grotius avait publié en 1609 un livre, le Mare Liberum, dans lequel il avait avancé que la mer était un territoire international que toutes nations étaient libres d’utiliser pour le commerce maritime. Ce livre ne répondait pas aux prétentions de Jacques 1er, mais plutôt à celles mises en avant par les Portugais, qui revendiquaient alors le monopole sur le commerce des Indes orientales. Toutefois, ses conclusions s’appliquent très bien aux eaux européennes.

Les débats au sujet de la souveraineté sur les mers ne se limitent pas aux différends anglo-hollandais. D’autres États revendiquent la souveraineté sur leurs mers, notamment en Méditerranée, et près d’une centaine d’ouvrages sur le sujet sont publiés au cours du XVIIe siècle. Par ailleurs, les différends à ce sujet ne se limitent pas qu’à la sphère écrite, Charles 1er n’hésitant pas à mobiliser sa marine pour défendre son point de vue.

Le monarque anglais entend affirmer la place de son royaume sur la scène internationale grâce à sa flotte. Dès son accession à la couronne, il envoie une escadre vers la ville de Cadix, port d’attache des navires espagnols qui reviennent chargés de richesses d’Amérique, en accusant son homologue ibérique de vouloir « nous dépouiller de l’honneur et de la souveraineté sur les mers étroites ».

Le fiasco de cette expédition n’empêche pas le roi de récidiver deux ans plus tard, en dépêchant une flotte au large du port français de La Rochelle. Officiellement, l’amiral Buckingham doit offrir son aide aux protestants français dont la survie serait menacée par les politiques religieuses de Louis XIII et du cardinal de Richelieu. Les instructions royales précisent toutefois qu’il s’agit avant tout d’empêcher la France de déposséder l’Angleterre « de cette souveraineté sur les mers auxquelles notre royaume de Grande-Bretagne a donné un nom et dont nos ancêtres ont profité de tout temps ». Cette descente n’est pas plus heureuse que celle lancée sur Cadix.

Armement puissant

Les déboires militaires de la marine anglaise ne détournent pas Charles 1er de son objectif d’affirmer sa primauté sur ses mers. Comme l’affirme un de ses ministres, « il faut commander la mer ou être commandé ». En 1634, il ordonne la construction d’un navire de guerre grandiose dont le nom même traduit sa volonté politique : le Sovereign of the Seas.

L’Angleterre n’est pas le seul royaume à s’engager alors dans une telle entreprise : le Danemark a lancé le Store Sophia en 1627, la France met à l’eau le Neptune en 1636. En ordonnant la construction de navires de guerre richement ornés, de fort tonnage et capables de déployer un armement puissant, les États de l’époque font de leur marine un élément clé de leur arsenal diplomatique. La splendeur de ces vaisseaux participe à la construction de l’image des souverains et à l’affirmation de leur posture politique sur la scène internationale.

La volonté du monarque anglais de voir sa souveraineté sur les mers être reconnue se traduit encore en 1635 par l’envoi d’une flotte visant à la faire reconnaître par la France, au besoin en enclenchant le combat, et d’une autre flotte l’année suivante contre les navires de pêche hollandais présents en mer du Nord et, de façon générale, en insistant pour que tout navire étranger baisse son pavillon lorsqu’il croise un bâtiment anglais.

Ces prétentions ne sont pas propres à Charles 1er : en 1662, les relations anglo-françaises se détériorent dangereusement lorsque Louis XIV refuse de reconnaître les prétentions anglaises à la souveraineté sur les mers et le salut maritime. Elles seront également une des causes principales des guerres anglo-néerlandaises qui éclatent en 1652, 1665 et 1672.

Les débats qui entourent les négociations sur le Brexit s’inscrivent dans une longue tradition de défense des eaux territoriales et des richesses halieutiques qu’elles contiennent. Lorsqu’ils débutent, au début du XVIIe siècle, le droit international est encore en gestation, ce qui peut expliquer les menaces de recourir aux armes afin de protéger la souveraineté britannique sur un territoire qui est encore mal défini et mal délimité.

Ces menaces paraissent plus surprenantes en ce XXIe siècle. Toutefois, il faut comprendre qu’elles s’inscrivent dans la longue durée et qu’elles montrent le rapport spécial que les Britanniques entretiennent, depuis des siècles, avec les eaux entourant leurs îles. Lorsque Charles 1er s’efforce de se faire reconnaître la souveraineté sur les mers, il n’hésite pas à recourir à des symboles puissants, tel le Sovereign of the Seas, et à défier des pays étrangers qui lui sont par ailleurs alliés. Il inaugure ainsi une politique à laquelle aucun gouvernement britannique n’a renoncé depuis lors.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.



À voir en vidéo