La peur pour entendre la voix de la responsabilité

Jonas est tout à fait conscient que, «dans les milieux bien-pensants», la peur «jouit d’une certaine mauvaise réputation morale et psychologique».
Illustration: Tiffet Jonas est tout à fait conscient que, «dans les milieux bien-pensants», la peur «jouit d’une certaine mauvaise réputation morale et psychologique».

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

À écouter les nombreux discours et reportages des deux derniers mois sur les dangers du virus SRAS-CoV-2, lesquels insistent, par exemple, sur le décès d’un nouveau-né ou sur les possibles séquelles à long terme même chez les jeunes — pourtant considérés comme les moins à risque —, on peut se demander si cette stratégie de communication n’emprunte pas à la philosophie de la peur de Hans Jonas.

En effet, le grand philosophe allemand, né en 1903 et décédé en 1993, qui a beaucoup réfléchi sur l’impact des techniques modernes sur la société, a forgé l’idée d’une « heuristique de la peur » qui, de façon lapidaire, peut se résumer ainsi : pour sauver le monde, il faut faire peur au monde ! Ses idées ont été également développées par le philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui publia en 2002 un ouvrage prônant un « catastrophisme éclairé ».

Mûri pendant plus de 20 ans et paru en allemand en 1979, mais traduit en français seulement en 1990, son ouvrage fondamental, Le principe responsabilité, fournit une base philosophique au fameux « principe de précaution » tant discuté et critiqué depuis les années 1980 et maintenant inscrit, depuis 2005, dans la Constitution française. Son titre se voulait en fait une réponse à l’utopie marxiste du philosophe Ernst Bloch, qui avait écrit Le principe espérance, publié en trois volumes entre 1944 et 1959. L’originalité de Jonas est qu’il vise à fonder une nouvelle « éthique du futur », qui imposerait des responsabilités aux humains pour assurer l’existence de générations futures en contrôlant le développement technologique. Il considère que ces responsabilités nouvelles sont « imposées par le progrès monstrueux de la technique ».

Formé dans les années 1920 à la phénoménologie par les philosophes Edmund Husserl et Martin Heidegger, de même que par le théologien Rudolf Bultmann, Hans Jonas rédige une thèse d’histoire des religions sur le concept de gnose en 1928. Ami de Hannah Arendt et de son premier mari, Günther Anders, lui-même pionnier de la critique des techniques, Jonas quitte l’Allemagne de Hitler dès 1933. Après des séjours en Angleterre et en Palestine, il s’inscrit en 1940 comme artilleur dans une brigade juive avec un passeport britannique. Rentré en Allemagne avec les troupes alliées, il apprend que sa mère est morte en 1942 dans le camp de concentration d’Auschwitz. Ne désirant plus vivre dans ce pays, il retourne en Israël, avant d’accepter en 1950 un poste à l’Université Carleton, en Ontario. Vite reconnu pour ses travaux, il quitte le Canada en 1955 pour se joindre à la prestigieuse New School for Social Research à New York, où il enseignera jusqu’à sa retraite. Il s’éteint à New York le 5 février 1993.

Jonas a été marqué par le caractère inédit de la bombe atomique et de son usage sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, première technologie capable de détruire la planète, et par les conséquences à long terme absolument imprévisibles et incontrôlables de certaines transformations de la nature par l’être humain. Il laisse de côté ses travaux d’histoire de la religion et réfléchit aux conséquences éthiques absolument nouvelles qu’engendrent les technologies modernes. Il considère en effet que « le Prométhée définitivement déchaîné auquel la science confère des forces encore jamais connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui ». Aussi, « reconnaître son ignorance devient l’envers du devoir de savoir et fait donc partie de l’éthique qui doit diriger l’auto-contrôle, toujours plus nécessaire, de notre puissance démesurée ».

Il pense que l’acceptation de contraintes « librement consenties » peut être en quelque sorte stimulée par cette « heuristique de la peur ». Face à la possibilité de la disparition de l’humanité et des générations futures, il faut, selon Jonas, un nouveau principe éthique qui stipule « qu’il faut davantage prêter l’oreille à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur ». Il faut donc toujours donner priorité au mauvais diagnostic plutôt qu’au bon. En ces temps de pandémie, par exemple : il ne faut pas dire que tout va bien aller, mais plutôt qu’on n’est pas sortis du bois, ou qu’on ne voit pas le bout du tunnel ! Il faut rester vigilants, car le virus rôde autour de nous ! Combien de temps ? On ne le sait pas… L’insistance sur le respect des consignes pour le bien des autres davantage que pour nous-mêmes est aussi une conséquence naturelle du « principe responsabilité » de Jonas, qui affirme que « la peur est déjà contenue dans la question originaire avec laquelle on peut s’imaginer que commence la responsabilité active : que lui arrivera-t-il si moi je ne m’occupe pas de lui ? Plus la réponse est obscure, plus la responsabilité se dessine clairement ».

Jonas n’a bien sûr pas inventé l’idée que la peur joue un rôle dans toute société. Le philosophe Thomas Hobbes, au XVIIe siècle, faisait déjà de la peur le principe fondateur de la société et de la politique. Pour lui, le transfert à un roi du pouvoir de gouverner s’est fait contre l’assurance de la sécurité de ses sujets soumis, à l’état de nature, à la « guerre de tous contre tous ». Jonas considère cependant qu’il s’agit chez Hobbes d’une peur égoïste, alors que son propre concept de peur est altruiste, car il vise à assurer la survie de la planète et des générations futures. En somme, la crainte, la peur et même l’angoisse — mais pas la pusillanimité ni l’anxiété — fondent l’éthique du futur et « devien[nent] la première obligation préliminaire d’une éthique de la responsabilité historique », mais pas « la peur et l’angoisse pour soi-même ».

Limites de la liberté et de la démocratie

La peur n’étant pas toujours efficace comme outil de conviction — on le voit dans le comportement de jeunes qui disent ne pas avoir peur du virus —, Jonas croit tout de même à « l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes. Semblables malheurs pourront encore avoir en temps opportun une influence salutaire ». Cet optimisme, paradoxal chez un tel penseur, ne lui fait pas oublier qu’en fin de compte, c’est la liberté elle-même qu’il faut brider. Or, cela ne peut que relever de la politique publique et non de conduites privées, car il sait bien que « c’est la multitude qui décide et elle ne se déterminera pas d’elle-même à prendre en vue le lointain » et à renoncer de façon altruiste « aux intérêts et aux avantages » qu’elle possède ou exige, ni d’ailleurs, pourrions-nous ajouter, les politiciens, eux aussi fixés sur le court terme. Surtout, il pense que la capacité de saisir les véritables dangers actuels n’est le fait que « d’un nombre relativement restreint d’individus ». On comprend dès lors que, tout comme son ancêtre Platon, il puisse avoir « le sentiment que la démocratie telle qu’elle fonctionne actuellement — et orientée comme elle l’est sur le court terme — n’est effectivement pas la forme de gouvernement qui convient à long terme ».

Sans préconiser lui-même une dictature, il admet que, « dans des situations extrêmes, il n’y a pas de place pour les processus de décision complexes de la démocratie ». Laliberté politique, ajoute-t-il, n’est qu’une expression particulière de la liberté humaine. Elle a été « extraordinairement rare dans l’histoire » et peut donc elle aussi « disparaître par sa faute ». En somme, mieux vaut se limiter librement maintenant pour éviter une catastrophe que de ne rien faire et ensuite devoir subir la dictature qui imposera les limites d’action assurant la survie de l’humanité.

Illustration: Tiffet La peur n’étant pas toujours efficace comme outil de conviction, le philosophe allemand Hans Jonas croit tout de même à «l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes».

Sans surprise, nombreux sont ceux qui ont sourcillé devant cette croyance en une possible « tyrannie bienveillante » que Jonas croit seule capable de sauver la civilisation en opposant à l’appétit insatiable du commun des mortels la clairvoyance d’une élite « seule capable d’assumer éthiquement et intellectuellement la responsabilité pour l’avenir ». Ses critiques les plus sévères y voient le fondement de ce que certains appellent une écocratie autoritaire, un écototalitarisme ou même un écofascisme.

Un espoir négatif

Tout comme Sisyphe était, selon la mythologie grecque, condamné àtoujours rouler son rocher en haut de la montagne pour le voir aussitôt redescendre, Jonas nous rappelle qu’« éloigner le danger est une tâche permanente » et que « nous devons effectivement vivre dans l’ombre d’une calamité menaçante ». Aujourd’hui, c’est la COVID-19. Ce sera quoi demain ? Voulant absolument donner un peu d’espoir, Jonas en est réduit à affirmer qu’être « conscient de cette ombre » qui nous menacera toujours, « voilà en quoi consiste paradoxalement la lueur de l’espoir : c’est elle en effet qui empêche que ne disparaisse la voix de la responsabilité ».

Jonas est tout à fait conscient que, « dans les milieux bien-pensants », la peur « jouit d’une certaine mauvaise réputation morale et psychologique ». En bon théologien, il fait écho aux trois vertus théologales chrétiennes (la foi, l’espérance et la charité), considérant que notre civilisation technologique a besoin de nouvelles vertus : « la peur, l’espérance et la responsabilité ». C’est par cette pirouette philosophique que Jonas conclut qu’après tout, « le principe responsabilité et le principe espérance se rejoignent finalement, même s’il ne s’agit plus de l’espoir exagéré d’un paradis terrestre mais d’un espoir plus modéré » de pouvoir « continuer à habiter le monde à l’avenir » d’une manière « qui soit humainement digne de notre espèce ».

En somme, la peur est l’ombre d’une nouvelle épée de Damoclès qui, remplaçant en quelque sorte un Dieu vengeur mort depuis longtemps, servirait de nouveau surmoi collectif pour nous rappeler éternellement notre obligation de responsabilité envers la nature et les générations futures.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.

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3 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 3 octobre 2020 09 h 52

    Et il y a l’ennui auquel il est vain de vouloir échapper


    Il est bien évident que les horreurs de la deuxième guerre mondiale et la catastrophe de l’holocauste perpétré par le régime nazi ont amené les générations suivantes à être plus enclines à un existentialisme pessimiste et moins portés sur l’utopie. Parlant de Günther Anders mentionné au passage dans ce texte, on a vu récemment que son esprit et son héritage étaient bien incarnés chez la très jeune Greta Thunberg quand elle a déclaré dans une sainte colère : « Je ne veux pas que vous soyez désespérés, je veux que vous paniquiez ! », recrachant ainsi un thème favori de Günther Anders, penseur, journaliste et essayiste qui a été le premier époux d’Hannah Arendt qui s’intéressait beaucoup à l’impact des médias de masse sur notre rapport au monde et appréciait qu’on le considère comme un «semeur de panique». Selon lui, « la tâche morale la plus importante aujourd'hui consiste à faire comprendre aux hommes qu'ils doivent s’inquiéter et qu'ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime ».

    Ainsi, la communication stratégique du Gouvernement Legault qui travaille en étroite collaboration avec le dit quatrième pouvoir des médias d’information de masse s’évertue à chercher l’équilibre entre la pédagogie de la raison et l’heuristique de la peur. Pour mieux réfléchir sur cette dynamique, on peut fréquenter Étienne Groleau qui, dans « L’oubli de la vie. Critique de la raison parodique », nous explique comment l’excès d’attention accordée à la raison dessèche le monde ou encore, comment une raison déshumanisée entraîne sa déchéance et nous invite à redonner place au langage affectif.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 3 octobre 2020 09 h 56

    Et il y a l’ennui auquel il est vain de vouloir échapper (suite)


    S’il va de soi qu’il importe surtout d’agir de manière cohérente pour remplir notre « obligation de responsabilité envers la nature et les générations futures » voilà qu’on découvre que l’humain n’est pas si doué qu’on le pense pour planifier et gérer le changement à long terme. Il semble qu’on soit pris par cette illusion que notre conscience fine des changements du passé améliore notre connaissance de ceux qui s’en viennent. C’est ce que prétendent des chercheurs en psychologie des Universités Harvard et de Virginie dans cette étude intitulée « Pourquoi les gens prennent-ils si souvent des décisions qu'ils finissent par regretter? » parue récemment dans la revue « Science ». Notre mémoire du passé est utile pour maîtriser les problèmes rencontrés au présent, mais la capacité de notre imagination à maîtriser des situations que l’on ne connaît pas encore est plus limitée.

    Enfin, ce monde qui nous désespère si souvent est devenu ce qu’il est, entre autres, parce que ce pauvre humain n’a pas encore compris, malgré les lumières de Blaise Pascal et d’Arthur Schopenhauer, qu’il est vain de toujours tenter d’échapper à ce pénible sentiment qu’est l’ennui qui fait qu’on souffre de l’éternelle répétition de cette chaîne de conduite : l’ennui fait naître le désir qui cherche à être satisfait-on agit pour satisfaire ce désir-retour à l’ennui-naissance d’un nouveau désir-action pour le satisfaire-retour à l’ennui, etc. et ainsi va la vie qui court, telle un hamster dans sa roulette, et ne mène nulle part. L’ennui, que Sören Kierkegaard situait comme la source de tous les maux.

    Marc Therrien

  • Roxanne Lépine - Abonnée 3 octobre 2020 10 h 32

    La peur est aveugle

    Prévenir une catastrophe nucléaire ne représente pas d'effets adverses comme peuvent le faire des mesures de prévention impliquant l'arrêt partiel de la vie en société. La question qui se pose actuellement est plutôt à savoir si l'effet bénéfique des mesures en termes de vies humaines surpasse les effets délétères qu'on ne manque pas de s'imposer à nous-mêmes à long terme. Il n'est pas question de restreindre nos libertés dans le moment, mais bien d'impacts humains réels dans l'avenir. Et c'est là que le bât blesse par rapport à l'argumentaire de la peur comme instrument efficace de prévention : elle empêche toute réflexion sur la balance des méfaits si la catastrophe frappe l'imaginaire. L'efficacité de la peur est un instrument à double tranchant qui peut rapidement se retourner contre nous.