Certaines émeutes peuvent être légitimes et justifiées

Certaines émeutes, en tant que formes de protestation démocratique, visent à forcer le discours public à se pencher sur des problèmes urgents et des injustices trop longtemps ignorées.
Illustration: Tiffet Certaines émeutes, en tant que formes de protestation démocratique, visent à forcer le discours public à se pencher sur des problèmes urgents et des injustices trop longtemps ignorées.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Une émeute est le langage de ceux et celles que l’on n’entend pas. » Ces paroles, prononcées par Martin Luther King en 1968 à l’Ohio Northern University, résonnent fortement aujourd’hui alors que les États-Unis sont le théâtre d’un mouvement social dénonçant les inégalités raciales inédit depuis les années 1960. Des émeutes ont éclaté tout au long de l’été dans de nombreuses villes américaines, dont Portland, Seattle, Washington, Jacksonville, Boston et Minneapolis pour n’en nommer que quelques-unes. Depuis mai dernier, on recense environ 220 émeutes ou événements « violents »liés aux manifestations de Black Lives Matter qui s’ajoutent à près de 2400 manifestations pacifiques.

Ce mouvement force les États-Unis ainsi que d’autres nations, dont le Québec et le Canada, à examiner leurs biais systémiques qui affectent profondément les membres de la communauté noire. Bien que ce mouvement soit massivement pacifique, 93 % des manifestations qui y sont liées s’étant déroulées sans activités destructrices ou « violentes », il a soulevé la question de savoir si les émeutes, ainsi que les dommages matériels et corporels qui les accompagnent, sont parfois justifiables en démocratie.

Martin Luther King lui-même demeure ambigu sur cette question dans ses écrits et discours. S’il semble maintenir que les émeutes sont compréhensibles et excusables, comme l’illustre la citation en début de texte, il ne se prononce jamais explicitement sur la question de savoir si elles sont justifiables en démocratie. De surcroît, son insistance sur l’importance de la non-violence dans les mouvements sociaux pourrait laisser entendre que les émeutes et les violences qui les accompagnent devraient être critiquées.

Toutefois, cette première lecture manque de nuance. Ce serait une erreur de rejeter les émeutes en bloc sans être en mesure d’admettre que certaines émeutes peuvent promouvoir la justice. On peut penser à l’exemple paradigmatique des émeutes de Stonewall, à New York, à la suite d’un raid policier en 1969, qui sont largement considérées comme étant à l’origine du militantisme LGBTQ2S+, pour voir que les émeutes peuvent avoir des effets bénéfiques. D’un point de vue démocratique, certaines émeutes peuvent en effet s’avérer nécessaires pour contraindre l’ordre établi à considérer les points de vue des personnes exclues et marginalisées.

Désobéissance civile et non-violence

Cette affirmation peut sembler être en tension avec l’idée que l’on se fait d’ordinaire des protestations démocratiques. Nombreux sont les philosophes, comme John Rawls, Ronald Dworkin ou encore Jürgen Habermas, qui posent la limite des protestations légitimes à la désobéissance civile non violente comme celle que l’on rattache aux actions de figures emblématiques telles que Gandhi ou Martin Luther King. L’argument général en faveur de cette position repose sur l’idée que si les militantes et militants brisent certaines lois pour protester contre des décisions politiques foncièrement injustes, ces actes doivent être motivés par un profond respect pour la démocratie.

Dr. King écrit dans sa Lettre de la prison de Birmingham : « Celui qui brise une loi injuste doit le faire ouvertement, avec amour, et avec la volonté d’accepter la peine. Je prétends que celui qui brise une loi que sa conscience lui dit être injuste et qui accepte de bon cœur la peine d’emprisonnement dans le but d’éveiller la conscience de la communauté sur l’injustice de cette loi, celui-là exprime en réalité le plus haut respect de la loi. » En ce sens, la désobéissance civile ne vise pas l’anarchie, mais vise au contraire à promouvoir des lois justes qui respectent effectivement l’égale dignité morale de tous et toutes en refusant d’obéir à certaines lois pour en dénoncer l’injustice.

Or, cette désobéissance civile, pour King, se doit d’être non violente. S’il est parfois nécessaire d’enfreindre la loi pour en exposer les lacunes, il faut éviter de remplacer le dialogue démocratique par le simple usage de la force. Agir par amour de la loi est aussi agir par amour envers ses concitoyennes et concitoyens pour les amener à reconnaître l’injustice de manière rationnelle, sans les contraindre par la force. Le but des actions directes, des actes de protestation pacifiques est d’amener la communauté à négocier et à dialoguer de manière inclusive. Comme il l’écrit, toujours dans sa lettre de Birmingham : « L’action directe non violente cherche à engendrer une tension telle que la communauté qui a constamment refusé de négocier soit forcée de regarder la situation en face. Elle dramatise la situation de sorte qu’on ne puisse plus l’ignorer. »

Vers une norme démocratique

Toutefois, comment peut-on distinguer une action violente d’une action non violente ? Cette distinction, bien qu’intuitive au premier regard, ne peut être posée comme la norme séparant les protestations légitimes des protestations illégitimes. Par exemple, on peut douter qu’on puisse qualifier de violente une personne qui en pousse une autre par légitime défense. Au contraire, une personne qui en pousse une autre sans provocation ou pour l’intimider agit sans doute de manière violente. En d’autres mots, un acte qui est violent dans certaines situations ne l’est pas nécessairement dans d’autres. Comme le soutient le professeur Stephen D’Arcy dans son livre Languages of the Unheard, on hésite typiquement à dire d’une action moralement admirable ou nécessaire qu’elle est violente.

Bien que ce soit une préoccupation légitime de craindre que l’on remplace le dialogue et la délibération démocratique où prime — idéalement — la force du meilleur argument par la force physique, il est important de souligner que certaines émeutes sont précisément motivées par des valeurs démocratiques. Pour revenir aux émeutes de Stonewall, on ne peut qualifier ces émeutes de gratuites ou d’injustifiées vu qu’elles se sont produites en réaction à une répression policière continue et foncièrement injuste. On observe la même chose pour les manifestations et émeutes rattachées au mouvement Black Lives Matter en réaction, entre autres, aux meurtres de George Floyd, Breonna Taylor, Elijah McClain et Ahmaud Arbery.

Illustration: Tiffet Martin Luther King

Ces manifestations et émeutes ne visent pas à imposer une position par la force, mais amènent l’ordre établi à prendre la mesure des injustices trop longtemps ignorées. L’argument ici n’est pas que toute forme de violence est acceptable, mais bien que certains comportements qui seraient autrement violents sont justifiables s’ils ont pour but de provoquer une discussion démocratique inclusive. Le but, comme l’écrit King, est de forcer une communauté à faire face à ses propres tensions et à ses inégalités.

Pour élaborer cette position, le philosophe Stephen D’Arcy maintient que quatre principes doivent être respectés pour dire qu’une action militante est bel et bien démocratique. Pour lui, un acte militant est démocratique s’il promeut l’autonomie collective en favorisant l’inclusion des points de vue de tous et de toutes à l’intérieur d’une discussion ouverte et guidée par la force du meilleur argument. Pour ce faire, il faut premièrement que l’action soit basée sur un principe d’opportunité qui vise à trouver d’autres méthodes afin de résoudre des problèmes pressants quand les tentatives de résoudre ces problèmes par des canaux officiels sont systématiquement bloquées par des autorités intransigeantes et insensibles. Deuxièmement, les actions militantes devraient idéalement encourager les individus directement concernés à prendre l’avant-plan pour manifester leurs propres revendications. Troisièmement, l’action devrait favoriser la capacité des individus à se gouverner eux-mêmes de manière inclusive. Finalement, les militants devraient être prêts à justifier leurs actions en faisant appel à la dignité qui revient à chaque personne et en se référant au bien commun.

La légitimité des émeutes

Ainsi, cette norme démocratique permet de faire la distinction entre les émeutes justifiables et les émeutes injustifiables, et, à l’intérieur même de ces émeutes, de différencier les actions légitimes et illégitimes. Cette norme permet de faire la différence entre une émeute proprement violente et puérile qui se déclencherait, par exemple, lorsque des amateurs de sports mécontents protestent contre la défaite d’une équipe sportive et une émeute démocratique menée par des groupes marginalisés qui protestent contre les injustices qui les affectent. Parallèlement, à l’intérieur même d’une émeute, on peut dire que les attaques contre des passants innocents ou contre des quartiers résidentiels sont indéfendables étant donné qu’elles ne peuvent être justifiées en faisant appel à l’égale dignité de chaque personne ou au bien commun. Néanmoins, c’est une autre histoire lorsque l’on parle de fenêtres de commissariat brisées, de voitures de police renversées ou de statues vandalisées ; dans certains cas, il s’agit de l’expression d’une colère justifiée de la part de groupes dont les points de vue sont systématiquement exclus de la discussion démocratique.

Certaines émeutes, en tant que formes de protestation démocratique, visent à forcer le discours public à se pencher sur des problèmes urgents et des injustices trop longtemps ignorées. Elles visent à amener les autorités publiques à reconnaître qu’elles ne peuvent plus faire la sourde oreille envers certains groupes dont les intérêts et les droits sont trop souvent bafoués. En ce sens, il est important de reconnaître que les émeutes peuvent être une expression légitime et justifiée de celles et ceux que l’on n’entendrait pas autrement ou, plutôt, que l’on a trop longtemps refusé d’écouter.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com

À voir en vidéo