La colonie pénitentiaire

L’ancienne caserne militaire de l’île Sainte-Hélène, située au pied du pont Jacques-Cartier, en vue de Montréal, avait été spécialement réaménagée durant la Deuxième Guerre mondiale pour y enfermer des prisonniers envoyés au Canada par l’Angleterre. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’ancienne caserne militaire de l’île Sainte-Hélène, située au pied du pont Jacques-Cartier, en vue de Montréal, avait été spécialement réaménagée durant la Deuxième Guerre mondiale pour y enfermer des prisonniers envoyés au Canada par l’Angleterre. 

En juillet 1940, l’Angleterre expédie, à destination de son Dominion canadien, des milliers de ses citoyens. Comme par le passé, ses possessions d’outre-mer sont envisagées comme des colonies pénitentiaires. Ces hommes que l’on envoie au Canada ont été arrêtés et emprisonnés sur ordre de Sa Majesté au seul motif qu’ils sont d’origine italienne, sans que soit pour autant portée contre eux la moindre accusation. Autrement dit, en ces temps de guerre, on ne leur reproche aucun crime, sinon celui d’être nés sous une autre nationalité, ce qui les rend suspects a priori d’accointances avec l’ennemi, et qui suffit à les déporter pour la durée du conflit.

Le régime d’exception auquel ils sont soumis ne leur permet pas l’accès à un avocat.

En Angleterre, ce sont plus de 5000 citoyens qui sont forcés, en cet été 1940, de monter sur des bateaux à titre de prisonniers pour être envoyés au Canada. Ils risquent, ce faisant, leur vie pour des crimes d’opinions qu’il s’avère difficile, en bien des cas, de leur attribuer.

Du gibier en mer

L’Atlantique est alors infesté de sous-marins allemands. Les bateaux où on les enferme pour la durée de la traversée sont pris en chasse par les U-Boats qui rôdent jusque dans l’estuaire du Saint-Laurent. Dans la mire d’un lance-torpilles, ils n’ont aucune chance de s’en sortir.

Un de ces bateaux de prisonniers est touché. Ses occupants vont périr, explique l’historienne Maryse Bédard. Comment, se demande une partie de l’opinion publique, des civils auxquels on ne peut rien reprocher de spécifique peuvent-ils être promis à un aussi triste sort ? Le drame suscite un tel haut-le-cœur en Angleterre que ces transferts de civils sont arrêtés.

Après leur éprouvante traversée de l’Atlantique, ces gens qui sont âgés de 15 à 70 ans vont se retrouver en vue de Montréal, enfermés au pied du pont Jacques-Cartier, au milieu de l’ancienne caserne militaire de l’île Sainte-Hélène, spécialement réaménagée à cet effet à l’intérieur d’un périmètre de barbelés, doublés par des soldats armés.

Les prisonniers ont beau avoir le droit d’écrire une lettre par semaine à leur famille, de voir des films italiens et de constituer, dans leurs moments de loisir, un petit orchestre de guitares et de clarinettes, ce n’est pas suffisant, loin de là, pour retrouver la joie de la liberté. On les fait travailler. Reste-t-il, dans quelques logements montréalais, des cabinets de cuisine que s’affairaient à fabriquer, dans un atelier de menuiserie, ces prisonniers ?

À l’occasion du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le musée Stewart, qui occupe désormais ces anciens bâtiments militaires, propose au public, chaque fin de semaine jusqu’à la fin d’octobre, des visites commentées gratuites du périmètre de ce camp d’internement afin de rappeler cette histoire peu connue.

Des cibles vivantes

Parmi les prisonniers du camp S/43 qui se retrouvent confinés là en 1940, il y a Giuseppe Pieri, mieux connu sous le nom de Joe par ses compagnons du malheur. Joe a grandi en Écosse, à Glasgow. Tous ses souvenirs y sont rattachés, puisqu’il est arrivé là-bas avec sa famille alors qu’il n’avait que deux ans. Il ne comprend pas pourquoi, du jour au lendemain, on s’est emparé de lui pour l’envoyer, à bord de l’Ettrick, au pays des érables, où il va croupir dans ce camp qui compte aussi des marins italiens ainsi que 17 Juifs, lesquels finiront par être regroupés au fort Lennox, à Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix.

Joe Pieri écrira des mémoires, un document précieux qui aide à comprendre le mauvais sort fait à tous ces gens. La plupart, rappelle l’historienne Maryse Bédard, n’avaient pas la moindre sympathie pour les régimes fascistes dont l’Europe était alors à la merci.

Des terrains du camp, aux abords du fleuve, les prisonniers aperçoivent la ville de loin. On peut en imaginer les mouvements quotidiens à partir du spectacle des véhicules qui circulent sur le tablier du pont Jacques-Cartier.

Gardés derrière des barbelés dont subsiste une portion à l’entrée du musée, placés sous la surveillance des viseurs de métal de grosses mitrailleuses Bren fabriquées en série à Toronto, les prisonniers portent un uniforme bleu flanqué, au dos, d’un gros cercle rouge. À ceux qui seraient tentés de s’évader, cet uniforme rappelle qu’ils sont, même de dos, considérés comme de simples cibles. Le maire de Montréal de l’époque, Camillien Houde, arrêté pour ses sympathies jugées trop vives envers les régimes fascistes, portera ce même uniforme, mais dans un autre camp, bien plus loin, celui de Petawawa, situé au milieu des bois, au nord de l’Ontario. Des prisonniers politiques y seront enfermés, comme lui, tout au long de la guerre. C’est le cas du chef protonazi Adrien Arcand et de ses hommes, de même que de plusieurs sympathisants de Mussolini. Mais des centaines d’Italo-Canadiens ou de Canadiens d’origine japonaise qui sont, du seul fait de leurs origines, enfermés au nom de la Loi des mesures de guerre, bien nombreux sont ceux qui n’ont strictement rien à se reprocher.

Il y aura, au Canada, 26 camps de prisonniers, dont une dizaine au Québec : à Farnham, à Sorel, à Sherbrooke, à Trois-Rivières, à Hull, etc. En tout, on compte au moins 35 000 prisonniers de guerre au Canada entre 1940 et 1945, dont environ 10 000 au Québec.

Tentatives d’évasion

Mais que font ces 500 hommes venus de l’Angleterre et qui se retrouvent sur une petite île de l’archipel d’Hochelaga, au beau milieu du fleuve Saint-Laurent, immobilisés devant Montréal, rongés jusqu’aux os par l’humidité dans les mauvais vêtements censés les tenir au chaud ? Ils sont soumis à un horaire militaire pour le lever comme pour le coucher. Ils sont comptés et recomptés, pour finalement avoir le droit d’échapper en rêve à leur condition, tous entassés dans un dortoir aux lits de bois.

À proximité du lieu de leur détention, dans ce qui était alors une petite île ronde qu’on transformera, à la suite de l’Exposition universelle de 1967, en un parc d’amusements turbulents, on trouve des champs de culture de légumes. Les prisonniers y sont conduits pour travailler, en échange de coupons qu’ils peuvent troquer contre des chocolats ou d’autres douceurs sans grande valeur au magasin du camp. Au moins une tentative d’évasion est orchestrée à partir de ces champs. Une autre survient alors que se déroule une baignade dans les eaux du fleuve. Les prisonniers sont repris, à des kilomètres de là.

Un tunnel, creusé secrètement, est découvert in extremis lorsqu’un camion s’y enfonce. Dans une fabrique de pansements attenante au camp, les prisonniers cachent un de leurs camarades dans un tonneau, mais celui-ci n’est pas encore sorti de l’enceinte des vieilles fortifications de pierres qu’il étouffe. Il crie pour qu’on le sorte de cette fâcheuse posture où il a failli périr. Et puis on sait, grâce à Joe Pieri, qu’à l’hiver 1940, les prisonniers se mutinent. En somme, ces hommes exaspérés d’être enfermés ne pouvaient tout simplement pas souffrir plus longtemps que, pour seul crime, on leur impute le fait d’être né.

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