Une statue controversée au premier jour

Le monument à Macdonald avait-il été érigé sans opposition le 6 juin 1895, soit quatre ans seulement après la mort de l’ancien premier ministre?
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le monument à Macdonald avait-il été érigé sans opposition le 6 juin 1895, soit quatre ans seulement après la mort de l’ancien premier ministre?

Pour le premier ministre du Québec, il convient de remettre la statue de John A. Macdonald en place, à deux pas de la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde. « Ce n’est pas une démocratie quand on commence à déboulonner des statues comme ça », a-t-il déclaré.

Tenu pour le père du Canada confédéral de 1867, John A. Macdonald était lui-même un antidémocrate avoué, décrié désormais surtout pour son action vigoureuse en faveur de l’éradication des Autochtones. Mais on lui reproche aussi ses politiques discriminatoires envers les Asiatiques, de même que son usage intempestif de la force et du Droit pour juguler les revendications des francophones, ce qui l’a conduit à réclamer la pendaison de Louis Riel en 1885. Macdonald est par ailleurs connu pour avoir été le défenseur d’activistes racistes lors de la guerre civile américaine.

Le monument à Macdonald avait-il été érigé sans opposition le 6 juin 1895, soit quatre ans seulement après la mort de l’ancien premier ministre ? Ce sont ses supporteurs conservateurs qui organisent une collecte de fonds pour lui élever un monument au socle de granit gris, où son bronze est entouré de colonnes grecques et de lions, les gardiens de l’Empire britannique. Le tout est érigé au cœur de l’ancien cimetière Saint-Antoine, à peu de distance d’où on a disposé les corps des Patriotes pendus en 1839.

En ce jeudi de juin 1895, environ 5000 personnes se rendent au square Dominion. Plusieurs curieux montent sur les canons pour voir plus loin. Les estrades ne sont pas accessibles à tous. Le monument est placé pour l’événement sous la protection de 300 soldats en armes.

Donald Smith, un ancien commis à la Compagnie de la Baie d’Hudson devenu un richissime magnat du chemin de fer sous le règne de Macdonald, préside l’événement. Ému, il parle de Macdonald comme d’un homme à qui le Dominion du Canada doit tout. Parle après lui le comte d’Aberdeen, alors le représentant de la reine Victoria au Canada.

Joly de Lotbinière, l’ancien premier ministre libéral, a été invité à prendre la parole. Il ne se trompe pas sur la nature de l’événement, comme le rapporte le journaliste de La Presse. De Lotbinière a compris que ce monument est d’abord et avant tout un projet politique partisan. Il sert à exprimer les « sentiments des fidèles compagnons, qui honorent en ce jour la mémoire de leur grand chef, de ces hommes qui l’ont suivi si souvent à la victoire et sont restés braves, auprès de lui, dans la défaite ». Joly de Lotbinière accepte cela, mais à condition, dit-il, que les conservateurs rendent bientôt la pareille à l’ancien premier ministre libéral Alexander Mackenzie.

Dans le journal L’Électeur, le reporter raconte que les notables conviés au dévoilement du monument applaudissent. Mais lorsque les drapeaux britanniques qui recouvrent l’ensemble sont levés et que la représentation de bronze froid apparaît au grand jour, le journaliste observe que les gens présents disent tout de suite que Macdonald ne se ressemble pas. « De partout s’élevèrent les acclamations : Ah ! C’est ça. Mais, ce n’est pas la statue de sir John. Cela ne lui ressemble pas du tout. » Joseph Royal, un conservateur forcené qui avait fait carrière au Manitoba en supportant les conservateurs, s’écrie : « il a l’air d’un Indien ». Pour un homme qui a voulu les éradiquer, ce n’est pas exactement un compliment.

George Foster, ancien ministre, bras droit de Macdonald, fait un discours de circonstance. « Je suis heureux, dit-il, de voir l’enthousiasme des Montréalais célébrer la mémoire de sir John, estimé et aimé de tout le monde. Le regretté chef était l’ami des Canadiens français. » Le Réveil, dans son compte rendu de l’événement, rapporte qu’aussitôt une voix discordante se fait entendre : « Pas des Métis, dit une voix dans la foule. »

Traumatisme

Difficile de parler de la statue de John A. Macdonald aujourd’hui sans rappeler le traumatisme causé sous son règne par la pendaison du chef métis Louis Riel au Manitoba.

Micheline Cambron, spécialiste des journaux de cette époque, rappelle au Devoir que « les protestations suscitées par la pendaison de Riel sont très profondes et dépassent le clivage politique habituel ». L’attitude du pouvoir conservateur face aux francos-catholiques remet en question les allégeances politiques. La professeure Cambron évoque le cas de l’écrivaine Laure Conan, qui n’est pas une libérale, mais qui en veut néanmoins toute sa vie « à certains écrivains et politiciens conservateurs à qui elle reproche de ne pas s’être suffisamment manifestés en faveur de Riel ».

En 1895, au jour de l’inauguration du monument de Macdonald, l’enthousiasme clamé par des orateurs de circonstance est modulé par des chahuteurs grimpés dans les arbres avoisinants. Des soldats de sa Majesté sont envoyés pour les faire taire… Puis la fanfare des policiers, coiffés de casques coloniaux, armés pour une fois de caisses claires et de cuivres, finit par enterrer tout le tohu-bohu. Les policiers-musiciens jouent God Save the Queen, au grand plaisir des mécènes du monument, qui ont invité leurs amis politiques pour l’occasion, comme s’il s’agissait d’une immense publicité faite à leurs idées.

Le premier ministre conservateur, Mackenzie Bowell, est là. Adolphe Caron, ministre de la milice lors des soulèvements des Métis, aussi, de même que d’anciens soldats qui ont participé à la répression du peuple de Riel, comme Joseph-Aldéric Ouimet, qui fut par la suite nommé président de la Chambre des communes par Macdonald. Pour sa part, le libéral Wilfrid Laurier se fait excuser, plusieurs jours à l’avance.

Après l’événement, la foule est dispersée. Et les hautes figures des conservateurs se retrouvent, rapporte La Presse, au domicile du multimillionnaire Donald Smith, qui est aussi député de Montréal-Ouest en même temps qu’il est le gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson, une des plus puissantes compagnies canadiennes. Smith a organisé pour l’occasion, à ses frais, une grande réception.

Dans The Gazette, un journal peu suspect de sympathie à l’égard des critiques du Canada confédéral, on ne semble pas très convaincu de l’à-propos de ce monument, au jour même de son érection. The Gazette indique que John A. Macdonald « a fauté dans beaucoup de choses et dans beaucoup de choses il n’a pas atteint le standard de l’homme public idéal ». Il resterait à parcourir de plus près toute la presse de l’époque, mais on sait déjà en tout cas à qui sourit ce monument.

Depuis des décennies, ce bronze honorant John A. Macdonald a fait l’objet d’une forte contestation de la part de différents groupes. En 1992, la statue de Macdonald avait été décapitée au jour de l’anniversaire de la pendaison de Louis Riel. Au fil du temps, elle a été la cible de nombreuses manifestations d’hostilité, en particulier à l’époque de la montée du mouvement indépendantiste québécois, au cours des années 1960 et 1970.

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