À la source du vrai et du faux

Manuel Garcia, 9 ans, et Juan Miguel, 11 ans, se sont transformés en petits lecteurs de nouvelles pour «Le petit Devoir de philo».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Manuel Garcia, 9 ans, et Juan Miguel, 11 ans, se sont transformés en petits lecteurs de nouvelles pour «Le petit Devoir de philo».

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu cette semaine : les fausses nouvelles.

« […] Et pour finir, le tout nouveau pont Samuel-De Champlain qui a été terminé il y a quelques mois à peine vient de s’effondrer. On ne connaît pas encore le nombre de victimes exactes, mais le gouvernement du Canada estime le coût des dommages à trois milliards de dollars. Voici les nouvelles pour aujourd’hui. »

Juan Miguel, 11 ans, dépose ses feuilles sur la table devant lui pour montrer qu’il a terminé son « Grand Téléjournal » de cinq nouvelles, dont une seule était vraie. Avec son petit frère Manuel, 9 ans, Juan Miguel a accepté de jouer les Patrice Roy ou les Pierre Bruneau, l’authenticité des informations en moins, question de réfléchir à toutes ces fakes news qui peuplent aujourd’hui les communications.

Nœud papillon au cou, Manuel a l’allure d’un vrai chef d’antenne, et il nous promet, lors de sa présentation, que « les nouvelles sont vraies ». Mais ne soyez pas dupes : tout ou presque y est faux. Sa première actualité ? « Des Montréalais ont aimé passer le confinement en ville. Ils en ont profité pour jouer à des jeux de société. Ils ont fait des sorties en famille. Ils ne se sont pas inquiétés pour leur revenu. »

Manuel poursuit : un train de marchandises a basculé à Deux-Montagnes (c’est faux), les employés de la Société des parcs du Québec sont en grève parce que les animaux sont en confinement (logique, mais…), et des chercheurs américains ont découvert que la COVID-19 « a été inventée pour effrayer la population mondiale ». Une seule info crédible s’y taille une place : les grands pollueurs du Québec ont vu leurs émissions de gaz à effet de serre ralentir en raison d’une diminution de leur production.

Juan Miguel, lui, a un peu trafiqué l’info sur les pollueurs et sur de récents développements entourant la boîte noire de l’avion ukrainien qui s’est écrasé en Iran. Il a aussi affirmé que les vétérinaires ont remarqué moins de coups de soleil chez les chiens (mouin…) et a rapporté, à juste titre, l’ouverture des frontières de l’Union européenne à une douzaine de pays, dont le Canada.

L’exercice est porteur et force à réfléchir à ce qui fait que l’on croit ou pas à une information. Notre expert en philocréation pour l’occasion, Baptiste Roucau, pose une première colle à la fratrie : comment peut-on savoir si une nouvelle est vraie ou fausse ? « Il faut s’arrêter et se demander si c’est vraiment logique et si ça entre dans le casse-tête », explique Juan Miguel. Il y a bien sûr la crédibilité de ceux qui livrent l’info, comme les présentateurs télé, ajoute-t-il. Et il faut aussi réfléchir « à la source de la nouvelle ».

Son petit frère Manuel, passionné d’aviation, rebondit sur les sources. « Disons, quand tu cherches un truc, je ne sais pas, sur le système solaire, tu vas chercher dans la NASA et pas dans un autre site. Aussi, il y a des sites Web qu’on connaît bien, et d’autres qu’on connaît moins. Et ceux qu’on connaît moins peuvent avoir de fausses informations. »

Toutes les sources n’ont pas la même valeur, proposent-ils. Juan Miguel balaie du revers de la main les infos de Wikipédia « parce que tout le monde peut y accéder et modifier ». Flagorneur, il ajoute, par exemple, que Le Devoir a bonne réputation « et qu’on peut faire confiance aux informations » qu’on y trouve.

Mais dans le doute, que peut-on faire pour s’assurer de la crédibilité d’une nouvelle ? « On peut aller dans un autre site Web et vérifier que c’est la même réponse », affirme Manuel. Son grand frère, qui se nourrit par la radio et les journaux, dont le quotidien 24 heures, rapportés par son père après le travail, apporte une nuance : « En général les médias essaient d’exprimer l’information différemment, d’avoir aussi leur originalité. Ils disent [les choses] différemment dans les mots qu’ils utilisent. Peut-être qu’il va y avoir un journal qui va écrire avec des mots compliqués, un autre avec des mots simples. » Juan Miguel, poli, reste muet ici sur l’approche du Devoir.

Experts et intermédiaires

Une bonne information, croit Manuel, permet aux gens de savoir ce qui se passe dans sa ville, mais aussi dans le monde. C’est un intermédiaire, quoi.

« Si on a trouvé une momie très rare en Égypte, sans le journal, il faudrait aller voyager pour voir, mais avec le journal, ça donne beaucoup d’information et il y a des photos. » Pour Juan Miguel, les médias permettent à la population d’être au courant et de la « faire réfléchir », en plus d’influencer les décisions des dirigeants, croit-il.

À voir en vidéo

L’information permet aussi de faire passer le savoir des experts, qui sont importants dans l’équation, selon les deux frères. « Ce sont eux qui connaissent, qui sont des professionnels, on peut leur faire confiance », explique Juan Miguel. Dans un monde idéal, il serait même possible de leur parler directement pour avoir l’heure juste.

Selon eux, les fausses nouvelles ne sont pas sans conséquences non plus. L’exemple qui surgit est celui d’un bulletin météo erroné qui serait présenté à la télé, et qui promettrait faussement du beau temps. « Si quelqu’un va à la plage et il y a un orage et il est en train de se baigner et il y a un éclair, de la foudre, et que ça tombe sur l’eau et que ça l’électrocute, c’est très dangereux », tranche Manuel. Repigeant dans son bulletin de nouvelles, ce dernier repense aussi au train qui a faussement déraillé. « Si quelqu’un croit que c’est vrai et que son grand-père est allé à Deux-Montagnes comme chef de train de marchandises, la personne peut croire que son grand-père est mort. »

Juan Miguel est catégorique : les médias qui diffusent des informations erronées doivent « réagir immédiatement en informant que c’était faux, avant qu’il y ait des conséquences graves ». Il présume aussi qu’il pourrait y avoir un dédommagement, et « des “pénitences” pour les médias qui ont dupé la population ». Le Conseil de presse cherche-t-il des membres issus du public ?

 

L’activité de la semaine

Nuisibles nouvelles

Ta mission sera de présenter un bulletin télévisé de fausses nouvelles. Pour cela, il faut que tu inventes trois fausses nouvelles. Pour trouver un équilibre entre faire rire et faire réfléchir, choisis des nouvelles qui pourraient presque être vraies et d’autres dont on saura immédiatement qu’elles ne sont pas vraies. Tu peux alterner entre des nouvelles positives ou négatives. Écris chacune de tes idées sur une feuille de papier. Et ajoute une vraie nouvelle du jour parmi tes fausses nouvelles.

Prépare le plateau de ton émission avec une table et un tabouret et revêt un costume sobre. Tu peux aussi dessiner le logo de ton émission imaginaire et l’afficher derrière toi et inventer une phrase fétiche pour lancer ton bulletin.

Maintenant lis-le à la caméra, et observe ton public. Est-ce que c’était facile ou difficile de présenter un bulletin télévisé de fausses nouvelles ? Avec les membres de ton public, réfléchissez ensemble aux questions suivantes : comment peut-on savoir si une nouvelle est vraie ou fausse ? Est-il préférable de faire confiance aux experts ou devrait-on tout vérifier soi-même ? Mais, peut-être faudrait-il se demander ce qu’est un expert… Peut-il être dangereux d’être trop crédule, c’est-à-dire de croire les choses très facilement ? Et qu’en est-il d’être trop sceptique, c’est-à-dire de croire les choses très difficilement ? Hum… au fond, qu’est-ce qu’une bonne information ?
 

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui, a priori, peut sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps, mais sans jamais y réfléchir. »