La vie et ses regrets

Les filles Boudreault, Saule, 12 ans, Constance, 9 ans, et Marion, 7 ans, avaient une mission claire: rédiger la ligne du temps d’un personnage, en retraçant les événements marquants de sa vie. Il fallait ensuite réfléchir. Si cette personne avait le pouvoir d’effacer un moment qu’elle regrettait, qu’est-ce qui passerait à la trappe de l’oubli?
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les filles Boudreault, Saule, 12 ans, Constance, 9 ans, et Marion, 7 ans, avaient une mission claire: rédiger la ligne du temps d’un personnage, en retraçant les événements marquants de sa vie. Il fallait ensuite réfléchir. Si cette personne avait le pouvoir d’effacer un moment qu’elle regrettait, qu’est-ce qui passerait à la trappe de l’oubli?

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu cette semaine : les regrets et la perte.

C’est l’histoire d’une fille qui commence à fumer à 16 ans, déménage en appartement avec son chum à 22 et vit une rupture amoureuse l’année suivante. Elle se fait un nouveau copain et devient journaliste dans un magazine de mode — revue qui fera faillite en raison de la COVID-19. Un enfant et deux jumeaux plus tard, la maman apprend une terrible nouvelle : elle a le cancer du poumon. À 45 ans.

Cette histoire, ce sont Saule, Constance et Marion Boudreault qui l’ont imaginée un après-midi d’été dans la cuisine familiale. Une véritable saga, écrite à six mains, sous la supervision de l’éditrice, leur mère, Anne.

Le personnage inventé n’a pas de prénom. Mais Marion, 7 ans, l’a dessiné devant sa maison. La fille, à la chevelure noire, porte fièrement les « lulus ».

Les Boudreault avaient une mission claire : rédiger la ligne du temps d’un personnage, en indiquant les événements marquants de sa vie. Il fallait ensuite réfléchir. Si cette personne avait le pouvoir d’effacer un moment qu’elle regrettait, qu’est-ce qui passerait à la trappe de l’oubli ? Attention : non seulement le regret serait effacé, mais toutes les choses vécues après aussi.

C’est sûr qu’on a des fois des regrets, parce qu’on ne peut pas vraiment savoir l’avenir. On ne sait pas si ça va marcher, ce qu’on décide.

Le personnage songe à utiliser son pouvoir d’éliminer un regret. « À 23 ans, son amoureux casse », raconte Saule, l’aînée et porte-parole de la fratrie, moins intimidée par la caméra (l’activité s’est tenue virtuellement). « Elle envisage de remonter dans le temps pour ne pas avoir eu cet amoureux, poursuit-elle. Mais il y a trop de beaux souvenirs. Elle ne veut pas enlever ça. »

La fille regrette aussi le décès de son frère, mort du cancer du poumon trois ans avant qu’elle reçoive son propre diagnostic. Elle ne veut toutefois pas effacer ce triste moment. « Elle a eu de belles choses dans sa vie », dit Saule.

Et ce cancer maudit, voudrait-elle le rayer de sa vie ? Les sœurs réfléchissent tout haut. Elles tergiversent. « Elle a des enfants, dit Saule. En même temps, son frère est mort et ça se peut qu’elle aussi, elle meure. » Les Boudreault ont statué que la fille a une chance sur quatre de survivre à son cancer.

Un autre péril la menace. « Boom ! » est-il écrit en gros sur la ligne du temps. Une météorite frappe son lieu de travail, la salle de rédaction d’un magazine scientifique, quelques années après le diagnostic de cancer. (Marion tenait à ajouter cet événement catastrophe, parce qu’elle est fascinée par l’astéroïde qui aurait provoqué la disparition des dinosaures.)

Malgré tout, Constance, 9 ans, pense que rien ne devrait être effacé. « Je crois qu’elle ne devrait pas retourner en arrière, dit-elle. Il y a eu plein de choses entre-temps : ses enfants ; elle a un autre amoureux. »

D’autant que le personnage ne le sait pas, disent les Boudreault, mais elle mourra à 95 ans…

Les regrets, une nécessité ?

Lorsqu’on souffle 95 bougies, n’y a-t-il pas forcément des regrets ? Sont-ils nécessaires pour apprécier les bons moments ? Notre expert en philocréation Baptiste Roucau, directeur des programmes à Projets Jeunesse Brila, multiplie les questions pour pousser la réflexion des philosophes en herbe. Il veut les faire jongler avec le concept de la perte et de son petit cousin conceptuel, le regret.

Saule croit que les regrets sont difficilement évitables. Le personnage inventé s’est lancé dans le monde du magazine sans savoir si « elle allait aimer ça ou si elle allait être bien payée », explique-t-elle. « C’est sûr qu’on a des fois des regrets, parce qu’on ne peut pas vraiment savoir l’avenir, dit-elle. On ne sait pas si ça va marcher, ce qu’on décide. »

Les regrets ont leur utilité, estiment les jeunes filles. Leur personnage tirera peut-être des leçons de sa relation avec son premier chum. « Sûrement qu’elle regrette qu’il ait été son amoureux, dit Saule. Elle regrette d’avoir de la peine. Peut-être que ça va faire qu’elle va mieux choisir son amoureux. »

Et elles, ont-elles des regrets ? Oui, dernièrement, Marion a « pilé sans faire exprès » sur la queue de Mademoiselle, le chat de la famille. « Marion était bien triste, mais elle ne serait pas pour autant revenue en arrière, explique sa mère, après l’atelier. Elle n’aurait pas voulu effacer tous les beaux moments passés à jouer avec Constance depuis la veille. » Dans l’avenir, elle sera plus prudente pour ne pas faire mal au chat.

Saule, elle, a perdu 20 $ l’été dernier, alors qu’elle se rendait avec une amie dans une chaîne de restauration rapide. « Ma poche était trop petite et le 20 $ est sorti, raconte Saule, qui le regrette encore. Maintenant, je vais mettre mon argent ou mes choses importantes dans quelque chose qui se ferme pour ne pas les perdre. »

Une vie sans perte, est-ce possible ? « C’est pas possible, répond sans hésiter Constance. Pas pour nous. » Et pourquoi pas ? demande Baptiste. « Parce que nous, on perd souvent des jouets ! »

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui, a priori, peut sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps, mais sans jamais y réfléchir. »

L’activité de la semaine

Adieu les regrets

Imagine un monde où il serait possible de remonter le temps pour changer un regret. Le hic ? Tout ce qui s’est passé depuis serait effacé ! Sélectionne un moment de ta vie que tu aimerais revisiter pour le changer. Est-ce un moment où tu as pris une décision que tu souhaiterais ne pas avoir prise ? Ou un moment où tu aurais pu agir, mais ne l’as pas fait ? Imagine comment ta vie serait différente…

Pense maintenant à ce pouvoir à plus grande échelle — tout le monde dans la société peut réparer ses regrets en changeant son passé et en abandonnant tout ce qui s’est passé depuis. Serait-ce la clé de tous nos problèmes ? Pourquoi ou pourquoi pas ? Quelles pourraient être les conséquences (bonnes et mauvaises) de pouvoir changer les regrets, mais de perdre en retour les expériences de vie qui en ont résulté ? Imagine maintenant un personnage dans ce monde qui veut vraiment réparer un regret passé, malgré la perte de tout ce qui s’est passé depuis ce moment. Pense à la chronologie de sa vie en traçant une ligne du temps sur laquelle tu peux inscrire les événements majeurs de sa vie, dont ce fameux regret.

Puis, décide ce que le personnage choisit de changer au sujet du regret. Qu’est-ce qui sera perdu et qu’est-ce qui sera gagné ? Sa vie sera-t-elle meilleure ? Décris son expérience en fournissant le plus de détails possible pour raconter son voyage dans le temps !

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.