Les trésors de Léonie

Léonie, 9 ans, a fabriqué un mobile dans le cadre d’un atelier de philocréation avec des objets oubliés, notamment des médailles qui lui rappellent sa chienne, Gogo.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Léonie, 9 ans, a fabriqué un mobile dans le cadre d’un atelier de philocréation avec des objets oubliés, notamment des médailles qui lui rappellent sa chienne, Gogo.

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu cette semaine : la résilience.

Le petit monde de Léonie est rempli de trésors tous plus précieux les uns que les autres. Il y a le toutou blanc devenu beige « tout magané, mais vraiment cool » que son père avait quand il était bébé, qui la suit maintenant partout et à qui elle confie ses secrets. Il y a aussi la médaille « un peu grafignée » de Gogo, sa chienne douce aux longues oreilles et au ventre blanc qui court après les crabes sur la grève en Gaspésie et qui a vu naître la fillette de 9 ans. « Elle est précieuse, ma chienne, car elle est vieille. Elle va peut-être bientôt nous laisser. »

Autant de trésors qui permettent à Léonie de réfléchir à la valeur des objets et des personnes, ainsi qu’aux épreuves qui marquent leur histoire, et d’aborder le concept à la fois complexe et fascinant de la résilience.

Dans le cadre d’une activité de philocréation, la fillette a été invitée à créer quelque chose, à la manière de l’art ancestral japonais du kintsugi, à partir d’un objet rejeté parce qu’il a été brisé ou qu’il est jugé sans valeur. Elle a bricolé un joli mobile avec les vieilles médailles de son chien, des plumes et d’autres ornements. « J’ai mis un petit coquillage, car ma chienne aime beaucoup marcher sur le bord de la mer. »

Et dès lors qu’on la questionne sur sa démarche, Léonie comprend toute la valeur de sa création parce qu’elle y a mis du sien et que celle-ci est unique. « Une chose qu’on fabrique juste une fois, il ne pourrait plus jamais en avoir une autre comme ça », dit-elle. « Parce que tu l’as faite toi-même ou parce qu’elle est unique au monde ? », la relance Léa Cossette Brillant, l’agente de recherche à l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal qui dirige cette QuêtePhilo. « Les deux. Ça la rend précieuse parce qu’on a une personnalité et parce qu’elle est unique. » Un peu comme le bracelet que garde précieusement son amie parce qu’il lui vient de sa grand-mère décédée. « Pour moi, c’est juste un bracelet, mais pour mon amie, c’est d’une grandevaleur, car sa grand-mère est morte et ne pourra jamais revenir à la vie », explique la jeune philosophe.

Le beau dans l’imparfait

Léonie a aussi vite compris que ce qui nous est précieux n’est pas nécessairement parfait ni sans failles. Le toutou qui appartenait à son père et qu’elle affectionne a « du vécu », et c’est ce qui peut le rendre beau à ses yeux. La beauté n’est-elle pas aussi dans les imperfections ? « C’est vrai parce qu’admettons qu’il y a un toutou mâchouillé par ta chienne… il n’est pas beau, mais la chienne, elle était toute contente de te l’apporter », soutient-elle.

Justement, elle montre à l’écran le coin du mur qui a été — on le devine — gratté par le canidé, témoin de l’excitation que l’animal manifeste quand il voit sa petite maîtresse.

Un mur balafré, une médaille éraflée, un toutou démantibulé… Doit-on chercher à cacher nos cicatrices, nos travers, les traces laissées par les épreuves ? Non, parce que ça reviendrait à « enlever un bout de ton histoire », dit encore Léonie. « Ça ne marcherait pas. Tu vas perdre le fil de ton histoire. »

Elle est précieuse, ma chienne, car elle est vieille. Elle va peut-être bientôt nous laisser.

Rejeter ce qui est moins beau, le « négatif », c’est faire fi de la valeur intrinsèque d’une personne ou d’une chose, croit-elle. Pour Léonie, un déchet peut très bien constituer un trésor. « Mettons que je trouve des pantoufles toutes déchirées. J’ai vu ça dans une ruelle. Tu mets de la terre dedans, tu plantes une graine et ça pousse », explique la fillette, une étincelle dans le regard. « Tu peux jeter la pantoufle, mais si elle fait des merveilles… tu ne voudras plus la jeter. »

Cela vaut pour les humains, qui, malgré tous leurs défauts, ne sont pas sans valeur. « Si tu rejettes une personne, ça ne veut pas dire qu’elle n’a pas de qualités. Ça veut juste dire qu’elle n’a pas les mêmes valeurs ou qualités que toi », indique-t-elle. « On ne peut pas la changer, car je pense que personne ne veut changer sa personnalité. Et si on était tous pareils, on serait la même chose. Mais dans le fond, on est tous différents. »

Écoutez son point de vue

La résilience

Tranquillement, on sent que son esprit se forge une idée de la résilience. « C’est… proche d’un sentiment », commence-t-elle, avant de l’expliquer au moyen d’exemples. Travailler sous la chaleur, déménager quand tu as trop de boîtes ou un match de hockey après… Ça prend de la résilience pour survivre à ces épreuves, pense la fillette du haut de ses 9 printemps.

Puis lui vient soudainement en mémoire l’exemple par excellence. « Ma belle-mère, elle a perdu son oncle qu’elle n’avait pas vu depuis six mois pendant la pandémie. C’est un exemple de résilience », laisse-t-elle tomber. « Parce qu’elle se dit, je l’ai perdu, c’est triste, mais au moins, d’autres membres de ma famille sont présents pour moi. »

À son avis, être résilient, ce n’est pas nier la tristesse ou masquer les difficultés. « Quand on est résilient, on peut être encore triste de ce qui s’est passé. Ce n’est pas de ne rien trouver difficile de ce qu’on a vécu. Mais c’est de te dire que tu as mal, mais c’est correct. Le temps va passer », analyse-t-elle sagement avant de conclure sans le savoir avec une phrase à la mode : « C’est de se dire que ça va bien aller. »

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui a priori peut sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps, mais sans jamais y réfléchir. »

L’activité de la semaine

Le trésor de la résilience


En t’inspirant du kintsugi, un art ancestral japonais par lequel on répare un objet en recollant les morceaux cassés avec de la poudre d’or, crée un trésor résilient à l’aide d’un objet rejeté que l’on considère peut-être à tort comme un déchet sans valeur.

Une fois que tu as trouvé ton objet, observe-le attentivement. Porte-t-il des marques de son histoire… une partie déchirée, une surface cabossée, un coin enfoncé ? Que racontent ces cicatrices ?
Demande-toi comment tu pourrais transformer l’objet rejeté en trésor résilient, en t’inspirant de son histoire. Tu pourrais peut-être célébrer la résistance de cet objet en raccommodant ses déchirures avec des fils colorés ou en mettant en valeur ses cassures avec un peu de peinture. Tu pourrais peut-être lui offrir une nouvelle fonction pour montrer son adaptabilité ou, encore, le transformer en oeuvre d’art partageant un message d’espoir !

Et si, pour tester la résilience de ton trésor, tu essayais maintenant de le détruire ! Ah ! Tu n’as pas envie de le détruire ? Et pourtant, cet objet était abandonné, oublié, destiné à la casse ! Qu’est-ce qui a changé ?

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.