Tout seul ou ensemble?

Maxence et Alexis Roussel se sont chacun créé un refuge, dans lequel ils ont pu passer de longs moments à réfléchir à la solitude, sans personne entre dans leur bulle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Maxence et Alexis Roussel se sont chacun créé un refuge, dans lequel ils ont pu passer de longs moments à réfléchir à la solitude, sans personne entre dans leur bulle.

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu cette semaine : la solitude.

Les jumeaux Maxence et Alexis Roussel, 11 ans, se sont créé chacun un refuge dans leur maison de Brossard. L’objectif : y passer de longs moments, sans que personne entre dans leur bulle, pour réfléchir à la solitude. Un concept qui s’avère pour les deux garçons être beaucoup lié aux amis, au jeu et à la sécurité.

Des refuges ? En fait, ils ont construit de petites cabanes avec les moyens du bord. « Elle n’est pas trop grosse, mais on est assis, explique Alexis. Elle est faite de trois chaises et de cinq couvertures. On avait des petites lumières. » Son frère, Maxence, s’est servi d’un lit retourné et de draps, et a mis des oreillers à l’intérieur. « J’ai fait une petite porte », dit-il.

« On a moins de choses auxquelles jouer quand on est seuls, note Alexis. Quand on est avec des amis, il y plus de possibilités. »

« Quand tu joues à deux, explique Maxence, tu peux jouer par exemple au ballon chasseur, ou des affaires que, si t’es seul, y a pas vraiment de jeu. Ben, il y a les legos, le Solitaire, des jeux comme ça. Des fois, les amis ne sont pas disponibles, ça peut faire trois jours que t’es seul, mais tu peux quand même trouver des jeux. »

Les possibilités sont donc différentes si l’on est seul ou accompagné, notent les deux frères. Et la créativité ne sera pas la même selon la situation. « Parce que, si tu crées un monde avec quelqu’un d’autre, il peut te dire : mets des dinosaures, mets des bonshommes, des choses comme ça. Comme quand on dit que deux têtes valent mieux qu’une ! » lance Maxence.

Ce dernier comprend toutefois que, si la personne avec qui on joue ou avec qui on fait un travail n’a pas la même vision des choses que nous, « là, c’est mieux d’être seul ». Et que d’être dans sa bulle peut aider à ne pas être dérangé dans certaines activités, ajoute Alexis, « comme quand on crée une bédé ».

Écoutez leurs points de vue


 

En sécurité

Ce jour-là, c’est Léa Cossette Brillant qui est notre experte en philocréation. L’agente de recherche à l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal relance à de multiples reprises les jumeaux sur différentes notions autour du concept de la solitude.

« Être avec quelqu’un, qu’est-ce que ça amène ? » demande-t-elle. « Tu peux te sentir en sécurité », laisse tomber Alexis. Et pourquoi ? « Si quelqu’un t’attaque, à tout moment l’autre peut intervenir, appeler la police, essayer de réagir », ajoute-t-il. Maxence hoche la tête. « Pareil. S’il y a un voleur chez toi et que t’es seul et qu’il te veut du mal, t’as moins de chance de survivre que si t’es avec une autre personne. »

Donc, quand on est seul, on est davantage en danger, pourrait-on croire. Alexis a des solutions : « Quand t’as des alarmes de sécurité, des caméras, s’il y a un voleur, tu peux le voir. Si t’es un policier et que tu as une arme avec toi, tu vas te sentir plus en sécurité aussi. » Et si on n’a rien de tout ça ? « Ben, ça dépend si t’es dans une ville avec beaucoup de bonté. » Pas fou.

En tant que jumeaux, Alexis et Maxence disent passer beaucoup de temps ensemble, mais ils n’estiment pas que leur lien particulier change leur rapport à la solitude. Leur mère, qui les écoute, rit et se permet d’intervenir. « Ce qui est drôle d’eux, c’est qu’ils ont maîtrisé le “nous” avant le “je”. »

C’est peut-être qu’il y a moyen d’être seul malgré l’omniprésence d’une autre personne. D’avoir son intimité malgré tout. « Tu peux être dans ton intimité avec une personne, note Maxence, mais la personne, elle ne doit pas toujours jouer, elle doit être calme. » Il croit aussi que deux personnes en couple peuvent être ensemble, mais aussi seules dans leur bulle.

Chose certaine, les deux frères estiment qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné. Ou, en tout cas, qu’il vaut mieux être seul « que d’être avec tes ennemis ». Alexis et Maxence pensent à quelqu’un qui travaille seul à l’ordinateur, ou alors à un chauffeur de camion, qui passe de longues heures en solitaire sur la route. « Il peut choisir sa musique », note Alexis, qui souligne par contre que, si le conducteur aime parler aux autres, « il serait malheureux ».

Alors, devrait-on venir en aide aux humains qui sont seuls ? « Devrait-il y avoir des héros anti-solitude ? » demande Léa. « Oui, sauf si la personne veut être seule », nuance Alexis. Et de quoi aurait-il l’air, ce héros ? « D’une personne normale, mais avec un S, explique-t-il. Imagine-toi la barre rouge de Ghostbusters, mais avec un S à la place du fantôme, S pour Solitude. Il parlerait avec les gens. Il serait un peu normal et aussi pas normal. Il irait voir tous ceux qui sont seuls, pour leur parler. »

En cela, croient les jumeaux, tout le monde pourrait devenir un héros anti-solitude. Même eux. « Une fois, lance Alexis, il y avait une personne qui s’ennuyait sur une butte de neige. Je lui ai demandé s’il voulait jouer et on a joué ensemble jusqu’à ce qu’on doive rentrer à l’école. »

 

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui a priori peut sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps mais sans jamais y réfléchir. »

L’activité de la semaine

Choisis un endroit pour te bâtir un refuge. Construis-le en plaçant des couvertures et des draps sur des chaises ou un canapé. Remplis-le de coussins pour créer un refuge bien douillet. N’oublie pas de laisser une ouverture pour entrer et sortir !

Profite maintenant de la tranquillité de ton abri pour te poser les questions suivantes et mettre tes réponses par écrit dans un carnet. Y a-t-il des choses auxquelles on ne peut penser que lorsqu’on est seul ? Est-il parfois nécessaire d’avoir des moments où on est seul ? Y a-t-il des gens qui n’ont jamais besoin d’être seuls ? Est-ce que la solitude permet forcément la tranquillité ? Est-il possible de passer trop de temps seul ?

Invite ensuite une autre personne dans ton refuge. Demande-lui comment elle se sent dans ton abri et observe comment, toi, tu te sens maintenant que vous êtes deux. Est-ce différent de quand tu étais seul ? Répondez aux questions suivantes ensemble : est-il possible d’avoir son intimité quand quelqu’un d’autre est présent ? Vaut-il mieux être seul que mal
accompagné ?
 

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l'Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.