Revoir notre conception de l’éducation

Selon Hannah Arendt, en supprimant l’autorité de l’enseignant, «l’enfant n’a pas été libéré, mais soumis à une autre autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique: la tyrannie de la majorité».
Illustration: Tiffet Selon Hannah Arendt, en supprimant l’autorité de l’enseignant, «l’enfant n’a pas été libéré, mais soumis à une autre autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique: la tyrannie de la majorité».

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La crise sanitaire causée par la COVID-19 a engendré des problèmes sans précédent dans le milieu du travail. Pour les pallier, du jour au lendemain le télétravail est passé d’une pratique marginale à la norme. Le milieu de l’éducation a suivi la tendance en mettant en œuvre le télé-enseignement. Malgré le bon vouloir de tous les intervenants du milieu éducatif, beaucoup d’enseignants ont critiqué ces changements importants dans leur travail tout en reconnaissant leur nécessité, étant donné les circonstances actuelles bien malheureuses.

Or, paradoxalement, ces mesures d’exception permettent de réfléchir à l’éducation « ordinaire », c’est-à-dire à l’éducation d’avant la crise sanitaire qui est devenue, comme ont pu le constater tous les parents du Québec, une crise de l’éducation. Le constat de cette dernière nous amène à lire un texte qui lui est homonyme, La crise de l’éducation de Hannah Arendt (1954). Évidemment, la philosophe n’a pas vécu le télé-enseignement, mais elle a vu s’installer aux États-Unis certaines méthodes pédagogiques qui ressemblent du point de vue de la conception de l’éducation à ce qu’on vit actuellement, mais aussi depuis plusieurs années. Ses réflexions sont donc incontournables.

Ce contexte exceptionnel devrait nous pousser à revenir aux questions fondamentales liées à l’éducation, en commençant par expliquer sa nécessité. En plus de répondre à cette question de premier ordre, Arendt nous aide à comprendre qu’il y a une différence de degré et non de nature entre le travail de l’enseignant avant le confinement et son travail pendant celui-ci. Ce télé-enseignement pourrait même être considéré comme l’aboutissement de certaines méthodes pédagogiques dites progressistes, tel le socioconstructivisme, pierre d’assise de la fameuse réforme de l’éducation au Québec. Ces méthodes sans doute brumeuses pour le commun des mortels sont heureusement conceptualisées par Arendt à l’aide de deux idées, et elle les critique vertement au passage.

Gouvernement des enfants

La première idée sur laquelle reposent ces méthodes pédagogiques est qu’il existerait un monde des enfants et que ces derniers seraient capables de se gouverner par eux-mêmes. Puisque les élèves seraient aptes à prendre des décisions éclairées, l’adulte dans la classe ne serait plus un enseignant, il se bornerait plutôt à assister les « apprenants ».

Le ministère de l’Éducation s’est conformé à ce raisonnement en proposant des activités diverses et facultatives. Aucune autorité au-dessus de ces enfants ne peut les obliger à soulever un crayon. On pourrait répondre que ce sont les circonstances exceptionnelles qui ont obligé le gouvernement à prendre cette décision, et on aura en partie raison. En revanche, on oubliera que le télé-enseignement poursuit la tendance du système scolaire à se coller au modèle de la cafétéria, c’est-à-dire qu’il permet à l’élève de choisir son école, son programme, ses cours, le roman à lire, le sujet d’un travail, etc.

Historiquement, c’est en suivant l’objectif d’affranchir les élèves de l’autorité ou plutôt de la tyrannie des enseignants que ces pédagogies ont voulu reconnaître l’autonomie des enfants. Ces enseignants, représentants du passé et de la grande culture, devaient être mis de côté pour favoriser le développement d’un Homme nouveau.

Or, selon Arendt, en supprimant l’autorité de l’enseignant, « l’enfant n’a pas été libéré, mais soumis à une autre autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique : la tyrannie de la majorité ». Cela est sans doute d’autant plus vrai aujourd’hui, alors que des milliers d’enfants ont dû passer des heures interminables devant leur écran à suivre les dernières modes, les derniers challenges et les dernières théories du complot concernant la COVID-19.

Formation des pédagogues

La deuxième idée qui caractériserait les pédagogies encouragées par leministère de l’Éducation est que la formation des nouveaux pédagogues ne met plus l’accent sur la maîtrise de la discipline pour plutôt privilégier la capacité à enseigner, et surtout à enseigner n’importe quelle matière. Évidemment, il y a encore des cours disciplinaires inclus dans le cursus de la formation des enseignants, n’exagérons pas non plus. Cependant, cette tendance existe réellement. Quelques exemples viennent en tête : la suppression en 1995 de la possibilité d’obtenir un brevet d’enseignement grâce à un baccalauréat disciplinaire et un certificat en enseignement, les demandes des départements de sciences de l’éducation aux départements disciplinaires pour réduire leur cours au profit de ceux en pédagogie et finalement le brevet d’enseignement qui permet d’enseigner toutes les matières.

Selon Arendt, en voulant former des pédagogues génériques, on enlève l’une des sources de l’autorité de l’enseignant, c’est-à-dire sa compétence disciplinaire. Cet effacement graduel de l’autorité s’arrime bien avec l’intégration des nouvelles technologies que nous vivons actuellement. Dans les dernières années, une idée a fait son chemin en éducation, soit celle qui stipule que, puisqu’il suffit d’un clic sur Google pour connaître une information, il est inutile d’apprendre quelque chose par cœur. Par conséquent, l’érudition de l’enseignant et son travail de transmission deviennent superflus.

Notons que cette mode ne s’accorde nullement avec les recherches en sciences cognitives qui expliquent plutôt qu’il est nécessaire d’avoir tout d’abord en mémoire de solides connaissances disciplinaires pour ensuite mettre en pratique des compétences.

Ajoutons que, dans une classe virtuelle ou bien dans une classe où chaque enfant dispose d’un appareil informatique, le gouvernement des enfants vit son apothéose. En effet, l’enseignant ne peut même plus valider l’information lue, vue et entendue par les élèves, car elle est trop abondante, et si l’enseignant n’est pas formé dans la discipline en question, il ne pourra comprendre et décortiquer l’information si ce n’est qu’en se questionnant sur la crédibilité de la source.

Présenter le monde

Après ce diagnostic et cette critique, Arendt explique ce que devrait être l’éducation. Elle commence sa réflexion par une observation assez simple, mais qui a des répercussions importantes : chaque jour des nouveau-nés entrent dans un monde qui leur est étranger et qui les précède. Le rôle de l’éducateur, que ce soit du point de vue de l’enseignant ou du parent, n’est donc pas d’assister le gouvernement des enfants ou de développer des compétences utilitaires, il s’agit plutôt de présenter ce vieux monde aux nouveaux venus dans le but de renouveler un monde commun. Voilà la mission de la formation générale donnée aux jeunes, la spécialisation viendra ensuite, que ce soit dans un centre de formation, au cégep ou à l’université.

L’enseignant comme représentant du monde assoit une partie de son autorité sur sa compétence, car les enfants peuvent se tourner vers lui pour éclairer leurs questionnements. D’ailleurs, cette compétence ne doit pas se limiter à une strate très précise de la connaissance, l’enseignant se doit plutôt d’avoir une large compréhension du monde. Autant une solide formation disciplinaire lui est essentielle, autant les connaissances générales lui sont incontournables. C’est là qu’on reconnaît la figure de l’enseignant érudit.

Cette conception de l’enseignant paraîtra à certains comme provenant d’un autre siècle et n’ayant pas la même pertinence aujourd’hui. Or, loin de relever d’une définition arbitraire ou des circonstances bien particulières d’une époque, cette conception est en parfaite adéquation avec la nécessité intemporelle d’intégrer les enfants dans un monde plus vieux qu’eux. Pour Arendt, la propension à refuser ce rôle de l’enseignant, montre que les « adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants ».

Ce refus est en réalité l’écho d’une autre crise peut-être plus fondamentale, soit celle de la tradition, c’est-à-dire que notre attitude à l’égard de tout ce qui touche au passé est celle de la suspicion et donc de la fermeture. Cette attitude caractérise assurément notre époque et elle est particulièrement néfaste pour la profession enseignante, car ce travail est intimement lié au passé. En effet, le monde s’explique principalement par son histoire et ses grands penseurs.

Bien entendu, les décisions prises par le gouvernement en matière d’éducation durant la pandémie devaient tenir compte de la disponibilité des parents et de l’accès à un ordinateur qui est difficile dans certaines familles. On voulait aussi divertir les élèves, sachant qu’ils participeraient probablement peu si on ne le faisait pas. Tout ceci est bien vrai, mais il n’en demeure pas moins que l’enseignement en période de confinement s’inscrit dans une logique similaire à celle mise en avant par le ministère de l’Éducation depuis plusieurs années.

Les temps normaux ne nous permettent pas de prendre un pas de recul sur notre conception de l’éducation, mais celle-ci se dévoile lorsque l’on entre dans une période exceptionnelle et que les stratégies pédagogiques deviennent radicales. Cette situation nous amène aussi à réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler l’éducation dans les prochaines années, à l’heure où l’on avance que le télétravail sera bien plus présent dans tous les secteurs de l’emploi à la suite de cette crise. Mais l’école n’est pas le marché du travail, et les enseignants le savent très bien. Les réactions négatives qu’ils ont eues sont en ce sens encourageantes, car elles laissent transparaître que les piliers du système éducatif québécois ne sont pas d’accord sur le fond avec cette conception de l’éducation.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.

11 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 6 juin 2020 08 h 20

    Félicitations

    Je ne discuterai pas du fond, on peut être d'accord ou non avec les affirmations du jeune auteur, mais on ne peut que féliciter cet étudiant de niveau maîtrise pour son érudition, son enthousiasme pour sa matière, sa clarté de penser et la qualité de son français.

  • Marc Therrien - Abonné 6 juin 2020 09 h 19

    La crise, opportunité d’accélération du changement vu comme progrès


    Si « les temps normaux ne nous permettent pas de prendre un pas de recul sur notre conception de l’éducation » et que « cette situation nous amène aussi à réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler l’éducation dans les prochaines années », il semble que si on peut penser que les professionnels de l’éducation sont dotés d’une conscience réflexive qui leur permettent de réfléchir sur leur pratique, le système qu’ils créent ensemble, lui, n’a pas cette conscience de lui-même qui lui permettrait, par exemple, d’évaluer si les résultats qu’il produit sont suffisamment bons pour qu’il puisse décider d’arrêter un processus qui relève de la logique du progrès.

    Comme on sait maintenant que le Gouvernement Legault veut profiter de la crise de la Covid-19 pour accélérer le développement économique lors de la reprise des activités suivant le déconfinement, on ne se surprendra pas que le système d’éducation continue sa transformation en répondant à la logique d’entreprise tel que le dénonçait Joëlle Tremblay dans son livre « L’inéducation » qui déplore l’industrialisation de notre système d’éducation. Avant la Covid-19, il y avait déjà des enseignants qui montaient au front pour essayer de faire en sorte que la servitude volontaire des personnes aux diktats de l’idéologie néolibérale se fasse après une délibération approfondie avec soi-même et les autres pour devenir un choix éclairé plutôt que de devenir une condition humaine imposée par défaut d’être capable d’en imaginer et d’en penser une meilleure. La crise a ceci de positif pour un gouvernement qu’elle lui donne du pouvoir d’agir dans la précipitation en réduisant l’espace et le temps pour penser et donc, la capacité de s’opposer.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 6 juin 2020 09 h 22

    La crise, opportunité d’accélération du changement vu comme progrès (suite)


    Ainsi on peut s’attendre à ce que le Gouvernement Legault saisisse cette opportunité pour accentuer la capacité du système d’éducation de répondre aux aspirations prosaïques de production, reproduction et consommation des citoyens-consommateurs qui rêvent que la vie simple d’avant reprenne. La priorité de l’amélioration de l’éducation continuera donc de mieux servir l’idéologie du système capitaliste néolibéral et les besoins d’une économie en santé qui comptent sur des individus qui désirent, agissent et se conforment davantage qu’ils ne pensent. Elle évitera de favoriser davantage le développement d’une culture générale et d’un esprit critique qui pourraient favoriser la remise en question de tous ces désirs normatifs devenus des évidences qui forment le socle de notre culture politiquement et économiquement correcte. Pour que se maintiennent l’ordre établi de notre société et l’espoir de la reprise de la course dans la poursuite du bonheur, il importe qu’on continue de croire que : chacun est responsable de son bonheur, tout est possible, quand on veut on peut, toute innovation est nécessairement un progrès qui est bon pour la société, tout est permis dans les limites du cadre légal tant qu’il n’y a pas de plainte formulée ou de preuve d’infraction à une loi, tout expert dit nécessairement la vérité surtout en ce qui concerne l’économie, chacun a droit à son opinion, toutes les opinions se valent et qu’il ne faut pas juger parce que tout est relatif, etc.

    Marc Therrien

  • Jean Lacoursière - Abonné 6 juin 2020 11 h 12

    Les élèves détectent facilement et méprisent l'incompétence

    « Selon Arendt, en voulant former des pédagogues génériques, on enlève l’une des sources de l’autorité de l’enseignant, c’est-à-dire sa compétence disciplinaire. »

  • Maurice Tardif - Abonné 6 juin 2020 11 h 26

    Arends et l'éducation actuelle

    Félicitation David Santarossa! Excellent texte et qui porte à réflexion. Cependant, je crois qu’il faut aussi tenir compte de l’évolution de l’école américaine depuis les années 1950. Dans La crise de l’éducation (1954), Arendt critique le courant éducatif représenté principalement par Dewey aux États-Unis: apprendre par l'action et l'expérience dans des classes et des écoles démocratiques. Ce courant va être violemment attaqué dès les années 1960 et, par la suite, l'école américaine va davantage s'orienter vers le modèle actuel: Teach for the Test, Back to Basics, évaluations standardisées des performances des élèves, programmes par compétences ou objectifs, etc. Bref, l'école américaine n'a rien à voir aujourd'hui avec un monde d'enfants qui se gouverneraient eux-mêmes! Au contraire, l'accent est mis partout sur la mesure des performances scolaires et même les enseignants sont systématiquement évalués en fonction de leur "compétence" à faire réussir leurs élèves à des tests. De plus, le système scolaire américain est largement guidé par des logiques issues du marché: compétition entre les écoles, fermeture des écoles jugées non performantes, etc. Bref, la critique de Arendt me semble donc en profond décalage avec les réalités scolaires américaines actuelles.
    Maurice Tardif