Lorsque le temps est lui aussi tombé malade

Si la société peut être représentée par l’image d’un corps social, l’arrêt de la course effrénée de la vie quotidienne montre que ce corps a besoin de repos et de réparation.
Illustration: Tiffet Si la société peut être représentée par l’image d’un corps social, l’arrêt de la course effrénée de la vie quotidienne montre que ce corps a besoin de repos et de réparation.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

La découverte d’un nouveau virus à la fin de l’année 2019 n’a pas tellement préoccupé le Québec. Même si les images de la quarantaine décrétée à Wuhan ont pu se révéler choquantes et nous donner l’impression d’être plongés dans un univers post-apocalyptique, la situation paraissait aussi lointaine qu’irréelle. L’océan Atlantique a toujours su nous préserver des problèmes des autres continents : pourquoi en aurait-il été autrement cette fois-ci ?

À l’aube de la nouvelle année, la Terre continuait de tourner et nos vies respectaient à la lettre le rythme effréné du quotidien. En raison de l’hyperinterconnexion des capitales et de la fréquence des vols, le virus a finalement frappé à nos portes. En moins de deux mois, le virus avait traversé les quelque 10 000 kilomètres nous séparant de la Chine. Du jour au lendemain, le monde a basculé. Tout à coup, le profond sentiment d’altérité que nous causait la vision des images de Wuhan devenait maintenant une réalité brûlante : le Québec a subi de plein fouet les effets de la mondialisation.

À la mi-mars, le gouvernement annonçait l’impensable : il fallait « mettre le Québec sur pause ». Les écoles furent fermées, les entreprises ont mis la clé sous la porte, les voyages furent reportés, les réunions ont été annulées et les pages remplies des agendas sont devenues soudainement lumineuses de par leur blancheur. Pour l’Homo economicus, c’est la catastrophe : le temps fut mis à l’arrêt.

Cet arrêt plus ou moins long des activités sociales et économiques sur l’ensemble du globe est une chose inédite dans l’histoire contemporaine. La marche rapide des sociétés d’abord vers l’industrialisation puis vers la mondialisation a mené à une accélération constante du temps social. Ce phénomène s’est d’autant plus amplifié avec l’arrivée d’Internet et des médias sociaux, alors que la nouvelle qui pouvait prendre une journée complète avant d’être publiée dans un journal peut maintenant faire le tour du globe en moins d’une minute. Nos sociétés se sont adaptées à l’accélération continue du temps ; elles n’ont toutefois jamais expérimenté un arrêt complet du temps social, arrêt qui a mené en quelques jours à un effondrement économique majeur.

Le rapport au passé

Pour les sciences humaines et sociales, un choc temporel de cette ampleur est un objet d’analyse des plus intéressants. Pour tenter de comprendre la dynamique des temps présentement à l’œuvre, je propose de mobiliser les travaux de l’historien Fernand Braudel (1902-1985), notamment son célèbre article intitulé « La longue durée » publié en 1958 dans la revue Les Annales. Dans ce manifeste, Braudel nous invite à repenser notre rapport au temps : limiter l’étude de l’histoire à l’échelle de l’événement est, selon lui, une erreur puisque le temps long permet de comprendre la complexité de l’évolution des structures sociales et de saisir des nuances que le temps court de l’actualité nous empêche de voir.

La société industrielle a basé son développement sur sa capacité à développer des modèles mathématiques permettant de faire des prévisions de l’évolution des marchés. Dans leur boule de cristal algorithmique, les institutions financières se disaient capables de prédire le futur en indiquant le niveau de la croissance au cours de chaque trimestre. Cet arrêt soudain de la divination en lien avec la mise sur pause des activités économiques a poussé plusieurs chroniqueurs, non plus à regarder vers le futur, mais plutôt dans leur rétroviseur.

Quelques jours après le début du confinement, les articles se multipliaient sur nos fils d’actualité concernant la grippe espagnole de 1918, le krach boursier de 1929 ou les vagues de peste qui ont traversé l’Europe à partir de 1348, et ce, au détriment des articles de prévisions économiques qui ne semblaient plus faire grand sens dans un monde où nos repères collectifs s’étaient effondrés.

Cette mobilisation de l’histoire et du passé fut utilisée en partie pour normaliser ce que nous vivions. Après tout, d’autres sociétés avant nous avaient vécu des vagues épidémiques. Comment ces sociétés avaient-elles traversé la crise ? Est-ce qu’elles avaient vécu des problématiques semblables aux nôtres ? Après combien de temps la vie était-elle revenue à la normale ? Vivons-nous simplement un cycle qui se reproduit ? Le temps passé a donc été temporairement mobilisé pour nous projeter dans le futur : on interroge ces événements pour qu’ils nous confortent dans les décisions que nous prenons et pour nous assurer que nous allons dans la bonne direction.

Si nous balisons ce rapport au temps passé dans la longue durée, c’est-à-dire en comparant la situation que nous vivons avec les autres moments pandémiques de l’histoire humaine, une seule conclusion semble toutefois nous apparaître, plus brûlante que les autres : contrairement aux autres pandémies, la gravité de celle que nous vivons s’explique par notre mode de vie destructeur. Dérèglement climatique, sous-financement des services publics, mondialisation à outrance des chaînes de production et renforcement des inégalités sociales par une répartition inadéquate des richesses ont accéléré et précipité le décès des plus vulnérables.

L’effondrement du présentisme

Dans son livre Défaire la tyrannie du présent publié en 2018, l’historien Jérôme Baschet décrit le rapport de l’être humain contemporain au temps comme étant un état d’urgence permanent. Tout doit être réalisé dans des échéanciers très serrés au rythme effréné des minutes qui passent sur nos écrans de téléphone, sur nos ordinateurs et sur nos montres.

Les prévisions économiques des institutions financières et du ministère des Finances font force de loi. À cette réalité, Fernand Braudel réplique que « la pensée économique est coincée dans cette restriction temporelle », soit celle de l’immédiatement quantifiable, empêchant ainsi toute réflexion dans la longue durée. Le temps long de l’histoire a laissé place à la nanoseconde des marchés financiers.

La pandémie a toutefois bouleversé ces dynamiques temporelles. Le présentisme s’est temporairement effondré pour laisser place au temps plus long du confinement. Ce temps long vient mettre l’accent sur les disparités vécues par les classes sociales. Alors que le temps rapide de l’économie brouillait les difficultés vécues par les plus vulnérables, l’effondrement du présentisme et des activités économiques afférentes a mené les médias à se préoccuper davantage des problèmes de santé mentale, de pauvreté et de précarité financière.

Si la société peut être représentée par l’image d’un corps social, l’arrêt de la course effrénée de la vie quotidienne montre que ce corps a besoin de repos et de réparation. Ces faiblesses étaient beaucoup plus difficiles à voir à l’œil nu quand il courait à une vitesse folle. Le temps long du confinement nous montre maintenant les blessures à vif. Urgence nationale dans les CHSLD, personnel de la santé à bout de souffle depuis des années, anxiété dans le réseau de l’éducation. Des maux longtemps décriés, mais qui ont été complètement oblitérés derrière les indicateurs de performance.

Le temps long de l’après-crise

Détresse psychologique, anxiété, troubles de santé mentale, pauvreté, salaires trop bas : alors que ces problèmes étaient mis de côté par l’actualité, ces enjeux sont maintenant le quotidien des Québécois. Ces maux du système en ont mené plusieurs à appeler les gouvernements à utiliser ce temps d’arrêt pour réfléchir, dans la longue durée, à la manière de réorganiser la société pour éviter que les enjeux énumérés ci-dessus soient de nouveau sacrifiés sur l’autel de l’impératif de ressusciter l’Ancien Monde.

L’appel à de nouveaux paradigmes se fait de plus en plus sentir. Après tout, la jeunesse ne nous rappelait-elle pas dans la rue toutes les difficultés qu’affronterait l’humanité si rien n’était fait dans la lutte contre les changements climatiques ? La pandémie que nous vivons n’est peut-être qu’une lugubre concrétisation des difficultés futures liées aux changements climatiques.

Ce retour du temps long, où l’arrêt de l’activité économique offre les conditions pour repenser l’organisation de nos sociétés, est peut-être l’ultime occasion que nous avons pour gagner la lutte contre les changements climatiques. Espérons que le retour au temps long braudélien permettra de guérir quelques maux de notre humanité et de repenser les bases d’organisation de notre société.

La bataille sera toutefois féroce pour le contrôle du temps entre les tenants du présentisme qui souhaitent que tout continue comme avant et celles et ceux qui voudront construire de nouvelles assises à notre société. Contrôler le temps, c’est contrôler les balises à l’intérieur desquelles les êtres humains doivent vivre leur vie. Contrôler le temps, c’est déterminer combien de temps les êtres humains doivent passer au travail afin de pouvoir évaluer leur rentabilité. Contrôler le temps, c’est comparer les êtres humains sur le marché du travail en fonction de leur productivité et déterminer s’ils sont rentables à long terme pour l’entreprise. Au final, contrôler le temps, c’est détenir le pouvoir.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.



À voir en vidéo