Un temps d’arrêt pour une authenticité plus élevée

Cette perte de communauté nous pousse à vouloir nous centrer sur nous-mêmes en abandonnant une des caractéristiques principales de l’humain: sa nature dialogique.
Illustration: Tiffet Cette perte de communauté nous pousse à vouloir nous centrer sur nous-mêmes en abandonnant une des caractéristiques principales de l’humain: sa nature dialogique.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le confinement imposé par le gouvernement Legault ne manque pas de transformer nos vies. Autrefois structurés sur l’expectative du vendredi, nous semblons tous éprouver un malaise devant autant de temps libre. Sans travail et brouhaha quotidiens, plusieurs deviennent prisonniers de leur habitation, sans trop savoir comment combler leur temps libre. Ce malaise ne serait-il pas révélateur de quelque chose de plus profond ?

Le philosophe canadien Charles Taylor fait état des malaises propres à la modernité dans son livre Grandeur et misère de la modernité. Son analyse, loin de se limiter à une simple critique de notre époque, propose une éthique de l’authenticité pour remédier au problème que pose l’individualisme.

Ce que Taylor entend par individualisme s’inscrit dans une longue lignée de penseurs libéraux qui tentent de rendre compte du rôle de l’individu au sein d’un État moderne. Auparavant inféodé aux désirs de la nobilité, le sujet libéral se voit aujourd’hui octroyer plusieurs pouvoirs, dont celui d’élire ses députés, de s’exprimer sur la place publique sans avoir peur des répercussions ainsi que la liberté de s’associer avec ses semblables.

Ces libertés, toutefois, poussent l’humain moderne à se défaire des anciens codes moraux et de la hiérarchie qui l’enchaînait auparavant dans sa position sociale. Plus besoin d’appartenir à un groupe, c’est nous-mêmes qui devons définir ce groupe. Poussées à l’extrême, ces libertés donnent lieu à un individualisme qui nous rend incapables de nous définir autrement que par nos réalisations personnelles, chacun appelé par sa carrière, au détriment d’anciens groupes d’appartenance sociaux comme la famille, le groupe religieux ou notre communauté. Cette perte de communauté nous pousse à vouloir nous centrer sur nous-mêmes en abandonnant une des caractéristiques principales de l’humain : sa nature dialogique.

Pour Taylor, nous sommes foncièrement des êtres qui se définissent par les interactions qu’ils entretiennent : « Le caractère général de l’existence humaine […] est son caractère dialogique fondamental. Nous devenons des agents humains à part entière, capables de comprendre, et donc de définir une identité, grâce à l’acquisition des grands langages humains d’expression. »

Raison purement instrumentale

Ce langage, précise-t-il, ne se limite pas à ce que l’on peut exprimer. Il inclut tous les modes d’expression, comme l’art, les gestes ou l’amour, par exemple. Cette perte de communauté au profit de l’individu est un changement important de la définition de l’identité de l’ensemble des humains. La communauté occupe un rôle prépondérant en ce qui a trait à la définition de notre personnalité et nous renseigne sur les critères de définition du soi qui font sens. Cette même communauté, aujourd’hui laissée pour compte, devrait reprendre une place importante dans la vie de chacun puisqu’elle constitue un des repères moraux les plus importants pour chaque individu.

Par exemple, nos parents occupent un rôle primordial dans notre développement personnel. Ce sont des figures qui nous accompagneront tout au long de nos vies même après leur mort. En ce sens, « la conversation que nous entretenions avec eux se poursuit en nous aussi longtemps que nous vivons. »

Puisque nos interactions avec notre milieu de vie ont ce pouvoir de formation de notre personnalité, notre entourage social ne devrait pas être considéré comme un instrument au développement de notre personne. Au contraire, cette attitude égoïste nie notre besoin constant de formation de soi : « Je ne peux pas concevoir les rapports personnels qui me définissent, en principe et a priori, comme temporaires et interchangeables. Si l’exploration de mon soi prend cette forme de rapports temporaires, alors je n’explore pas mon identité, mais une modalité de plaisir. »

 
Illustration: Tiffet Pour Charles Taylor, c’est l’équilibre précaire entre l’importance de la communauté et de l’individu au sein de notre société moderne qui devrait être repensé.

Un individualisme débridé pousse notre raison à devenir purement instrumentale : plus besoin d’accorder une primauté à quoi que ce soit, tant que cette chose m’apporte davantage de satisfaction que de déplaisir. Donc, ne plus se plier à une volonté plus grande que soi nous pousse à analyser le monde selon ses coûts et ses bénéfices.

Cette expression égoïste du soi devrait être réformée pour cadrer davantage sur un idéal d’authenticité. En plaçant l’individu au centre du monde, la modernité implique comme changement nécessaire une recherche constante du soi enfoui en chacun d’entre nous : « Désormais la source qu’il nous faut atteindre se trouve en nous. Cela s’inscrit dans le tournant subjectif global de la culture moderne : une forme nouvelle d’intériorité nous amène à nous concevoir comme des êtres doués de profondeurs intimes. »

Un lien plus intérieur

Loin de se réduire au sens usuel du terme, l’authenticité est cette capacité que nous avons d’écouter nos désirs internes qui ont la capacité de nous transcender. Cette authenticité vient avec son lot de conséquences, soit des actions qui peuvent, à long terme, nous apporter du bonheur mais qui, à court terme, sont difficiles à entreprendre. Qui n’a jamais eu envie de se remettre en forme ou d’écrire un livre, mais ne l’a jamais fait parce que l’effort est trop prenant ?

En ce sens, cette authenticité implique d’être en accord avec soi-même pour être capable de s’actualiser dans le monde sans entrer en conflit avec notre moi interne. L’éthique de l’authenticité embrasse l’individualisme, mais lui pose la contrainte d’orienter notre vie sur un idéal d’authenticité. Nous devons réévaluer notre vie à la lumière d’une identité qui évalue les autres comme appartenant à la même communauté que nous : « Peut-être la perte de ce sentiment d’appartenance à un ordre commun doit-elle être compensée par le sentiment qu’il existe un lien plus fort, plus intérieur. »

Sans rejeter l’individualisme, Taylor propose plutôt de le recadrer sur des convictions plus profondes que ce que la modernité nous propose. Nous devons éviter tout conformisme social et écouter les passions profondément enfouies au sein de nous-mêmes.

Sous un aspect, pour incarner une vie pleinement authentique, nous ne devons pas tomber dans un repli sur nous-mêmes. Écouter nos passions profondes équivaut à être le reflet de notre communauté. En ce sens, puisque nous provenons d’un certain milieu et que ce milieu a permis de former la personne que nous sommes devenues, écouter nos envies profondes revient aussi à écouter les passions de notre communauté. Recentrer l’individualisme libéral sur l’idéal d’authenticité implique donc d’être au diapason avec ce qui nous rend uniques sans renier notre milieu. Ces deux éléments discordants doivent nous servir de boussole morale.

Sous un autre aspect toutefois, cette même authenticité peut être comprise comme cette capacité qu’ont les artistes d’exprimer ce qu’ils ressentent sans avoir peur de la critique. En suivant la trace d’un changement dans le mode d’expression de l’artiste, nous remarquons que l’art est passé d’une mimesis, ou d’une imitation de la nature, à un processus de création en soi. L’objectif n’est donc plus simplement limité à ce que l’on représente, mais se déplace plutôt vers le style, vers l’univers de l’artiste. L’œuvre, pour qu’elle puisse vivre, doit prendre une signification nouvelle chez chaque spectateur qui la regarde. Ce changement représente parfaitement ce que l’authenticité exige de l’humain moderne : au sein d’un univers créé par chacun, nous devons tenter d’y trouver un sens par et pour nous-mêmes.

Pour y parvenir, nous ne devons pas simplement abandonner les faux idéaux promus par la culture de masse, mais plutôt tenter de nous imaginer une vie qui pourrait convenir pleinement à nos désirs les plus profonds. Ce sont ces désirs profonds qui sont garants de notre bonheur et qui incarnent le mieux un individualisme décomplexé d’un égoïsme toxique. Pour Taylor, c’est cet équilibre précaire entre l’importance de la communauté et de l’individu au sein de notre société moderne qui devrait être repensé.

Malaise et pandémie

La réflexion qu’apporte Taylor sur l’humain moderne semble correspondre au malaise général ressenti par plusieurs. Alors que l’ambiance actuelle nous pousse à vouloir nous recentrer sur nous-mêmes, Taylor se porte à la défense d’une éthique qui, certes, prône l’individualisme, mais qui en évite les écueils.

Le repli sur ce qui nous permet de nous épanouir ne repose pas simplement sur un désir égoïste d’avoir son nom sur toutes les lèvres l’instant d’un claquement de doigts. La réalisation de soi passe plutôt par un effort constant de l’individu qui doit tenter d’écouter ses désirs les plus profonds, auxquels la société de consommation est incapable de répondre. De l’émergence des beuveries virtuelles aux longs débats sur la manière d’occuper tout ce temps libre, cette pandémie met au jour l’ampleur du malaise qui nous habite. Le paradoxe de la crise actuelle est que, bien que nous ayons plus de temps libre qu’auparavant, nous ne savons plus quoi en faire.

Un recentrement sur le soi, sur nos passions de jeunesse trop souvent laissées de côté ou encore sur des relations plus saines ne représente que le début des bienfaits de cette épidémie. Peut-être qu’au fond ce sera l’étincelle qui allumera nos consciences et qui nous fera prendre un virage pour adopter une vie davantage en accord avec nos désirs profonds. Espérons que la situation présente permettra à plus d’un de s’offrir un moment de repos pour prendre conscience des bienfaits d’un changement de perspective plus en accord avec nos principes.

L’auteur tient à remercier son professeur Jérome Gosselin-Tapp pour son aide.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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