Qui a peur des pandémies?

Entre l’an 165 et 190 de notre ère, le monde romain est dévasté comme jamais par une maladie infectieuse, la peste antonine. L’explication des Romains sur le début de la maladie: ils y voyaient une conséquence de la colère du dieu Apollon.
Illustration: Tiffet Entre l’an 165 et 190 de notre ère, le monde romain est dévasté comme jamais par une maladie infectieuse, la peste antonine. L’explication des Romains sur le début de la maladie: ils y voyaient une conséquence de la colère du dieu Apollon.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Le Québec est désormais touché par la COVID-19. Heureusement, nous pouvons compter sur un système de santé qui est sans commune mesure avec celui des populations aux prises avec la toute première épidémie ayant frappé l’humanité : la peste antonine.

Entre l’an 165 et 190 de notre ère, le monde romain est dévasté comme jamais par cette maladie infectieuse. Bien sûr, avant cet épisode, les habitants de l’Empire avaient été exposés à différents maux, comme la grippe, la tuberculose ou la malaria. Nous savons ainsi par divers auteurs anciens, notamment Dion Cassius, Tacite, Suétone et Galien, que le Ier siècle a été secoué par des épidémies, faisant parfois des dizaines de milliers de morts.

Ces épidémies étaient cependant limitées à des territoires précis. Ce qui est nouveau dans le cas de la peste antonine, c’est l’ampleur du phénomène. Le terme « pandémie » se distingue justement de celui d’épidémie par le nombre très important de personnes infectées dans une zone géographique d’une grande étendue.

La colère d’Apollon

Contrairement à la COVID-19, il n’est pas possible de déterminer avec certitude à quel moment et à quel endroit s’est déclaré le premier cas de peste antonine. Il existe cependant une hypothèse plausible qui veut qu’une épidémie ait d’abord frappé l’Arabie en 156 avant de se propager à l’ensemble du bassin méditerranéen en empruntant le chemin de la mer Rouge. Peut-être s’agissait-il là d’une première manifestation de la maladie.

L’explication des Romains sur le début de la maladie est bien différente : ils y voyaient une conséquence de la colère du dieu Apollon. L’ire de cette divinité aurait été soulevée par des troupes romaines envoyées en Orient pour y combattre les Parthes, dont l’empire était le rival de Rome. Dans le cadre de cette campagne, la ville de Séleucie aurait été saccagée par des légionnaires qui n’auraient pas épargné le temple d’Apollon.

Le châtiment divin se serait matérialisé sous la forme d’un nuage provoquant leur intoxication. La population croyait donc que les soldats avaient ramené avec eux la maladie lors de leur retour d’expédition. L’hypothèse ne tient malheureusement pas la route puisqu’il semblerait que la peste était déjà active avant la fin du conflit et qu’elle avait déjà gagné les territoires romains en Asie mineure.

Chose certaine, c’est en 166 que la peste est parvenue jusqu’à Rome, capitale de l’Empire et sa ville la plus peuplée, pour ensuite rapidement atteindre l’ensemble des provinces. La propagation fulgurante de la maladie s’explique entre autres par l’existence de réseaux de communication terrestres et maritimes très développés qui transitent inévitablement par cette cité pour relier l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Bientôt sont affectés les riches comme les pauvres, les jeunes comme les vieux, les citadins comme les campagnards. Même les empereurs Lucius Verus et Marc Aurèle pourraient compter parmi les victimes du fléau.

Mondialisation antique

Dans notre univers mondialisé et intensément connecté par des moyens de communication bien plus nombreux et efficaces que ceux que possédaient les Romains, il n’est pas surprenant que le coronavirus ait facilement gagné des régions éloignées de l’épicentre de l’épidémie.

Or, il faut aussi comprendre que, à l’époque romaine, les piètres conditions sanitaires combinées à la proximité qu’amenait la vie en ville constituaient un terreau parfait pour la propagation d’épidémies. Par exemple, à Rome, qui a pu compter entre 750 000 et un million d’habitants, il a été estimé qu’environ 45 tonnes d’excréments humains étaient produites chaque jour, excluant les déchets des animaux, sans que le système de canalisation puisse les évacuer complètement.

De plus, les médecins de l’Antiquité ignoraient tout de l’existence des virus ou des bactéries et des principes de la contagion. La théorie médicale acceptée à cette époque était celle des humeurs (la bile jaune, la bile noire, le flegme et le sang) qui, si elles étaient bien équilibrées dans le corps, assuraient la santé de l’individu. Une perception de la médecine à ce point éloignée de la nôtre a évidemment teinté la façon dont les contemporains ont pu parler des symptômes et des traitements de la maladie. Ce faisant, il demeure difficile de se prononcer sur la nature exacte du mal qui a fait rage.

Une peste qui n’en est pas une

Les sources latines qualifient de pestilentiæ, terme traduit en français par « pestes », les diverses pathologies qui sévissaient en permanence. Ainsi, lorsqu’il est question de la pandémie des années 165-190, il ne faut pas croire qu’on avait affaire à la peste telle que celle qui a frappé l’Europe du Moyen Âge. La première peste bubonique ne s’est effectivement déclarée qu’en 541.

Galien de Pergame, réputé comme le plus grand médecin de son temps, habitait Rome lors des premières apparitions de la peste antonine. Grâce à ses écrits qui témoignent des techniques qu’il employait pour traiter les patients qui en étaient atteints, nous sommes en mesure d’en savoir un peu plus sur les symptômes que provoquait le fléau.

Selon ce qu’il décrit, les personnes infectées développaient une fièvre, une irruption de pustules noires, une conjonctivite, une ulcération de la trachée, des vomissements et des selles noires. Au bout d’un certain temps, les pustules tombaient en laissant une croûte sur la peau. Galien voyait là un bon signe, puisqu’au bout de deux jours les plaies cicatrisaient et le malade était déclaré hors de danger. Comme par hasard, il n’a pas traité les pestiférés de Rome bien longtemps puisque, malgré la solide réputation dont il jouissait et sa vaste clientèle, il a plié bagage (pour ne pas dire fui !) dans les premiers temps de l’épidémie.

Même s’il est impossible de définir avec certitude quelle maladie se cache derrière le nom de peste antonine, un virus est souvent évoqué comme le suspect numéro un, celui de la variole. Ce dernier était très virulent : l’Organisation mondiale de la santé affirme qu’il était mortel dans 20 à 40 % des cas. Il se transmettait directement à autrui par l’inhalation de gouttelettes aériennes expulsées par une personne infectée. Il a heureusement été éradiqué en 1980 grâce à un programme de vaccination intensif.

Cela dit, la variole comporte plusieurs ressemblances avec les symptômes rapportés par Galien. En effet, elle cause de la fièvre, un état de malaise, des vomissements, des diarrhées et des douleurs au dos. Au bout de quelques jours, la fièvre tombait, mais des lésions douloureuses apparaissaient dans la gorge et la bouche des malades. Celles-ci sont peut-être à mettre en relation avec les ulcères décrits par le célèbre médecin antique.

La maladie déclenchait ensuite une éruption de pustules qui progressait sur le corps pendant environ deux semaines et formait des croûtes avant de tomber, non sans laisser le corps et le visage du patient empreint de cicatrices. C’est ce symptôme qui semble concorder le plus avec les témoignages anciens. Enfin, il existait une forme hémorragique de la variole, presque toujours fatale, qui causait des saignements à divers endroits. Le sang pouvant donner une couleur noire aux selles, il est possible que Galien ait eu affaire à une manifestation d’une hémorragie interne.

Selon l’hypothèse actuelle, la variole aurait été, à l’origine, une pathologie affectant des rongeurs africains qui se serait transformée afin de s’en prendre aux humains peu de temps avant le déclenchement de la peste antonine. Auparavant inconnu, ce mal a donc fauché une population qui ne possédait aucune espèce d’immunité face à lui.

Un empire résilient

Estimer le nombre de morts causées par la première pandémie mondiale est une affaire délicate, car il n’y a aucun moyen de savoir le nombre exact d’habitants que regroupait l’Empire romain au cours des premiers siècles de notre ère. Chez les historiens modernes, des chiffres allant de 55 à 80 millions d’habitants sont évoqués, ce qui représenterait entre le cinquième et le quart de la population mondiale d’alors.

Les évaluations concernant les décès varient aussi grandement : il est parfois avancé que seuls 2 % des Romains ont péri, d’autres fois que le tiers d’entre eux ont succombé. Or, la plupart du temps, les chercheurs avancent un pourcentage de létalité allant de 10 à 20 %, ce qui pourrait représenter de 5 à 16 millions de personnes. À titre comparatif, les décès liés à la COVID-19 se chiffrent dans les milliers pour presque 200 000 cas connus.

Inutile de dire que la peste antonine a été une catastrophe sanitaire sans précédent qui a laissé de profondes marques dans la société romaine. En dépit d’une démographie mise à mal, des troubles politiques et de transformations structurelles accentuées, sinon provoquées, par la maladie, l’Empire était pourtant loin de vivre ses derniers jours. Ceux-ci ne surviendront effectivement qu’en 476 pour sa partie occidentale et en 1453 pour son équivalent oriental.

Le coronavirus sévissant présentement n’aura vraisemblablement pas les conséquences qu’a pu avoir la peste antonine puisqu’il fera face à la médecine moderne et à la petite armée de scientifiques travaillant déjà au développement d’un vaccin. Mais on peut supposer que ces pandémies d’autrefois — peste noire, grippe espagnole ou peste antonine — continuent d’alimenter notre imaginaire et notre inquiétude face à une éventuelle perte de contrôle envers un virus tout-puissant.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com