​La commission Aird: l’épopée de la radio

Jusqu’au tournant des années 1920, les usages de la radio se limitent principalement au secteur militaire et à ceux de la diplomatie, du commerce et du transport.
Illustration: Tiffet Jusqu’au tournant des années 1920, les usages de la radio se limitent principalement au secteur militaire et à ceux de la diplomatie, du commerce et du transport.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Le 29 janvier dernier, le Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunication, présidé par Janet Yale, dévoilait son rapport sur l’avenir des communications au Canada. Le groupe proposait 97 recommandations qui touchent autant le financement que la « découvrabilité » des productions culturelles et médiatiques locales à l’ère des géants d’Internet comme Netflix et Amazon.

Ces recommandations visent à pallier les bouleversements technologiques, économiques et culturels qui s’opèrent depuis la dernière mise à jour de la loi sur la radiodiffusion et la télédiffusion au Canada en 1991. Ce moment charnière dans l’histoire des politiques médiatiques canadiennes rappelle à plusieurs égards le contexte entourant la constitution de la Commission royale de la radiodiffusion de 1928, mieux connue sous le nom de commission Aird. Il s’agit dans les deux cas de périodes d’adaptation à l’émergence d’un média doublé d’un nouveau modèle d’affaires ; et on oppose cette nouveauté à la souveraineté culturelle nationale.

Le cas de la commission Aird a ceci de particulier que ses recommandations d’ordre médiatique et économique ont rapidement été amalgamées à des préoccupations d’ordre esthétique et social. L’antiaméricanisme et l’élitisme culturel qui prévalent alors dans les cercles intellectuels au Canada influenceront durablement non seulement les cadres de la diffusion radiophonique puis télévisuelle des décennies à venir, mais aussi les critères de la hiérarchisation socioculturelle des artistes qui dépendent de plus en plus de ces nouveaux médias pour s’épanouir.

Radiodiffusion commerciale

Si les premiers essais de diffusion des sons par les ondes remontent au tournant du XXe siècle et sont la résultante de plusieurs décennies d’innovation technologique, c’est l’avènement de la radiodiffusion commerciale en Amérique du Nord au début des années 1920 qui sert de prélude direct à la commission Aird.

Jusqu’au tournant des années 1920, les usages de la radio se limitent principalement au secteur militaire et à ceux de la diplomatie, du commerce et du transport. La radio amateur devient également fort populaire dans les années précédant la Première Guerre mondiale. Les autorités gouvernementales américaines et canadiennes mettent par conséquent en place des lois qui visent à réguler le partage des fréquences, comme le Radio Act de 1912 aux États-Unis ou la Loi du radiotélégraphe de 1913 au Canada.

Au lendemain de la guerre, le département du Commerce américain et le ministère de la Marine, des Pêcheries et du Service naval canadien délivrent des licences aux premières stations qui entendent diffuser leur contenu pour le public général. La Marconi Wireless Telegraph Company lance par exemple la station XWA à Montréal en 1919, alors que de nombreux et souvent éphémères projets de stations privées se mettent en branle aux États-Unis après la levée des restrictions sur la diffusion civile à l’automne de la même année.

À compter de 1922, de nombreuses stations canadiennes et américaines diffusent plusieurs heures de contenu par jour. Leur modèle d’affaires prend progressivement forme, en se basant sur les revenus de commanditaires qui cherchent à gagner en crédibilité et en visibilité auprès des consommateurs en associant leur nom à un artiste célèbre ou à une émission reconnue.

Souveraineté culturelle

L’implantation de la radiodiffusion commerciale au début des années 1920 est donc un phénomène transnational, plutôt qu’une importation américaine. Or, l’élite culturelle et politique canadienne s’inquiète dès le milieu de la décennie de la domination des ondes par les stations américaines, dont la puissance des antennes dépasse largement celle des stations locales — un problème amplifié par l’arrivée de réseaux à l’échelle nationale aux États-Unis, comme NBC (1926) et CBS (1927), qui développent des partenariats avec les stations canadiennes pour diffuser leurs contenus. Aux yeux de plusieurs observateurs, cette supériorité menace directement la souveraineté culturelle canadienne ; la radio devient pour eux un symbole de l’américanisation du Canada.

En 1928, le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King confie à John Aird, un banquier, la tâche de présider une commission royale sur l’état de la radiodiffusion au pays. Il est épaulé par Charles A. Bowman, directeur de l’Ottawa Citizen, Donald Manson, inspecteur en chef de la radio au ministère de la Marine et des Pêcheries, et Augustin Frigon, directeur de l’École polytechnique de Montréal.

Les commissaires passent en entrevue des dizaines d’intervenants et voyagent à travers l’Europe et les États-Unis pour recenser les pratiques en matière de radiodiffusion. Ils en arrivent rapidement à la conclusion que les modèles de radio publique, comme la British Broadcasting Corporation, sont les plus à même de répondre aux problèmes auxquels fait face le Canada.

Le rapport Aird est finalement déposé en septembre 1929. Les commissaires y recommandent la nationalisation du secteur par la création d’un réseau contrôlé par le fédéral dans le but, notamment, de favoriser l’industrie culturelle locale. C’est en 1932, sous l’impulsion du gouvernement conservateur de Richard B. Bennett, que seront appliquées les premières mesures découlant du rapport avec, au premier chef, la création de la Commission canadienne de la radiodiffusion, antécédent direct à la fois de CBC / Radio-Canada (1936) et du CRTC (1968).

En 1932, la radio est désormais un phénomène grand public. Le nombre de stations a doublé en une décennie et le tiers des foyers canadiens possèdent maintenant un récepteur. L’élite culturelle ne s’inquiète plus simplement de la domination technique américaine, mais aussi du fait que la radio commerciale accélère la popularisation de certains formats et styles artistiques jugés vulgaires et associés, à tort ou à raison, aux États-Unis, comme le vaudeville et le jazz.

Dénoncer l’Amérique

En 1936, l’année de la fondation de Radio-Canada, la Revue dominicaine, sous la direction du père Marcolin-Antonio Lamarche, fait paraître une série d’enquêtes intitulée« Notre américanisation ». Plutôt que de s’intéresser aux investissements américains ou à l’exploitation des ressources canadiennes, la majorité des textes portent sur la culture et les médias.

On y débat entre autres de l’américanisation par le cinéma, par le magazine et, bien entendu, par la radio. Le journaliste Lucien Desbiens s’y inquiète de l’infériorité technologique canadienne, mais c’est surtout la question du jugement esthétique qui le préoccupe : « L’un des méfaits les plus apparents de la T.S.F. américaine est sans doute la déformation du goût. À force d’entendre du matin au soir, et souvent du soir au matin, la cacophonie du jazz, l’oreille peu cultivée s’exerce à rejeter comme nourriture indigeste la vraie musique pour absorber plutôt un infect brouet fait de bruits anormaux sans rythme et sans originalité. »

L’élitisme culturel prévalant chez la classe dirigeante et chez les intellectuels de la période influence profondément l’orientation prise par le réseau national. Pendant près de trois décennies, la ligne directrice établie en matière de jugement esthétique par Radio-Canada fait en sorte d’écarter des ondes et de marginaliser certains des artistes et des styles les plus populaires de la période.

Au Québec, on peut penser aux comédiens burlesques comme Olivier Guimond père et Rose Ouellette, ou encore aux chanteurs country-western comme Roland Lebrun et Willie Lamothe. En s’en tenant à une vision étroite de la culture et des arts, le réseau public se coupe ainsi d’une grande partie de la population qu’il veut desservir, entre autres issue de la classe ouvrière et des communautés migrantes, une situation qui sera corrigée progressivement à compter des années 1960, notamment en raison de la concurrence de Télé-Métropole dans le secteur télévisuel à partir de 1961.

À plusieurs égards, la création de Radio-Canada et de la Commission sur la radiodiffusion a eu des retombées positives sur les milieux médiatiques et culturels au pays. Ces structures ont permis une meilleure distribution des stations à travers le territoire, elles ont offert un contrepoids aux impératifs des radios commerciales en présentant des contenus plus nichés, de même qu’elles ont contribué à créer une culture forte dans les domaines de l’information et de la diffusion des arts au Canada.

Or, l’association faite entre les États-Unis et la culture populaire s’est avérée contre-productive dans le processus, accaparant une part substantielle des efforts déployés tout en nuisant à certains secteurs de la production culturelle locale au profit de la production américaine.

Le cas de la commission Aird éclaire la situation actuelle en rappelant, à l’instar du rapport Yale, l’importance d’embrasser les changements culturels et technologiques en cours en concentrant les efforts sur la promotion, le financement et la disponibilité des contenus locaux, plutôt que de chercher à contrôler ou à diaboliser les supports, les formes et les styles des contenus parce qu’étrangers ou populaires.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

1 commentaire
  • Paul Cadrin - Abonné 7 mars 2020 17 h 12

    Il faut nuancer le portrait de la radio avant l'arrivée de Radio-Canada

    Il y avait sans doute, dans les années 20-30, des gens qui craignaient la détérioration du goût par l'influence américaine, mais il ne faut surtout pas réduire l'image de la radio, à l'époque, à ça. Le poste privé CKAC diffusait à chaque semaine les concerts de l'orchestre de la NBC dirigés par Toscanini et les récitals d'orgue d'E. Power Biggs. On diffusait même des opéras à partir d'enregistrements sur disques, avec les pauses inévitables à chaque changement de face de disque! Et parmi les émissions musicales qui provenaient de chez nous, on diffusait régulièrement des récitals et des concerts de très haute tenue. Oui, il y avait du jazz et de la musique commerciale intercalée à travers tout ça, mais c'était loin d'être la majeure partie. CKAC, qui était entendu à travers le Québec par un réseau de postes affiliés, appartenait à La Presse, et vouloir faire le portrait du monde de la radio au Québec sans tenir compte de ce poste, ça serait exactement comme faire le portrait du monde des journaux sans parler de La Presse!