L’écoanxiété peut paralyser le changement social

En ce qui concerne l’écoanxiété, Krishnamurti y aurait vu avec les écologistes une voie de changement social. Cependant, comme dans toute forme de sentiment dont on souhaite qu’il donne lieu à un changement social ou politique, la condition d’un travail sur soi s’impose pour que cette intention initiale amène autre chose qu’un bouclage sans fin sur sa propre sentimentalité.
Illustration: Tiffet En ce qui concerne l’écoanxiété, Krishnamurti y aurait vu avec les écologistes une voie de changement social. Cependant, comme dans toute forme de sentiment dont on souhaite qu’il donne lieu à un changement social ou politique, la condition d’un travail sur soi s’impose pour que cette intention initiale amène autre chose qu’un bouclage sans fin sur sa propre sentimentalité.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’année 2019 fut sans contredit un moment important de prise de conscience des changements climatiques et de leurs conséquences à venir. Cette prise de conscience s’accompagne souvent d’un sentiment de culpabilité face à notre mode de vie et à nos comportements nuisibles à l’environnement. Ce phénomène semble avoir pris la forme d’un trouble anxieux qu’on a nommé « écoanxiété ».

On peut dire d’une personne qu’elle est écoanxieuse lorsqu’elle ressent un sentiment de peur chronique dansl’attente d’un désastre environnemental à grande échelle. Pour plusieurs militants écologistes, l’antidote par excellence de l’écoanxiété serait celui de l’engagement social afin d’éviter le désastre écologique à venir. Or, si l’écoanxiété est un sentiment tout à fait légitime, un questionnement semble s’imposer préalablement si on souhaite en faire un moteur durable de changement social. Sous quelles conditions un sentiment anxieux qui s’enracine dans la psyché d’un individu peut-il inciter ceux qui ne le ressentent pas comme tel à s’engager durablement dans l’action collective ?

Sans doute que Jiddu Krishnamurti (1895-1986), philosophe et maître spirituel indien, aurait eu son mot à dire sur la question. Né en Inde dans une famille issue des castes supérieures, il fut élu messie à un jeune âge par la Société théosophique dont l’objectif était d’articuler une sorte de synthèse de toutes les grandes religions. En 1922, il vivra une série d’expériences mystiques qui l’amèneront à rompre définitivement avec la Société théosophique et avec son statut de futur « instructeur du monde ». Ses moments d’éveil spirituel, où il fera l’expérience de la dissolution de son propre ego, l’amèneront à éprouver des sensations de compassion universelle et de profonde unité avec l’univers. Suivant cela, Krishnamurti entamera son propre chemin philosophique et spirituel, en marge des traditions, des cultures et des figures d’autorité en la matière. « Dès l’instant où vous suivez quelqu’un, vous cessez de suivre la vérité », déclara-t-il en démissionnant de la Société philosophique. Cette maxime annoncera la trajectoire de toute une vie, où la vérité est à trouver en soi, par une patiente observation des mouvements de notre esprit.

Du stress à l’anxiété

Si nous partons de la fonction du corps qui amène l’anxiété, il faut d’abord préciser qu’elle renvoie à une fonction saine : prévenir l’organisme des dangers potentiels en nous incitant à réagir. La perception du stress en général est un mécanisme bénéfique nous permettant de protéger notre corps physiologique contre ce qui pourrait le blesser et précipiter sa mort. Ainsi, cela permet à l’individu de survivre pour contribuer plus largement à la reproduction de l’espèce humaine. Le stress comme mécanisme de survie physiologique fonctionne adéquatement tant que l’être humain, comme ses ancêtres, demeure dans un mode de vie de type chasseur-cueilleur. Ce mode de vie extrêmement périlleux avait un avantage : celui de faire face à des dangers sans ambiguïtés quant à leur nature. On voit comment les dangers en question découlaient de nécessités à très court terme : se nourrir et se protéger contre les prédateurs.

Avec l’avènement de la modernité, où l’être humain cherche à se rendre « maître et possesseur de la nature » selon René Descartes, le danger revêt un caractère insaisissable et une échéance variable. Des craintes comme le cancer ou le dérèglement climatique mettent en lumière des dangers sur lesquels nous avons personnellement peu d’emprise. Cette dynamique témoigne du passage du stress à l’anxiété, soit à une activité psychique extrêmement dense où l’intellect se projette dans différents scénarios dramatiques probables, mais pouvant aussi être évités. Dans l’optique de Krishnamurti, cette dynamique résulte des excès du processus de la pensée, un processus intellectuel qui crée une distorsion entre l’observateur et « ce qui est ». La pensée dévie de « ce qui est » face à l’indétermination des dangers modernes, passant d’un réflexe de survie physiologique à un mécanisme de survie psychologique agissant comme une forme de brouillage symbolique.

Un mécanisme de survie psychologique

Une fois qu’on sait que le processus intellectuel tend à distordre le réel, pourquoi pensons-nous ? D’abord parce que la pensée est par nature une réaction à la perception d’un stimulus qui nous demande d’agir. Le contenu de cette réaction se fera en fonction de notre mémoire, de nos préjugés, de notre éducation et de l’environnement social et culturel dans lequel nous avons évolué. Cette mémoire est aussi le siège d’un conditionnement qui forme notre identité collective et individuelle. Ces éléments constituent le moi personnel que Krishnamurti a l’habitude d’appeler l’ego.

L’ego, le « je », est d’abord uneconstruction symbolique de soi, où notre identité personnelle est constituée consciemment ou inconsciemment d’acceptations et de refus des contenus de nos conditionnements. Par exemple, à un moment de notre vie, nous avons peut-être personnellement décidé de nous identifier à un pays, à un groupe professionnel ou à la pratique d’un sport. À l’inverse, ces identifications peuvent aussi procéder d’un refus conscient ou inconscient. Par exemple, se concevoir comme un Montréalais peut aussi être une façon de dire que nous ne nous identifions pas au reste du Québec.

En somme, l’être humain est d’abord un animal dont la principale préoccupation est la survie physiologique. Le langage amène la civilisation et ses contenus culturels, ce qui déporte cette thématique de survie dans le champ de la psychologie et des contenus symboliques. Alors que l’animal tend plutôt à ne percevoir que des choses, l’être humain enrobe ces choses du langage et de la culture en leur attribuant des qualités afin de communiquer. Ce faisant, il développe aussi la possibilité de s’illusionner ou de se perdre dans ce travail de qualification, car celui-ci est virtuellement sans fin. L’utilisation d’un mot en commande généralement un autre en guise de précision et ainsi de suite. C’est pourquoi la pensée tend à se perpétuer indéfiniment dans le monde des mots et du symbolique, sans autre porte de sortie. Concrètement, la survie psychologique est l’utilisation de la pensée comme processus narratifjustifiant l’ego qui cherche à se préserver tel quel, d’où le fait que l’anxiété est souvent vécue comme paralysante.

Transcender l’écoanxiété

Pour revenir à la question initiale de l’écoanxiété, Krishnamurti y aurait vu avec les écologistes une voie de changement social. Cependant, comme dans toute forme de sentiment dont on souhaite qu’il donne lieu à un changement social ou politique, la condition d’un travail sur soi s’impose pour que cette intention initiale amène autre chose qu’un bouclage sans fin sur sa propre sentimentalité. Il faut ouvrir le sentiment à sa transcendance possible pour « que survienne une prise de conscience qui ne procède pas de la pensée : il suffit simplement que l’on soit conscient des activités de l’ego, sans les condamner ni les justifier ». Autrement dit, la prise de conscience d’un problème, ici la transition écologique, ne doit pas être abordée dans une optique de résolution qui aurait pour but la maîtrise et l’obtention d’un résultat précis. Lorsque nous sommes dans l’attachement à « ce qui devrait être », c’est-à-dire dans le désir de la maîtrise et du contrôle, « on ne sort toujours pas du cadre de l’ego, du moi » (L’esprit de la pensée).

À la jeunesse qui désire changer le monde, Krishnamurti répondrait en se réjouissant qu’il faut d’abord chercher à se changer soi-même en mettant en place certaines conditions affectives. Sans qu’il soit nécessaire de connaître soi-même un éveil spirituel, ces conditions affectives sont possibles dès qu’on examine les mouvements de notre pensée et les racines de notre attachement identitaire dans une optique de lâcher-prise. Lorsqu’on commence à voir la récurrence des mouvements de la pensée et comment celle-ci s’enracine dans l’ego et ses affects, l’objectivité, la connaissance de soi et le changement social se concrétisent. Dans le cas contraire, les racines troubles de l’écoanxiété nous ramèneront à l’ego et à sa fonction principale de survie psychologique par des affects tels que la peur, la culpabilisation de soi et des autres. On dit en physique classique que l’inertie est la somme nulle des forces s’exerçant sur la matière. Or, les forces de l’ego, prises dans un éternel duel avec leur contraire justifiant leur maintien, opèrent selon les mêmes règles en entretenant le statu quo. Quand les mouvements de l’ego nous poussent à nous identifier trop passionnément à une finalité socialement vertueuse, on est déjà engagé sur la pente glissante menant à la reproduction des rapports de force et des structures qui paralysent le changement social.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.


 
9 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 15 février 2020 01 h 09

    Et si des menaces sont réelles?

    Il vaut mieux rester calme pour mieux agir, et être conscient de ses biais cognitifs pour s'assurer que ces menaces ne sont pas imaginaires. Voire, être conscient de ses processus d'identification, de leur caractère, de leur nature.

    Mais observer sa pensée, bien s'en rendre compte, ne suffit pas.

    L'action est souvent nécessaire - et souvent, on est forcé d'agir sans avoir tout résolu sur le monde et sur soi, à cause de la situation (p.ex.: pour ne pas risquer d'agir trop tard).

    • Raymond Labelle - Abonné 15 février 2020 16 h 21

      Et comme le dit autrement en expliquant plus M. Saint-Jarre ci-dessous, la fuite de l'anxiété par le déni n'est pas nécessairement si bien non plus...

    • Raymond Labelle - Abonné 15 février 2020 22 h 59

      Et comme le dit autrement en expliquant, d'un autre angle, auss M. Therrien.

    • Jean Roy - Abonné 16 février 2020 10 h 04

      Je suis d’accord avec vous. J’ajouterai que c’est par une action sociale que l’on peut tenter de régler les grands problèmes sociaux. Travailler sur soi, c’est bien... mais ça ne règle aucun problème en dehors de soi et de son entourage immédiat. Les grands problèmes comme le réchauffement climatique ne se combattent pas par l’action individuelle de milliards de petits soi. Les politiques sociales et économiques doivent secouer les structures sociales, et l’éducation doit inculquer des valeurs différentes et de meilleures pratiques... En ce sens, on ne pourra jamais faire l’économie de l’Etat et des groupes sociaux actifs, comme les groupes de défense, pour espérer générer des changements!

    • Marc Therrien - Abonné 16 février 2020 14 h 37

      Selon Glen Albrecht auquel je réfère dans mon texte, le problème est que la majorité des gens en Occident ne sont pas encore touchés par les impacts des changements climatiques. Ce danger est encore perçu comme une menace lointaine. Et aussi, comme bien d’autres, il déplore l’omniprésence de la technologie numérique et de la réalité virtuelle qui nous distraient des vrais problèmes en nous inondant d’informations triviales qui contribuent au maintien d’une indifférence généralisée. Il est possible que les multiples efforts de conscientisation par les militants écologistes éveillés employant le ton alarmiste produisent l’effet secondaire indésirable de renforcer chez les « endormis » ce comportement de fuite dans un univers virtuel réconfortant où ils se passent très bien de contact avec leur habitat naturel.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 15 février 2020 09 h 18

    Tout est possible, rien n’est certain, quelle angoisse!


    C’est Robinson Crusoé qui disait que «la crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent et l’anxiété que nous cause la prévision du mal est plus insupportable que le mal lui-même ». C’est peut-être parce qu’elle est du vide sur lequel on ne peut agir pour le transformer et que l’action vaine de penser à ce qui est absent est pure impuissance. Cette anxiété est inhérente à l’existence de l’être humain qui est lucide et conscient d’être mortel. Le malheur est là qui guette et la mort nous attend dans le détour. Ainsi, la désensibilisation est simplement une conséquence de la saturation des stimuli provoquée par une surexposition à la souffrance. Elle est peut-être aussi la solution au sentiment d’impuissance apprise.

    Le bombardement quotidien d’information sur les changements climatiques entraîne la surcharge cognitive chez ceux qui veulent être le plus conscient possible du plus de choses possibles et qui doivent faire le tri de l’information pertinente et de la désinformation. On avait beau dire qu’il faut penser globalement pour agir localement, mais là, penser globalement dans un monde qui se complexifie sans cesse risque d’occuper tout notre temps. Ceux qui ne peuvent souffrir ce poids du monde préfèrent ne pas penser et optent, entre autres pour la méditation en vue de soulager leur anxiété. Quand le sentiment d’impuissance acquise s’approche de la dépression, le pessimisme s’ajoute aux inhibiteurs de la capacité d’agir. Les chercheurs qui s’intéressent aux liens entre la psyché et l’environnement ajoutent alors les concepts d’écoconfusion et d’écoparalysie à celui d’écoanxiété.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 15 février 2020 09 h 22

    Tout est possible, rien n'est certain, quelle angoisse! (suite)


    Si c’est la jeune génération avec son porte-étendard Greta Thunberg qui se voit affublée de l’étiquette écoanxieuse par les générations précédentes qui subissent ses reproches, avec Glenn Albrecht, philosophe de l’environnement et professeur au Département d’études environnementales de l’Université de Murdoch en Australie, on peut attribuer à ces dernières l’étiquette « solastalgiques ». Il a créé le néologisme « solastalgie » pour nommer cet état qui consiste à ressentir une profonde tristesse, voire de la détresse psychique, en observant le monde autour de soi se dégrader. Ainsi, la tendance qu’auraient les « solastalgiques » à se moquer de leur progéniture écoanxieuse est peut-être simplement un mécanisme de défense pour se prémunir de leur propre angoisse de voir dans quel état ils vont laisser ce monde qu’ils se préparent à quitter.

    Il va de soi qu’un changement de culture s’impose. Mais voilà qu’on découvre de plus en plus que l’humain n’est pas si doué pour planifier et gérer le changement à long terme. Il semble que l’on soit pris par cette illusion que notre conscience fine des changements du passé améliore notre connaissance de ceux qui s’en viennent. C’est ce que prétendent des chercheurs en psychologie des Universités Harvard et de Virginie dans cette étude intitulée « Pourquoi les gens prennent-ils si souvent des décisions qu'ils finissent par regretter? » parue récemment dans la revue « Science ». Notre mémoire du passé est utile pour maîtriser les problèmes rencontrés au présent, mais notre imagination des situations que l’on ne connaît pas encore est plus limitée.

    Marc Therrien

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 15 février 2020 09 h 39

    Guerre froide

    C'est l'attitude contraire qui paralysait le changement social dans le temps de la guere foride: le déni du danger nucléaire.Le" psychic numbing" a été étudié et dénoncé par un psychiater Robert Jay Lifton.
    Après le défaisage du Mur de Berlin, une sorte de détente a permis le démantèlement de beaucoup d'armes nuclèaires, une sorte d'aspect de la conversion de l'industrie militaire à des fins civiles, très bien étudiée par Seymour Melmlan, indénieur industriel.
    Bien sür, une telle conversion est loin d'être terminée(!).. mais l'écoanxiété réfère à un autre type de conversion: de l'industrie pétrolière à une écnomie pacifique, harmnieuse avec l'environnement. Il y a aussi une industrie toxique à convertir en économie saine pour nos corps.

    La psycchée désengourdie est un préalable pour ces conversions. Mais pour la biodiversité, pas mal tard pour la prévenir, il juste temps de concerver ce qui reste. Deuil, réflexion et action s'impose ici.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 15 février 2020 09 h 42

      s'imposent...