Cent ans après Aurore, le drame de Granby

Ce petit corps sans défense portait 54 plaies, dont certaines laissaient entendre qu’Aurore avait été ligotée aux poignets et aux chevilles. On releva la présence de brûlures, ainsi qu’une accumulation de matière sanguinolente sous le cuir chevelu.
Illustration: Tiffet Ce petit corps sans défense portait 54 plaies, dont certaines laissaient entendre qu’Aurore avait été ligotée aux poignets et aux chevilles. On releva la présence de brûlures, ainsi qu’une accumulation de matière sanguinolente sous le cuir chevelu.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Au cours de la matinée du 12 février 1920, une fillette de 10 ans sombrait dans le coma à Fortierville. La pauvre enfant ne devait jamais plus recouvrer ses esprits. Aurore Gagnon s’est éteinte ce soir-là, vers 19 h.

Le lendemain, l’autopsie pratiquée par les docteurs Marois et Lafond a confirmé les soupçons. Ce petit corps sans défense portait 54 plaies, dont certaines laissaient entendre qu’Aurore avait été ligotée aux poignets et aux chevilles. On releva la présence de brûlures, ainsi qu’une accumulation (16 onces) de matière sanguinolente sous le cuir chevelu. Le docteur Marois a attribué le décès à un « empoisonnement général causé par septicémie [infection grave de l’organisme] ou autres causes que l’analyse seule des viscères pourra déterminer. L’autopsie démontre d’une façon évidente que la défunte n’a pas reçu les soins que requérait son état ».

Photo: Courtoisie Éric Veillette

Hormis un séjour à l’Hôtel-Dieu de Québec du 16 septembre au 17 octobre 1919, personne ne s’est soucié de cette enfant.

L’enquête du coroner a permis d’orienter les plus graves accusations vers Marie-Anne Houde, la belle-mère de la victime. Celle-ci avait épousé le père d’Aurore (Télesphore Gagnon) le 1er février 1918, soit une semaine après le décès de la mère biologique.

Le procès de Houde s’est ouvert au palais de justice de Québec le 13 avril 1920 devant le juge Louis-Philippe Pelletier. Après avoir exposé les détails de l’autopsie, la Couronne a fait entendre la voisine Exilda Lemay. Malgré le fait que l’avocat de la défense fit chanceler la crédibilité de ce témoin en rappelant une condamnation antérieure, les dires de Mme Lemay seraient plus tard corroborés.

Si la défense espérait que les enfants accepteraient de jouer le jeu comme ils l’avaient fait devant le coroner, tout a basculé lorsque la soeur d’Aurore, Marie-Jeanne Gagnon, est venue à la barre des témoins. Toujours sous le contrôle de sa belle-mère, la jeune fille de 12 ans avait refusé de parler au cours des semaines précédentes. Cette fois, elle allait dévoiler tout ce qu’elle savait.

Briser le silence

D’après la soeur de la victime, l’accusée se servait de différents outils pour battre Aurore sur une base quotidienne. Marie-Anne Houde a aussi démontré sa personnalité manipulatrice en se servant d’arguments destinés à justifier ces « corrections ». À titre d’exemple, elle prétextait qu’Aurore déféquait sur le plancher alors qu’en réalité elle lui refusait l’accès au pot.

Après son arrestation le 14 février, Houde avait même écrit une lettre aux enfants afin de s’assurer leur silence. Ce cercle vicieux tend à illustrer qu’elle exerçait un contrôle absolu sur la maisonnée.

Le supplice du tisonnier, qui se pratiquait quand Aurore était ligotée, est probablement ce qui représente le mieux le sadisme de Marie-Anne Houde. Ce n’était pas une simple gifle ou un coup spontané. Cette femme de 29 ans prenait le temps de ligoter sa victime et de faire rougir le tisonnier avant de procéder à la séance de torture.

Puisqu’il n’existe aucun argument logique pour justifier un tel supplice commis à l’endroit d’un enfant, on en déduit que cette femme prenait plaisir à s’acharner sur une victime qu’elle savait sans défense. Sa principale motivation criminelle pourrait justement résider dans ce sentiment de pouvoir.

En dépit de quelques contradictions, les témoignages des enfants, y compris les deux fils de l’accusée, ont été si percutants que la défense a transformé sa stratégie en plaidant l’aliénation mentale. Selon ce plaidoyer, Houde aurait été influencée par une grossesse et une méningite. Ce dernier diagnostic n’a jamais été prouvé devant le juge.

Au terme du procès, Marie-Anne Houde a été reconnue coupable de meurtre avec préméditation et condamnée à être pendue le 1er octobre 1920. Comme on le sait, cette sentence a plutôt été commuée en emprisonnement à perpétuité.

Au cours de son incarcération au pénitencier de Kingston, en Ontario, elle a écrit à de nombreuses reprises au ministre de la Justice à Ottawa afin de se plaindre de sa condition. Dans l’une de ses missives, rédigée en septembre 1930, elle parle de sa victime en ces termes : « Si l’enfant qui a été tuée par ma main pouvait parler, elle vous dirait que j’ai pris plus soin d’elle que d’aucun autre de nos enfants. »

Atteinte d’un cancer, celle que la population surnomme encore « la marâtre » a été libérée au cours de l’été 1935 avant de s’éteindre en mai 1936.

Sadisme

Depuis un siècle, l’histoire d’Aurore Gagnon a fait le tour du Québec. Malgré cette popularité, plusieurs questions demeurent.

Au printemps 2019, une fillette de sept ans était retrouvée morte à Granby. Les circonstances de cette tragédie ont rapidement permis d’établir des liens inquiétants entre les deux affaires.

Or, le public est en droit de se demander comment un drame similaire à celui dont a été victime Aurore Gagnon peut encore se reproduire de nos jours, alors qu’en ce premier quart du XXIe siècle on se croyait à l’abri de ce type de crime.

Selon le Crime Classification Manual, dont l’un des auteurs est John E. Douglas, le profileur du FBI qui a inspiré la célèbre série Mindhunter, il faut très probablement classifier le crime de Marie-Anne Houde dans la catégorie des homicides à motivation personnelle. Sous cette bannière, on retrouve ensuite la division des « homicides domestiques ».

 
Photo: Collection patrimoniale de la Sûreté du Québec Fer à repasser déposé en preuve lors du procès de Marie-Anne Houde

En général, le Crime Classification Manual nous dit qu’un homicide domestique est commis entre des personnes d’une même famille ou qui vivent sous le même toit. Deux sous-divisions viennent préciser ce type de crime violent : l’homicide domestique spontané et l’homicide domestique avec mise en scène. Or, il semble que le crime de Houde appartienne à cette dernière catégorie.

Lorsqu’on fait face à ce type d’homicide, on retrouve habituellement un historique de violence entre la victime et son agresseur, sans compter que le crime se produit la plupart du temps au sein même du foyer familial. Parmi les autres caractéristiques de cette sous-division, la scène de crime ne présente aucune tentative de dissimuler le corps. De plus, la mise en scène tend à faire croire à un accident et l’agresseur peut changer d’attitude envers sa victime peu de temps avant que le meurtre survienne.

Quoique ces éléments s’appliquent au meurtre de 1920, je crois qu’il faudrait suggérer la création d’une autre sous-division aux homicides domestiques, qui saurait préciser davantage les motivations des hommes et des femmes qui s’en prennent spécifiquement aux enfants, en particulier en utilisant des moyens de torture à l’image de leur sadisme.

Exutoire

Récemment, Jean Labbé, professeur émérite au Département de pédiatrie de la Faculté de médecine de l’Université Laval, me livrait son profil de Marie-Anne Houde. Le docteur Labbé a été médecin expert auprès de la protection de l’enfance durant 40 ans, ainsi que consultant pour la Direction de la protection de la jeunesse et la Sûreté du Québec.

À propos des motivations de la marâtre, il m’écrit : « Le juge Pelletier a parfaitement fait ressortir, dans son adresse aux jurés, le fait que Marie-Anne Houde n’était nullement en psychose […]. Il est vraisemblable d’émettre l’hypothèse chez elle d’une carence affective et d’un attachement défectueux. On peut présumer que cette femme n’a pu se construire une bonne estime d’elle-même et qu’elle a développé des mécanismes de défense pour s’empêcher de souffrir davantage dans ses relations avec les autres. De là sa grande froideur, son manque d’empathie et son absence d’émotion en toutes circonstances. »

Jean Labbé ajoute également que Marie-Anne Houde avait déjà confié à une belle-soeur qu’elle n’aimait pas les enfants. Son comportement envers ses propres enfants est éloquent à cet égard. Elle ne les caressait jamais, se contentant de les embrasser une fois par année, lors de la période des Fêtes. Elle devait se sentir piégée, perdant le contrôle sur sa vie, lors de chacune de ses nombreuses grossesses.

À cette époque, en effet, le rôle principal de la femme était de procréer. Les moyens contraceptifs, en dehors de l’abstinence, étaient peu efficaces et formellement interdits par l’Église. Et pas question non plus pour l’épouse chrétienne de se soustraire au « devoir conjugal ». Pas étonnant que Marie-Anne Houde devenait plus « maligne » lorsqu’elle était enceinte.

Cette femme portait en elle à la fois une souffrance et une charge d’agressivité immenses et elle n’a trouvé comme exutoire que les gestes sadiques commis envers Aurore, son bouc émissaire. Pourquoi elle plutôt qu’un autre ? Peut-être parce qu’elle pouvait exercer sur elle ce contrôle absolu dont elle ressentait le besoin. Contrairement aux autres enfants, en effet, Aurore était soumise et ne se sauvait pas.

Quant au père d’Aurore, on devine son immaturité et sa dépendance affective dans cette lettre qu’il a envoyée à Marie-Anne en 1933 : « je prie ben fort pour toi pour que tu reviennes me servir encore une fois. La vie est pénible. Je te quitte en t’embrassant très fort en attendant le baiser de sur tes petites lèvres pâles. Bien au revoir, à bientôt le travail ne manque pas pour toi. Je suis ton époux qui ne t’oublie pas ».

Un siècle plus tard, est-il raisonnable de croire qu’une leçon durable puisse émerger de cette triste histoire ?

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

4 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 8 février 2020 12 h 37

    La vérité judiciaire est à repenser!

    Ce qui me frappe à l'égard de ces deux déplorables événements, c’est l’absence de remise en cause de la capacité du procès contradictoire d’assurer une détermination des faits exacte.

    Dans notre système judiciaire de type contradictoire, le droit établit que les parties sont entièrement libres de choisir la preuve et les arguments qu’elles vont présenter, toutefois notre droit ne précise pas comment la preuve et les arguments sont choisis par les parties qui bénéficient de cette liberté. Déjà là, on peut s’interroger sur la vérité judiciaire qui en émanera, car rien ne nous garantit que les faits présentés sont les seuls faits qui auraient pu être mis de l’avant au procès. Donc seuls certains faits sont sélectionnés selon la disponibilité de la preuve, et le juge ne rend jugement uniquement à partir de la preuve présentée.

    Or, on sait que des faits rapportés par d’autres sont inévitablement altérés, car déjà lors des événements, il n’y a pas d’observateurs neutres, la perception des événements est altérée par les connaissances et les croyances du (ou des) témoin(s). De plus, les attentes personnelles et culturelles d’un individu peuvent altérer l’encodage de l’information ou peuvent l’amener à ignorer de l’information qui était disponible lors de l’événement. Bref, les représentations sociales des témoins affectent chacune des étapes cognitives : la perception, l’attribution du sens, la mémorisation, la récupération et l’énonciation du souvenir.

    Cet important fossé entre la vision traditionnelle du procès (qui ne reconnaît pas les limites inhérentes à toute détermination judiciaire des faits) et la réalité de la pratique du système judiciaire m’interpelle régulièrement, car cette dernière ne m’apparaît pas construite de manière à favoriser l’atteinte de la « vérité judiciaire » visée. Trop d’incohérences sont soulevées pour ne pas réviser le type de vérité judiciaire atteignable.

  • Jacques de Guise - Abonné 8 février 2020 12 h 37

    La vérité judiciaire est à repenser!

    Ce qui me frappe à l'égard de ces deux déplorables événements, c’est l’absence de remise en cause de la capacité du procès contradictoire d’assurer une détermination des faits exacte.

    Dans notre système judiciaire de type contradictoire, le droit établit que les parties sont entièrement libres de choisir la preuve et les arguments qu’elles vont présenter, toutefois notre droit ne précise pas comment la preuve et les arguments sont choisis par les parties qui bénéficient de cette liberté. Déjà là, on peut s’interroger sur la vérité judiciaire qui en émanera, car rien ne nous garantit que les faits présentés sont les seuls faits qui auraient pu être mis de l’avant au procès. Donc seuls certains faits sont sélectionnés selon la disponibilité de la preuve, et le juge ne rend jugement uniquement à partir de la preuve présentée.

    Or, on sait que des faits rapportés par d’autres sont inévitablement altérés, car déjà lors des événements, il n’y a pas d’observateurs neutres, la perception des événements est altérée par les connaissances et les croyances du (ou des) témoin(s). De plus, les attentes personnelles et culturelles d’un individu peuvent altérer l’encodage de l’information ou peuvent l’amener à ignorer de l’information qui était disponible lors de l’événement. Bref, les représentations sociales des témoins affectent chacune des étapes cognitives : la perception, l’attribution du sens, la mémorisation, la récupération et l’énonciation du souvenir.

    Cet important fossé entre la vision traditionnelle du procès (qui ne reconnaît pas les limites inhérentes à toute détermination judiciaire des faits) et la réalité de la pratique du système judiciaire m’interpelle régulièrement, car cette dernière ne m’apparaît pas construite de manière à favoriser l’atteinte de la « vérité judiciaire » visée. Trop d’incohérences sont soulevées pour ne pas réviser le type de vérité judiciaire atteignable.

  • Hermel Cyr - Abonné 8 février 2020 15 h 18

    Un éclairage social aiderait la compréhension

    Merci à l’auteur de rappeler une des causes les plus célèbres et prenantes de nos annales judiciaires. Il souligne ici des aspects psychologiques et judiciaires pertinents et intéressants.

    Mais, outre que le lien entre l’assassinat d’Aurore (1920) et le drame de Granby (2019) n’est pas établi, une mise en contexte, même allusive, de la société et de la justice criminelle d’il y a un siècle aurait permis de mieux saisir les aspects soulignés.
    Par exemple, comment expliquer que le père de l’enfant n’ait pas été tenu coresponsable du mauvais traitement de sa fille ? Pourquoi les témoins (voisins, curés, etc.) n’ont pas eu à répondre de négligence face à une personne en danger ? Donc pourquoi la justice d’alors s’en est-elle tenue qu’aux faits directement liés à la mort de la petite et à une seule responsable ?

    Peut-être que la forte division des rôles sociaux (de l'homme et de la femme) d’alors a joué plus fortement que le principe patriarcal voulant que le père soit en vertu du droit d’alors le chef de famille, ce qui aurait mis le père hors de toute responsabilité ? Peut-être la justice d’alors, était elle déjà fortement centrée sur l’individu et accordait peu d’importance au milieu social témoin du crime ? Peut-être le curé était-il « intouchable ?

    Enfin, la référence au « Crime Classification Manual », sorte de typologie des crimes, m’apparait d’un faible secours pour comprendre l’ensemble des données d’une cause comme celle-ci et établir une théorie de recherche pour une période aussi éloignée.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 février 2020 07 h 09

    … silence !

    « Un siècle plus tard, est-il raisonnable de croire qu’une leçon durable puisse émerger de cette triste histoire ? » (Éric Veillette, Auteur et chercheur en archives judiciaires)

    Bien qu’il soit possible d’y croire, et compte tenu de ce qui se vit avec l’actuelle Gouvernance québécoise, on-dirait que le temps pour simplement y penser manque d’espace humanitaire afin de comprendre quelques leçons d’Histoire !

    En effet, entre Aurore et la Fillette de Granby et via l’Enfance de Duplessis-Léger et Celle de la DPJ, on-dirait qu’au Québec Prendre un Enfant par la Main et marcher avec lui tout en l’aimant, notamment Celui en situation éventuelle de protection sociale, cé plutôt KOMME difficile en-corps !

    De ce qui précède, que retenir ?

    Que les Leçons à retenir de l’Histoire tendent à relever de l’oubli et du …

    … silence ! - 9 fév 2020 -