Le cas du bourreau Jean Ratier

À Québec, les exécutions ont lieu à la place du marché de la basse-ville, où colons et Amérindiens viennent vendre ou échanger toutes sortes de marchandises, telles que des fourrures, des denrées alimentaires, des outils ou encore de l’eau-de-vie. C’est sur cette place que sont faites les lectures publiques des ordonnances et autres décrets royaux que l’on veut faire connaître au peuple.
Illustration: Tiffet À Québec, les exécutions ont lieu à la place du marché de la basse-ville, où colons et Amérindiens viennent vendre ou échanger toutes sortes de marchandises, telles que des fourrures, des denrées alimentaires, des outils ou encore de l’eau-de-vie. C’est sur cette place que sont faites les lectures publiques des ordonnances et autres décrets royaux que l’on veut faire connaître au peuple.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

S’expatrier au Canada, et en particulier au Québec, demeure un fantasme répandu en France. Ce n’est pas un hasard. Parmi tous les membres de l’OCDE, le Canada est le pays qui met en place la politique la plus efficace pour le recrutement de travailleurs immigrants qualifiés. Ce n’est pas d’hier que l’on incite les Français à traverser l’Atlantique pour peupler ce qui deviendra le Canada.

En effet, dès 1663 le roi de France Louis XIV déplore le faible peuplement de la colonie de la Nouvelle-France. La Compagnie des Cent-Associés, qui avait charge de développer la colonie, s’est essentiellement occupée de la traite des fourrures de castors avec les Autochtones.

Louis XIV rattache alors la Nouvelle-France au domaine royal et en fait une province à part entière. Il la dote de structures politiques et d’institutions, et envoie Jean Talon pour y exercer les fonctions d’intendant, chargé de contrôler au nom du roi le système juridique, la monnaie, les taxes, les impôts, l’entretien des routes, le prix des marchandises…

Mais le problème essentiel de la colonie demeure son faible peuplement. La situation des pionniers n’est pas des plus florissantes, car ils doivent résister tout à la fois au scorbut, à la variole et aux agressions fréquentes des Iroquois.

En 1665, pour combattre ces derniers, le roi envoie le régiment de Carignan-Salières, qui s’est brillamment illustré l’année précédente contre les Turcs, avec la mission de construire des forts le long de la rivière des Iroquois, affluent du Saint-Laurent, où pullulent les Amérindiens. Vingt compagnies constituées de 1300 hommes sont ainsi embarquées des ports français à destination du Canada.

Jean Ratier, né vers 1643 à Saint-Jean-d’Angély, dans la province de Saintonge, ne se résout pas à passer sa vie comme ouvrier dans une fabrique de tissu, comme son père. Il rêve d’aventure. Et le Canada, où il s’est déjà rendu une fois, sera le théâtre de cette vie rêvée. Il se rend à La Rochelle et s’engage dans la compagnie du capitaine Jacques de Chambly, qui embarque à bord du Vieux Siméon.

Ratier est à Québec le 19 juin 1665. Les soldats ont débarqué de leurs navires et aussitôt rembarqué sur des bateaux adaptés à la navigation en rivière. Avec sa compagnie, à l’embouchure de la rivière des Iroquois, Ratier participe à la construction du fort Richelieu, qui donne son nouveau nom à la rivière désormais civilisée.

Bagarre

Le recensement de la population pionnière de la Nouvelle-France effectué en 1666 dénombre seulement 3215 habitants. Ce recensement révèle de manière évidente le déséquilibre démographique qui existe entre les hommes (2034) et les femmes (1181).

Pour y remédier et permettre à la colonie de se développer durablement, Talon demande au roi d’envoyer en Nouvelle-France des femmes en âge de procréer. Entre 1663 et 1673, Louis XIV expédie celles que l’on appellera les « filles du Roy », près de 800 jeunes femmes d’origines sociale et géographique variées, issues des villes et des campagnes du royaume, que le roi de France traite comme ses pupilles : il leur paie les frais du voyage et leur offre une dot destinée à favoriser leur mariage dans le Nouveau Monde. Cette mesure montrera son efficacité : seulement trois ans plus tard, 700 enfants seront déjà nés dans la colonie !

C’est parmi ces filles du Roy que Ratier trouve son épouse, Marie Rivière, originaire comme lui de Saintonge. Il s’installe comme domestique à Trois-Rivières, chez Jean-Baptiste Godefroy de Tonnancour, un ancien compagnon de Champlain. Le couple a trois enfants. Mais Ratier n’a pas traversé l’Atlantique pour être domestique ! En 1676, il part s’installer dans la bourgade de Saint-François-du-Lac, seigneurie agricole tout autant qu’avant-poste militaire, où il devient fermier. Un quatrième enfant y naît. Sans doute Jean Ratier est-il alors proche d’avoir réalisé son rêve.

Mais tout s’écroule un soir de 1679 : Ratier participe à une bagarre lors de laquelle un ancien soldat nommé Pierre Couc est grièvement blessé et sa fille Jeanne, tuée. Ratier est identifié comme le responsable de la mort de la jeune fille. Il est arrêté et conduit à Trois-Rivières, où il est condamné à être « attaché à une pottence y estre pendu et estranglé ». Mais il fait appel du jugement par-devant le Conseil souverain de la Nouvelle-France, à Québec, qui fait office de tribunal de dernière instance. En novembre 1679, il est transféré à la prison de Québec pour y être rejugé.

Procès

L’instruction du procès en appel traîne en longueur, notamment en raison de la distance et des difficultés de déplacement des témoins, cités à comparaître à plusieurs reprises. On organise de multiples confrontations entre les divers accusés, témoins et victimes. Pendant ce temps, Jean Ratier souffre atrocement du froid dans sa cellule. Quelques années plus tard, on jugera qu’un condamné à mort détenu dans les prisons de Québec ne pouvait résister dans les cachots aux rigueurs de l’hiver.

Après que Ratier eut passé plus d’une année en détention à Québec, le Conseil souverain rend enfin son verdict, le 31 décembre 1680 : la condamnation à mort de Jean Ratier est confirmée. Pourtant, faire appel lui a sauvé la vie, car entre-temps le bourreau est mort. Il n’y a plus personne pour l’exécuter ! Car sans bourreau, la justice ne peut être rendue.

En Europe, lorsque le bourreau titulaire de l’office du lieu est absent ou indisposé, on va chercher le bourreau de la juridiction la plus proche pour accomplir la besogne. Mais il n’existe qu’un seul poste d’exécuteur pour toute la Nouvelle-France. Où trouver un bourreau en Amérique ? Certainement pas en Louisiane, où l’on rencontre les mêmes difficultés de recrutement. Ratier va croupir en prison jusqu’à ce que l’on trouve un quidam qui veuille bien accepter cette charge et le pendre ! Les autorités judiciaires lui proposent une autre solution : on lui fera grâce de sa condamnation à mort s’il consent à devenir lui-même le bourreau. Réfléchit-il longtemps à cette offre d’emploi salvatrice ?

En parcourant les blogues et articles de presse consacrés à l’intégration dans la société canadienne, on prend conscience que l’un des attraits de ce pays est la situation de quasi-plein emploi qu’il offre aux immigrants. Le taux de chômage n’y a jamais été aussi bas depuis les années 1970. Hier comme aujourd’hui, il semble plus simple de trouver un logement et un emploi au Québec qu’en France. Même si l’on est parfois contraint d’accepter un job qui n’est pas forcément celui auquel on aspirait !

Devant l’alternative, Jean Ratier accepte la charge de bourreau. Il est aussitôt libéré de prison. Sa famille le rejoint à Québec. On lui attribue un logement de fonction, une maison située hors de l’enceinte de la ville. Mais si on lui a offert la vie, ce n’est toutefois pas une vie de rêve. Le bourreau, dont l’utilité est alors indéniable pour le bon ordre de la société, est totalement rejeté par la population. Tout le monde le méprise. Les gens qui le croisent dans la rue ou près de sa demeure ne manquent jamais de l’insulter, lui, sa femme et ses enfants. Hormis les soldats auprès desquels son logement est situé, le bourreau et sa famille ne peuvent guère entretenir de relations qu’avec la faune interlope des cabarets.

Édifier

On ne coopère pas volontiers avec le bourreau, même lorsque les autorités judiciaires elles-mêmes l’ordonnent. Ratier a de grandes difficultés à trouver auprès des charretiers et des ouvriers de Québec l’aide nécessaire pour transporter le matériel ou dresser l’échafaud. Tant bien que mal, il assume néanmoins sa charge et accomplit les jugements que la justice prononce contre les condamnés. À sa manière, il contribue à faire du Canada ce qu’il est encore de nos jours : l’un des pays les plus paisibles au monde, où le taux de criminalité laisse songeur. On dit que les gens y sont plus polis, moins agressifs qu’en France.

À Québec, les exécutions ont lieu à la place du marché de la basse-ville, où colons et Amérindiens viennent vendre ou échanger toutes sortes de marchandises, telles que des fourrures, des denrées alimentaires, des outils ou encore de l’eau-de-vie. C’est sur cette place que sont faites les lectures publiques des ordonnances et autres décrets royaux que l’on veut faire connaître au peuple, avant d’en placarder le texte sur les murs de la place. C’est le berceau de la colonie, l’endroit où Samuel de Champlain a construit sa première maison. En 1686, on y érige un buste de Louis XIV, qui vaudra à ce lieu le nom de place Royale. L’année d’après débute l’érection de la plus vieille église en pierre d’Amérique du Nord, qui portera divers noms avant de s’appeler définitivement Notre-Dame des Victoires.

Les supplices sont toujours infligés en public, pour faire valoir que l’exécution est légale et ne s’apparente pas à une vengeance privée. On prête à l’exécution publique la faculté d’édifier le peuple et de l’inciter au respect de l’autorité et de la personne royale. C’est pourquoi les parents y emmènent leurs enfants, comme une mesure éducative.

Parmi les peines mineures, on compte la flagellation, l’exposition du criminel dans un carcan, à un pilori ou sur une échelle, la marque de la fleur de lys imprimée au fer rouge sur l’épaule, la mutilation (le plus souvent ablation de la langue, d’une oreille ou du poing). Les peines majeures sont celles par lesquelles le condamné est mis à mort : la noyade, l’ébouillantage, le bûcher, la pendaison, l’enterrement vivant, la décapitation, la roue et l’écartèlement. Certaines sont peu ou pas appliquées en Nouvelle-France.

C’est ainsi que cet ancien condamné à mort devient le bras armé de la justice dans son pays d’adoption, et le restera jusqu’à sa mort, en 1703. Comme quoi chacun peut trouver sa place dans la société et se rendre utile à ses concitoyens !

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com

3 commentaires
  • Robert Lapalme - Abonné 18 janvier 2020 14 h 48

    Descendant direct de Pierre COUC LAFLEUR et Marie MITEOUAMEGOUKOUE-MITCOMINQUI

    Article intéressant. J'avais une version légèrement différente dans ma généalogie, Jeanne Couc, la fille aînée de Pierre, avait été violée et tuée par le futur bourreau, d'où la bagarre qui a résulté par la sutie entre Pierre Couc et celui-ci. Et il aurait été le premier bourreau de Québec, ce qui n'est pas le cas dans votre version. Mais puisque que vous êtes historien alors que je ne suis que généalogiste, amateur de surcroît, je vais corriger ma version de l'histoire.
    Il serait intéressant qu'on se penche sur l'histoire de la mère de Jeanne et épousee de Pierre Couc, Marie MITEOUAMEGOUKOUE-MITCOMINQUI. Comme on peut deviner par son nom, c'est une amérindienne Abénaki/Algonquine. Ce couple a eu plusieurs enfants dont, outre Jeanne, entre autres Élisabeth qui a épousé un chef iroquois aux États-Unis et dont sont issus les descendants de plusieurs familles iroquoises au Québec, et Marie-Madeleine, qui a épousé le coureur des bois et interprète en langues amérindiennes Maurice Ménard, lui-même fils de Jacques Ménard, célèbre coureur des bois ayant déjà fait l'objet d'une émission de la chaîne Historia il ya plusieurs années. Plusieurs sites web américains sont d'ailleurs consacrés à Marie MITEOUAMEGOUKOUE-MITCOMINQUI. Je suis un descendant direct de Marie-Madeleine Couc.
    Pour compléter l'autre version de l'histoire, Pierre Couc et son épouse amérindienne Marie ne se sont jamais remis du viol et de l'assassinat de leur fille aînée Jeanne. Pierre en est mort quelques années plus tard, après avoir vainement tenté de faire renversion la décision de la Cour de Québec de ne pas exécuter leur nouveau bourreau, convaincu que cette décision avait été facilitée par le fait que Jeanne était la fille d'une amérindienne. Quand à Marie, suite à la mort de Pierre, elle a quitté la civilisation pour aller vivre seule dans les bois. On ne l'a jamais revue.
    Et pour faire un clin d'oeil à l'histoire récente du journal Le Devoir, il faut mentionner qu'un de mes homonymes, fort célèb

  • Jocelyn Leclerc - Abonné 19 janvier 2020 13 h 03

    il faut terminer votre commentaire, m. Lapalme

    ...pour une fois que le commentaire enrichit le texte plutôt que de lancer des insultes...:-)

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 janvier 2020 19 h 14

    Texte passionnant

    Et, ma foi, drôle, malgré le sujet décoiffant.