À la défense de la liberté d’expression des idiots

L’argument de la vérité n’est pas le seul que John Stuart Mill, éminent philosophe britannique et auteur, pourrait employer pour défendre le «coach» aux vestons colorés. Le philosophe a également élaboré un principe célèbre, qu’on nommera plus tard le principe du tort.
Illustration: Tiffet L’argument de la vérité n’est pas le seul que John Stuart Mill, éminent philosophe britannique et auteur, pourrait employer pour défendre le «coach» aux vestons colorés. Le philosophe a également élaboré un principe célèbre, qu’on nommera plus tard le principe du tort.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le samedi 9 novembre dernier, le célèbre commentateur sportif Don Cherry accusait en direct les immigrants canadiens de venir au pays profiter de ses bienfaits sans honorer la mémoire de ses vétérans en se procurant le coquelicot rituel. Deux jours plus tard, l’employeur de Don Cherry, Sportsnet, le congédiait en affirmant que ses commentaires étaient « discriminatoires et offensants ».

Photo: Courtoisie François Toutée

John Stuart Mill (1806-1873), éminent philosophe britannique et auteur de l’ouvrage De la liberté, aurait-il approuvé cette décision ? Si l’on dispose de peu d’indices pour savoir s’il aurait apprécié les analyses sportives colorées de l’ancien entraîneur des Bruins de Boston, on peut toutefois penser qu’il en aurait long à dire sur son congédiement et sur l’importance de la liberté d’expression dans nos sociétés.

Notons tout d’abord qu’il semble clair que Sportsnet, en tant que diffuseur privé, avait tout à fait le droit de congédier son animateur vedette. La question qui aurait intéressé Mill est tout autre : notre société se trouve-t-elle mieux maintenant que Don Cherry a été poussé à la retraite ? Voulons-nous vivre dans un monde où l’on peut être renvoyé et privé de tribune pour avoir exprimé une opinion, aussi indigne soit-elle ? Il est à parier que Mill, sans approuver les propos de Cherry, aurait néanmoins plaidé en sa faveur au nom de la liberté d’expression.

L’argument de la vérité

Pour Mill, une société devrait mettre en place une liberté d’expression presque totale afin que la vérité émerge du choc des idées dans le débat public. En effet, en tant qu’êtres humains faillibles et imparfaits, nous ne pouvons supposer que nos croyances constituent des vérités absolues : nous devons au contraire faire preuve d’ouverture et tolérer une grande diversité d’opinions divergentes. Devant un discours qui nous choque et nous apparaît absurde, nous devons résister à la tentation de vouloir l’étouffer ou l’exclure : nous devons plutôt l’écouter et le confronter à d’autres discours.

Ainsi, une société qui encourage le choc entre les idées contradictoires est bien mieux placée pour progresser vers la vérité, ou du moins vers un plus haut degré de certitude. Il faut donc laisser libre cours à une sorte de « libre marché des idées », à une compétition libre et ouverte entre théories rivales, dont les meilleures finiront par sortir victorieuses. En effet, même les opinions fausses peuvent contribuer à la découverte de la vérité, notamment parce qu’elles serviront d’adversaires utiles aux bonnes théories. Mill considère que, si une théorie n’est pas régulièrement discutée et mise à l’épreuve par des opinions rivales, elle perdra de sa vigueur et deviendra un « dogme mort », une sorte de superstition orthodoxe dont on a oublié la justification. Pour que nos théories soient des « vérités vivantes », il faut qu’elles soient confrontées à d’autres.

Dans le cas de Don Cherry, même si l’on est en désaccord avec l’accusation qu’il porte envers les immigrants canadiens, on peut penser qu’un discours comme le sien peut contribuer à des débats sociaux importants. Plutôt que de tenter de le faire taire, il faudrait plutôt lui répondre, dirait Mill, et ainsi saisir l’occasion de démontrer que les idées égalitaristes sont tout simplement meilleures et plus justes que les propos dégradants de Cherry. Au contraire, si ces idéaux ne sont jamais confrontés et remis en question, il est à craindre qu’ils deviennent des dogmes morts, et ainsi qu’ils perdent toute leur vigueur intellectuelle.

On peut douter de certains aspects de cet argument de Mill. Notamment, on peut faire remarquer qu’il semble idéaliser ou surestimer la capacité de raisonnement humain, c’est-à-dire qu’il suppose qu’en raison de nos facultés rationnelles, la vérité émergera forcément, tôt ou tard, de la libre concurrence entre les idées. Or, nous ne manquons pas de données historiques et empiriques pour tempérer cet optimisme.

On peut également penser que les inégalités qui traversent encore notre société vont perturber le bon fonctionnement du marché des idées. Il est facile d’affirmer que, plutôt que de le censurer, il aurait fallu répondre à Don Cherry, mais existe-t-il beaucoup de chroniqueurs issus de l’immigration ayant la même tribune, la même capacité d’influence que Cherry ? Plus généralement, on constate qu’il est ardu de produire un contre-discours et d’entamer un débat équitable lorsque certains discours sont si dominants dans le débat public, au point d’étouffer les voix divergentes.

Autrement dit, la parole ne fait pas que libérer : elle opprime, écrase et étouffe également. Si Mill a bien sûr de bonnes raisons de croire qu’il faut la protéger, il ne semble pas voir que cette parole peut également devenir le bras armé de la fameuse tyrannie de la majorité qu’il souhaitait éviter à tout prix.

Le principe du tort

Toutefois, l’argument de la vérité n’est pas le seul que Mill pourrait employer pour défendre le coach. Le philosophe a également élaboré un principe célèbre, qu’on nommera plus tard le principe du tort, qui s’énonce comme suit : « La seule raison légitime que puisse avoir une société pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. »

Si ce principe peut nous sembler aujourd’hui évident, il était proprement révolutionnaire à l’époque de Mill : il affirmait en effet que des croyances hérétiques, des préférences sexuelles hors normes ou, bien sûr, l’expression d’opinions choquantes ne constituent pas des raisons légitimes pour restreindre la liberté de quelqu’un. Ce principe s’accorde donc avec l’importance accordée par Mill à la liberté d’expression : pour lui, il n’est légitime de censurer un discours que lorsqu’il appelle directement à nuire ou à attaquer autrui.

Selon l’esprit de ce principe, Mill aurait-il affirmé que Cherry ne devait pas être puni pour ses propos puisqu’il n’a en quelque sorte fait de mal à personne ? Il n’a certainement pas encouragé quiconque à s’en prendre physiquement aux immigrants canadiens. Il serait donc injustifiable de le punir pour le seul crime d’avoir exprimé son opinion.

Il faut à ce stade préciser qu’il n’est pas clair qu’on a réellement atteint à la liberté d’expression de Don Cherry en le forçant à démissionner. On peut affirmer que son employeur lui a plutôt simplement retiré le privilège que constituait sa tribune.

Mais au-delà de cela, la question cruciale repose sur la définition du tort. Lorsque Mill affirme qu’on peut restreindre la liberté de quelqu’un pour l’empêcher de nuire aux autres, de leur causer du tort, qu’entend-il par là ? Bien heureusement pour des générations d’interprètes de Mill, ce dernier n’a jamais réellement donné de réponse précise et définitive à cette question. Il se contente de parler d’actions « portant préjudice aux intérêts d’autrui ».

Cette importante ambiguïté permet de remettre en cause l’utilisation du principe du tort pour défendre Don Cherry. Ce dernier n’a certes pas appelé au meurtre de quiconque, mais ses propos étaient-ils pour autant inoffensifs ? À la lumière de tout ce que l’on sait aujourd’hui sur les dommages causés par les discours stigmatisants et les stéréotypes qui y sont associés, rien n’est moins sûr.

Les effets profondément délétères de ces discours dégradants sur l’estime de soi et le bien-être psychologique de leurs victimes sont en effet bien documentés. Lorsque Cherry fustige le manque de patriotisme de « you, people », il renforce un stéréotype pernicieux et déjà bien en vogue, soit celui qui considère les immigrants comme des opportunistes ingrats, de faux patriotes, venus au Canada profiter de ses bienfaits tout en crachant sur sa culture et son histoire. Ces stéréotypes, une fois promus et renforcés par des figures d’autorité comme Cherry, vont vraisemblablement nuire aux intérêts des personnes immigrantes, rendre leur vie plus difficile et l’environnement social plus hostile envers elles. En effet, de telles accusations injustifiées peuvent constituer de véritables attaques à la dignité des immigrants et remettre en question leur statut de « vrais Canadiens », et donc de citoyens à part entière. Difficile ainsi d’affirmer hors de tout doute que Don Cherry n’a nui à personne avec ses propos.

Enfin, Mill aurait-il laissé Don Cherry en ondes ? Il est plausible de penser que oui, mais nous avons vu que ses arguments, quelque peu remaniés et éclairés par nos connaissances actuelles, peuvent appuyer la décision contraire avec autant de force. Cela témoigne donc de la grande pertinence que conservent ses écrits aujourd’hui, mais aussi de la complexité des débats entourant la liberté d’expression et les discours stigmatisants.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.

14 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 30 novembre 2019 07 h 54

    « Notre société se trouve-t-elle mieux maintenant que Don Cherry a été poussé à la retraite ? » (F. Toutée)

    Oui, oui, mille fois oui. À part son oeil de lynx habile à nous montrer ce qui a pu survenir d'intéressant durant le jeu, l'ensemble de son oeuvre a fait stagner le plus beau sport d'équipe au monde dans une culture violente et arriérée tout en dénigrant de manière raciste les joueurs étrangers (incluant les Québécois).

    Autre extrait : « Plutôt que de tenter de le faire taire, il faudrait plutôt lui répondre, dirait Mill. »

    Voilà le fond du problème: je suis d'accord pour que la bêtise ait une voix, mais à condition qu'elle soit accompagnée d'une voix d'opposition IMMÉDIATE et en onde.

    Au fond, j'aurais presque préféré que Sportsnet congédie Ron MacLean au lieu de Cherry, et trouve un partenaire de chronique capable de répondre au vieux con. (Oups, s'cusez !)

    J'ai aimé lire ce Devoir de philo, c'est réussi.

  • Raymond Labelle - Abonné 30 novembre 2019 08 h 18

    Le rapport employeur-employé ou un contractuel: une variable supplémentaire

    M Cherry était un employé ou un contractuel avec le média qui l'avait engagé, et qui l'a congédié pour des propos tenus dans le cadre de l'exercice des fonctions pour lesquelles on l'a engagé.

    Ceci est une variable supplémentaire à celles ici évoquées et dont il faut tenir compte dans la question de sa liberté d'expression.

    Ne se pose complètement de la même façon que pour un particulier qui s'exprime à son propre compte.

    Et même quant à l'exercice de la liberté d'expression dans le cadre de ses fonctions, tout n'est pas nécessairement à considérer également.

    Par exemple, certaines fonctions devraient permettre une liberté d'expression plus grande dans le cadre de ses fonctions, comme prof d'université, alors que pour d'autres, comme fonctionnaire ou policier, il est légitime de demander une certaine réserve quant à certains sujets.

  • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 08 h 42

    Dans le tango de la liberté et de la tolérance


    S’il y a eu John Stuart Mill pour réfléchir sur la liberté, il y avait eu avant lui John Locke pour parler de la tolérance qui, il me semble évident, va de pair avec la liberté et fait partie des valeurs fondamentales de la démocratie libérale. Elle consiste essentiellement à respecter ce qui va à l’encontre de ses propres convictions. Ainsi, dans la dialectique des débats politiques, chaque protagoniste, au nom de la tolérance, s’évertue à détecter l’intolérance chez son vis-à-vis et en même temps doit être capable de tolérer l’expression d’intolérance à son égard. Par cette capacité de tolérance mutuelle, ils fondent l’espoir d’une société juste dont les membres, pour la plupart tolérants, sont capables de tolérer les intolérants. Et dans la relation tolérant-toléré dont on espère qu’elle évolue minimalement vers une relation égalitaire tolérant-tolérant, il serait peut-être sage qu’on fasse l’examen de conscience qui consiste à se demander si on est soi-même capable de réaliser les changements requis que l’on demande à autrui, notre vis-à-vis, pour assurer que cette relation porte les fruits désirés. Mais, Johann Wolfgang (von) Goethe arrivant un peu plus tard établira que «la tolérance ne devrait être qu'un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer c'est offenser».

    Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 1 décembre 2019 12 h 51

      "Tolérer" peut être interprété comme "endurer". Je te tolère, je t'endure, je ne réagis pas violemment au désagrement que tu m'inspire.

      C'est déjà une première étape, un progrès par rapport à la réaction violente (au sens large) mais il pourrait y en avoir des subséquentes de plus grande qualité, selon les circonstances.

  • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 08 h 47

    Dans le tango de la liberté et de la tolérance (suite)


    Cette relation entre liberté d’expression et tolérance pourra encore une fois être explorée et soupesée avec la continuité de l’affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel qui pourrait être débattue en Cour Suprême du Canada. Dans ce triste monde où une masse d’individus coexistent en désirant être uniques, différents et originaux, ce n’est pas tout le monde qui veut la même chose en même temps. Au nom de l’espoir d’arriver à un monde égalitaire où on ne connaîtrait plus l'intimidation et la violence, on a beaucoup investi affectivement la rectitude politique et la pensée positive. D’aucuns qui craignent que ce climat social devienne asphyxiant, considèrent que l’humour sert à conserver un toujours fragile équilibre psychologique. À l’excès de gentillesse s’exprimant à coups d’euphémismes de plus en plus doux pour édulcorer la dure réalité, certains vont opposer l’excès de vulgarité, de grossièreté et de méchanceté. L’humour est plus que jamais une forme civilisée de résistance.

    L’omniprésence de l’humour et de son influence sur la population nécessite peut-être qu’on lui accorde une attention particulière au sein du Ministère de la culture et des communications. Un ministre spécial chargé de nous aider à tracer la voie de sagesse du milieu propice à un « rire-ensemble » harmonieux pourrait être nommé. S’inspirant de l’esprit de Platon et de Socrate qui s’entendaient pour réprouver et blâmer le rire méchant, il sensibiliserait les citoyens au risque de rire exagérément car les mouvements corporels du rire, semblables à des convulsions, dénotent une perte de la maîtrise de soi. Il les aviserait aussi que le rire perturbe l’harmonie sociale lorsqu’il dérive vers l’indécence ou l’obscénité. Par ailleurs et enfin, je ne sais pas pourquoi je me soucie actuellement de spécifier que ce dernier paragraphe est à lire avec un sourire en coin exprimant l’ironie.

    Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 1 décembre 2019 12 h 53

      On voit la profondeur de la devise de Croc: "C'est parce qu'on rit que c'est drôle".

  • Jean-François Trottier - Abonné 30 novembre 2019 09 h 22

    Quelques questions

    M. Toutée, avez-vous regardé l'autre côté de la question ?

    1. Les propos qui l'ont mené à donner sa démission ne sont pas plus durs que ceux qu'il a proféré aux sujet des Québécois, soit lors de son émission, soit en d'autres circonstances. La question ramène donc beaucoup plus à son auditoire qu'à sa personne. Qui cet auditoire accepte-t-il comme "victime", qui ne mérite aucun appui? Depuis le personnage, c'est une question sociale qui devrait être étudiée.

    2. Ledit personnage proférait ses âneries du haut d'une chaire pour laquelle je paie, indirectement soit, mais avec la bénédiction des patrons de RC. Je veux bien qu'il continue sur la place publique mais je n'irai pas jusqu'à le payer. Entre "tolérer" et "éditer", il y a une limite.

    Enfin. je fais appel à votre responsabilité. C'est à force de tolérer les bêtises de Trump que celui-ci en est arrivé à la présidence, et ce n'est pas le permier cas "Ubu" dans l'histoire, loin de là! On a appris que, quoiqu'on puisse trouver des propos risibles et sans intérêt, il faut leur répondre tout de suite sous peine de les voir prendre racine quelque part.

    Qu'il parle, je veux bien. Mais je refuse de payer pour cet épouvantail. Et il est inacceptable qu'aucune contrepartie ne soit présentée à sa même pas profonde niaiserie.
    Sans pousser le bouchon, regardez qui est premier ministre de l'Ontario. Quel hasard!

    • Claude Gélinas - Abonné 1 décembre 2019 09 h 49

      Votre observation sur les insultes répétées envers les Québébois est pertinente.

      Par contre, dans de telles situations étant donné qu'il s'agissait du Québec, l'employeur préférait cautionner de tels propos qui devaient réjouir le ROC alors que dans le Canada multiculturaliste réclamer des nouveaux arrivants qu'ils achètent le coqueliquot dépassaient les bornes.

      Belle application du deux poids deux mesures.