L’autolimitation numérique de la pensée

La façon la plus courante de gérer les médias sociaux, en matière de débats politiques, fait de la plupart de leurs utilisateurs autant les enchaînés que les enchaîneurs de leur propre caverne. Ils deviennent à la fois les porteurs qui projettent les ombres, les parleurs qui entretiennent les échos et ceux qui — voyant les ombres et entendant les échos — les considèrent comme uniques vérités possibles.
Illustration: Tiffet La façon la plus courante de gérer les médias sociaux, en matière de débats politiques, fait de la plupart de leurs utilisateurs autant les enchaînés que les enchaîneurs de leur propre caverne. Ils deviennent à la fois les porteurs qui projettent les ombres, les parleurs qui entretiennent les échos et ceux qui — voyant les ombres et entendant les échos — les considèrent comme uniques vérités possibles.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La métaphore a été tellement utilisée qu’elle en est devenue un cliché. Parce qu’elle est l’illustration la plus frappante du philosophe le plus enseigné de l’histoire de la pensée occidentale, l’allégorie de la caverne de Platon donne l’impression qu’il ne reste plus rien de bon à en tirer. Suivant son enseignement, on doit aller au-delà de l’apparence pour croire qu’elle peut nous permettre de mieux comprendre un phénomène contemporain : celui des chambres d’écho que deviennent trop souvent les médias sociaux.

Photo: Courtoisie Frédéric Tremblay

Ouvrant le septième livre de La république, ce récit se présente d’emblée comme une analogie avec l’acquisition de la connaissance : « Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. » Cette annonce faite, on expose le scénario bien connu : des hommes dans une caverne, jambes et cou enchaînés, ne pouvant voir autre chose que le mur devant eux ; une lumière venant d’un feu haut et loin derrière eux ; entre eux et le feu, une route sur laquelle défilent des objets de toutes sortes dont l’ombre est projetée sur le mur. « Penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ? […] Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l’un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l’ombre qui passerait devant eux ? » L’interlocuteur de Socrate répond : « Voilà […] un étrange tableau et d’étranges prisonniers. » Socrate réplique : « Ils nous ressemblent. »

Il ne s’agit pas seulement de redire avec des mots d’aujourd’hui en quoi cette allégorie décrit bien ou mal l’illusion et son dépassement. Ce qu’il est encore plus important de faire, c’est de l’appliquer à une situation quant à elle exclusivement contemporaine : à savoir les chambres d’écho que favorisent trop souvent les médias sociaux.

L’offre et la demande

En référence aux chambres d’écho acoustiques, est appelé « chambre d’écho médiatique » un système communicationnel dans lequel la répétition d’une information renforce l’adhésion de ceux qui y sont exposés. Ses deux mécanismes sont les suivants : la répétition d’un même message par différentes sources et la diffusion de messages différents mais complémentaires par une seule source.

La présente critique, celle que Platon aurait sûrement formulée, concerne exclusivement l’autolimitation du débat des médias sociaux. Certains pensent que l’efficacité de leurs algorithmes en fait des Big Brothers plus terribles encore que ceux du XXe siècle pour les citoyens ; d’autres disent que les perfectionnements qu’ils apportent aux mécanismes du marché nuisent aux consommateurs ; mais ce dont le philosophe parlerait surtout, c’est de la manière dont leurs utilisateurs peuvent s’en servir contre eux-mêmes tout à fait volontairement.

Si on refuse le principe de l’offre et de la demande dans le monde physique, il est cohérent de s’y opposer dans le monde numérique, où il peut se réaliser encore plus efficacement. Mais si on l’approuve en général, il faut l’accepter là aussi. Il faut être d’accord, dans la mesure où la confidentialité et la vie privée sont respectées, avec le fait que les publicités y soient de plus en plus ciblées. Il faut y voir l’extension d’une tendance normale à ce que, dans un environnement foisonnant, pour répondre à la surcharge cognitive, notre attention se concentre sur ce qu’on recherche. S’il fallait que tout ce qu’on peut acheter sur Internet soit exposé devant nos yeux comme tous les produits dans un centre commercial, notre cerveau exploserait probablement.

Mais c’est parce que nous n’avons pas encore bien compris, comme consommateurs d’informations, ce à quoi cette logique peut mener que nous nous permettons de l’employer là comme ailleurs. La façon la plus courante de gérer les médias sociaux, en matière de débats politiques, fait de la plupart de leurs utilisateurs autant les enchaînés que les enchaîneurs de leur propre caverne. Ils deviennent à la fois les porteurs qui projettent les ombres, les parleurs qui entretiennent les échos et ceux qui — voyant les ombres et entendant les échos — les considèrent comme uniques vérités possibles.

Censure

Sauf dans quelques États du monde, la censure par la limitation de l’information n’a plus cours. Pour caractériser la situation inverse, soit l’excès d’information, certains théoriciens parlent de « censure par la quantité ». C’est déformer le concept : ne pas pouvoir tout savoir par manque de temps se compare difficilement avec le contrôle exercé par un régime autocratique. Mais si une censure, définie comme un « usage sous-optimal des techniquesinformationnelles », existe encore sous nos latitudes, il faudrait la dire autocensure (de soi) plutôt qu’hétérocensure (d’autrui). Elle est déjà assez dommageable quand elle signifie qu’on ne prend pas le temps de s’informer du tout ; elle l’est encore plus quand on prend beaucoup de temps pour mal s’informer.

L’information, c’est le nom contemporain d’un savoir toujours en élaboration, en remise en question, et qu’on refuse de laisser entre les mains d’une élite connaissante. Du fait de cette transformation, plusieurs attitudes s’expriment (et, bien que contradictoires, souvent de manière parallèle) : l’alogisme du « Nous pouvons tous dire des choses opposées et tous avoir raison en même temps » ; l’émotivisme du « J’ai tellement raison que je te déteste de penser autre chose que moi » ; le répétitivisme du « Plutôt que de poursuivre un débat, je vais partager d’autres articles soutenant mon idée, mais ne répondant pas aux arguments de mon adversaire » ; l’oeillèrisme du « Je vais t’ignorer ou t’enlever de mes contacts si tu écris des choses qui me déplaisent »… On comprend que cette liste ne comporte que des attitudes considérées comme nuisibles au débat — même la première qui, sous de faux airs d’écoute et de considération, le freine autant que les autres.

Dans l’allégorie, Platon fait référence à la condamnation à mort de Socrate par la ciguë en ces termes : « Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut [hors de la caverne, où se trouve le soleil incarnant dans l’allégorie le Vrai et le Bien], et qu’ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ? » En tout temps et en tout lieu donc, semblerait-il, « j’ai raison et vous avez tort » ne sont pas les meilleurs mots par lesquels ouvrir un débat (même si le fait de les penser suffisamment fort est une étape nécessaire de tout débat). La différence est qu’aujourd’hui, les médias sociaux offrent une tribune à tous. De là les débordements auxquels on assiste : chacun parle de la hauteur de celui qui revient d’en haut, sans comprendre la prudence à laquelle cette prétention oblige.

Prouver par le débat

Les informateurs professionnels refuseraient sans doute d’être mis sur un pied d’égalité avec ceux des médias sociaux. Ce n’est pas ce que ce texte fait — pas sur le plan de la compétence, du moins. Il soutient seulement que leur supériorité, reconnue la plupart du temps, lorsqu’elle est contestée, devrait être prouvée dans et par le débat, pas imposée comme une évidence. Platon fondait ainsi l’impératif de participation du savant à la Cité : « Commettrons-nous à leur égard [les enchaînés] l’injustice de les forcer à mener une vie misérable, alors qu’ils pourraient jouir d’une condition plus heureuse ? » Pour lui, c’est la justice (d’ailleurs le sous-titre de La république), découlant du Bien, qui explique la nécessité pour le philosophe de propager la vérité qu’il a conquise. Remarquons comment lui-même l’a fait : en devenant conseiller du tyran Denys de Syracuse. Le troisième millénaire, avec ses théories du savoir et du pouvoir encore plus démocratiques que celles de l’Athènes de 315 av. J.-C., nous force à procéder autrement : aujourd’hui, l’expert doit se jeter dans l’arène publique — voire dans celle des médias sociaux — parce que seule la délibération la plus étendue peut légitimer son statut d’expert.

Si la liberté d’expression doit rester totale, hormis les limites qu’impose le Code criminel, ceux qui s’expriment doivent sans doute aussi se demander ce qu’ils recherchent en s’exprimant, et dans quelle mesure ils le trouvent. S’ils le font pour le confort, le fait de s’entourer de gens qui sont d’accord avec eux et de finir par ne lire que des articles leur donnant raison est logique. S’ils le font pour s’informer réellement, c’est-à-dire pour découvrir, pour faire évoluer leur pensée, pour se réformer plutôt que se déformer, leur caverne d’écho est une triste autolimitation.

À l’apparition de l’ordinateur personnel et d’Internet, on pouvait considérer qu’on assistait à une révolution qui dépasserait et de loin l’imprimerie de Gutenberg. Il faut admettre, même si c’est avec dépit, que la technique n’a pas rempli cette promesse. Mais qu’elle ne l’ait pas fait automatiquement ne signifie pas qu’elle ne peut pas le faire si on la réoriente. Étant en ce domaine nos propres principales chaînes, nous avons l’avantage de pouvoir nous en déprendre pacifiquement. Si on accepte le fait qu’on ne peut jamais sortir de sa caverne d’incertitude, son but devient de l’étendre jusqu’à celle des autres pour y intégrer les tentatives de savoir que sont leurs échos. Les encavernés n’ont rien à perdre sinon leurs chaînes. Ils ont une vérité à gagner. Encavernés de tous les pays, débattez !

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 08 h 37

    L’homme descend du songe


    Savoir pour décider de se fier ou non aux apparences qui peuvent être trompeuses est un problème aussi vieux que le monde depuis que l’humain le fait exister en le pensant et depuis qu’il peut faire durer sa pensée dans le temps par ses écritures. On peut penser comme Antoine Blondin lisant Verlaine que « l'homme descend du songe et tend à y retourner en vertu d'une insatisfaction essentielle ».

    L’allégorie de La Caverne de Platon est riche d’enseignements. On peut, entre autres, la développer sous l’angle de la théorie de la connaissance par laquelle La Caverne représente le monde de l’opinion alors que l’extérieur désigne le monde de la connaissance. Pour Platon, la condition d’existence de l’homme est son ignorance et celle-ci éprouvée comme intolérable l’amène à se laisser bercer par ses sens et conforter par ses préjugés. Ainsi, la plupart des hommes vivent volontairement sous le joug de la «doxa» pour se sentir unis et appartenant à leur culture. La philosophie sert donc à «oser penser par soi-même» dira Kant, en élevant et élargissant son regard sur les choses et le monde pour se libérer de la «doxa». Depuis l'allégorie de la caverne de Platon on est conscient que les personnes avisées peuvent subir l'hostilité de leurs contemporains qui, préférant le confort de leurs illusions, n'apprécient pas que leurs croyances soient infirmées par de nouvelles connaissances. Amener les humains à croire en ce qui est connu est le défi ultime de celui qui revient dans la caverne après avoir vu un peu plus du monde.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 08 h 42

    L’homme descend du songe (suite)


    S’il y a une caverne qui représente le monde externe sensible de la perception des apparences, il y en a une autre toute aussi vaste qui représente le monde interne de la pensée du corps-esprit dont l’étude récente de la multitude de biais cognitifs qui la composent nous renseigne sur ses limitations. Comme l’écrit Michel Métayer dans « Ces paradoxes qui nous habitent » : « Le biais cognitif est un schéma de pensée spontané et naturel qui semble tout à fait légitime, mais qui viole en réalité une règle de base de la rationalité ». Les réseaux sociaux sont une « pouponnière à biais » comme l’exprime Janie Brisson, chercheuse au laboratoire des processus de raisonnement au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Un des biais les plus insidieux et peut-être le plus puissant parce que très répandu est celui de l'égocentrisme. Bien naturellement, tout ce qui concerne notre moi nous importe davantage que tout ce qui ne le concerne pas et ainsi, notre esprit accorde une valeur disproportionnée à toute donnée se rapportant à notre moi par rapport aux autres données disponibles. Par réflexe affectif, nous accordons plus de crédibilité à notre expérience personnelle des choses qu'à celle des autres, car il est beaucoup plus agréable d'être calme parce que confirmé que de se sentir perturbé quand nos perceptions, croyances et opinions sont infirmées.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 14 h 05

    L'homme descend du songe


    Savoir pour décider de se fier ou non aux apparences qui peuvent être trompeuses est un problème aussi vieux que le monde depuis que l’humain le fait exister en le pensant et depuis qu’il peut faire durer sa pensée dans le temps par ses écritures. On peut penser comme Antoine Blondin lisant Verlaine que « l'homme descend du songe et tend à y retourner en vertu d'une insatisfaction essentielle ».

    L’allégorie de La Caverne de Platon est riche d’enseignements. On peut, entre autres, la développer sous l’angle de la théorie de la connaissance par laquelle La Caverne représente le monde de l’opinion alors que l’extérieur désigne le monde de la connaissance. Pour Platon, la condition d’existence de l’homme est son ignorance et celle-ci éprouvée comme intolérable l’amène à se laisser bercer par ses sens et conforter par ses préjugés. Ainsi, la plupart des hommes vivent volontairement sous le joug de la «doxa» pour se sentir unis et appartenant à leur culture. La philosophie sert donc à «oser penser par soi-même» dira Kant, en élevant et élargissant son regard sur les choses et le monde pour se libérer de la «doxa». Depuis l'allégorie de la caverne de Platon on est conscient que les personnes avisées peuvent subir l'hostilité de leurs contemporains qui, préférant le confort de leurs illusions, n'apprécient pas que leurs croyances soient infirmées par de nouvelles connaissances. Amener les humains à croire en ce qui est connu est le défi ultime de celui qui revient dans la caverne après avoir vu un peu plus du monde.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 14 h 08

    L'homme descend du songe (suite)


    S’il y a une caverne qui représente le monde externe sensible de la perception des apparences, il y en a une autre toute aussi vaste qui représente le monde interne de la pensée du corps-esprit dont l’étude récente de la multitude de biais cognitifs nous renseigne sur ses limitations. Comme l’écrit Michel Métayer dans « Ces paradoxes qui nous habitent » : « Le biais cognitif est un schéma de pensée spontané et naturel qui semble tout à fait légitime, mais qui viole en réalité une règle de base de la rationalité ». Les réseaux sociaux sont une « pouponnière à biais » comme l’exprime Janie Brisson, chercheuse au laboratoire des processus de raisonnement au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Un des biais les plus insidieux et peut-être le plus puissant parce que très répandu est celui de l'égocentrisme. Bien naturellement, tout ce qui concerne notre moi nous importe davantage que tout ce qui ne le concerne pas et ainsi, notre esprit accorde une valeur disproportionnée à toute donnée se rapportant à notre moi par rapport aux autres données disponibles. Par réflexe affectif, nous accordons plus de crédibilité à notre expérience personnelle des choses qu'à celle des autres, car il est beaucoup plus agréable d'être calme parce que confirmé que de se sentir perturbé quand nos perceptions, croyances et opinions sont infirmées.

    Marc Therrien