Les animaux, ces soldats oubliés de la Première Guerre mondiale

À la fin de la guerre, on estime que plus de 10 millions de chevaux y ont trouvé la mort, soit l’équivalent des pertes militaires humaines. Cette proportion de pertes représente 90% des animaux enrôlés au cours du conflit.
Illustration: Tiffet À la fin de la guerre, on estime que plus de 10 millions de chevaux y ont trouvé la mort, soit l’équivalent des pertes militaires humaines. Cette proportion de pertes représente 90% des animaux enrôlés au cours du conflit.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Chaque année, le 11 novembre marque le jour du Souvenir, ou jour de l’Armistice. Instaurée en 1919, cette commémoration a pour but de rendre hommage à ceux et celles qui ont perdu la vie lors de la Première Guerre mondiale.

Les combattants humains ne sont toutefois pas les seuls dont on souligne les sacrifices au sortir du conflit. Les chiens et les chevaux, par exemple, comptent parmi ceux qui méritent d’être honorés pour le soutien moral et logistique qu’ils ont dû, bien malgré eux, fournir aux militaires tout au long des hostilités. Comment expliquer alors qu’on en parle si peu ?

Photo: Courtoisie Virgine Simoneau-Gilbert

Dès le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les belligérants mobilisent une quantité phénoménale de ressources humaines et matérielles afin de se préparer au pire. Par le fait même, les chevaux sont mis à contribution comme jamais auparavant. Outre la cavalerie, ces animaux se révèlent utiles pour le transport du matériel, particulièrement en terrain accidenté. Les chiens, quant à eux, servent de mascottes, de sentinelles, de messagers ou encore de repéreurs pour les soldats blessés sur les champs de bataille.

Au total, près de 11 millions d’équidés, 100 000 chiens et 200 000 pigeons voyageurs seront enrôlés par les deux camps. En 1918, le premier ministre britannique David Lloyd George souligne que le Canada et les États-Unis ont dépêché à eux seuls deux millions de chevaux en Grande-Bretagne.

L’effort de guerre de la SPCA

Les conditions exécrables et la violence inouïe des batailles dans les tranchées rendent extrêmement pénible la présence des animaux au front. Nombreux sont les chevaux qui tombent sous les balles et les bombes, quand ils ne sont pas emportés par la malnutrition, les maladies de peau ou les attaques chimiques.

À la fin de la guerre, on estime que plus de 10 millions de chevaux y ont trouvé la mort, soit l’équivalent des pertes militaires humaines. Cette proportion de pertes représente 90 % des animaux enrôlés au cours du conflit.

Fondée il y a 150 ans dans le but de protéger les chevaux, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) participe à l’effort de guerre en transférant outre-Atlantique des fonds destinés à ces animaux. En janvier 1916, l’organisation fait parvenir 3000 $ à l’Army Veterinary Corps, basée à Londres, afin que les chevaux employés au combat puissent recevoir tous les soins adéquats.

En novembre 1917, lors d’une rencontre impliquant le général Gunning, du Corps vétérinaire canadien, et le docteur Charles McEachran, vétérinaire à la SPCA, la Société s’assure que les 6000 chevaux gardés en plein air à Dorval sont bien traités avant d’être envoyés au front. À la fin de l’automne, la SPCA confirme avoir visité les lieux et se dit satisfaite du traitement réservé aux animaux.

Enfin, à la suite de l’explosion survenue dans le port d’Halifax en 1917, causée par la collision d’un navire norvégien avec le cargo français Mont-Blanc chargé de munitions, la SPCA signe un chèque de 400 $ pour la reconstruction des écuries endommagées lors de l’incident.

Imaginaire de guerre

La guerre aura entraîné de déplorables pertes, humaines et animales. Malgré ces sacrifices et l’instabilité provoquée par ce conflit, la Grande Guerre aura tout de même permis aux organisations de défense des animaux d’acquérir une toute nouvelle visibilité auprès du grand public. Comme l’explique l’historienne américaine Diane L. Beers, « les guerres mondiales, en particulier la Première Guerre, ont fourni de nouvelles opportunités aux organisations de défense des animaux en termes de relations publiques. […] La guerre a constitué une occasion sans précédent d’associer l’intense ferveur patriotique de la nation aux enjeux relatifs au bien-être animal ».

Bien que l’analyse de Diane L. Beers concerne principalement les États-Unis, le Canada ne fait pas exception, car l’imaginaire d’après-guerre se trouvera largement exploité par la SPCA de Montréal. Par exemple, l’organisation exprime sa volonté, dès 1919, de mettre sur pied un nouveau chenil, notamment pour « souligner le rôle joué par les animaux durant la guerre ». Au cours des mois suivants, des bénévoles de la SPCA sollicitent des dons du public à la sortie des cinémas, accompagnés d’un chien labrador ayant servi durant le conflit.

Tel que mentionné par la Société dans une publicité parue dans TheMontreal Gazette du 20 octobre 1919, ce chien est né « sur le paquebot S.S. Themistocle qui a amené 250 chiens huskies en Russie à l’automne dernier pour transporter les rations de nourriture et le matériel des Alliés ». On peut aussi y lire que « ces chiens ont fait un travail splendide pour les troupes en se montrant forts et prêts à travailler dans des conditions météorologiques difficiles ».

Dans cette même édition de TheMontreal Gazette, la SPCA fait également paraître une publicité patriotique qui mobilise largement le discours nationaliste canadien d’après-guerre — stratégie rhétorique employée dans le but d’amasser des fonds : « Vous avez vu un cheval être fouetté à mort et vous avez voulu vous battre […]. La SPCA se battra pour vous dans vos combats avec des armes qui administreront une leçon qui s’avérera bénéfique non seulement pour les coupables, mais aussi pour les animaux maltraités. »

Un « vécu oublié »

Comme l’indique l’historien Éric Baratay, les animaux seront célébrés au terme des hostilités, notamment par les anciens combattants et par les sociétés protectrices des animaux. Par exemple, en 1924, la SPCA britannique (RSPCA) lance un projet hautement controversé qui consiste à ériger à Hyde Park, à Londres, un monument d’une valeur de 10 000 $ canadiens en hommage aux millions d’animaux décédés durant la Grande Guerre. Ce dernier ne verra le jour qu’en 2004.

Par ailleurs, le rôle fondamental joué par les animaux n’échappe pas aux soldats qui écrivent depuis le front. Les bêtes sont omniprésentes dans leurs lettres, par exemple dans la correspondance de cet artilleur français qui les qualifie de « frères intérieurs ».

De même, les animaux dits « nuisibles », qui accompagnent la vie dans les tranchées, sont évoqués par plusieurs combattants. À cet égard, on retiendra le témoignage du peintre Otto Dix : « Des poux, des rats, des barbelés, des puces, des grenades, des bombes, des trous d’obus, des cadavres, du sang, de l’eau-de-vie, des souris, des chats, des gaz, des canons, de la boue, des balles, des tirs de mortier, du feu, de l’acier, c’est ça, la guerre ! L’oeuvre du diable ! »

On trouve ainsi de nombreux témoignages faisant état d’un mélange de sentiments chez les soldats — pitié, affection, admiration, profonde reconnaissance — à l’égard de tous ces animaux qui, sans le vouloir, furent eux aussi entraînés dans les atrocités de la guerre. Tout en relevant la présence massive et saisissante des animaux sur les champs de bataille, ces écrits sont le reflet du caractère tout particulier de la relation soldat-animal.

Alors, comment expliquer cette relative amnésie, cette méconnaissance de l’apport extraordinaire des animaux à ces heures sombres de l’histoire de l’humanité ? Pour Éric Baratay, la raison est simple : les anciens combattants les ont d’abord célébrés. Puis, à partir des années 1930, l’oubli a commencé. Il a été en partie renforcé par l’image que nous nous sommes forgée de ce conflit : celle de la première guerre industrielle. Avec les chars d’assaut, les mitrailleuses, les trains et les taxis de la Marne, l’animal a fini par apparaître comme secondaire, alors qu’il était en fait fondamental.

Il faudra attendre le début des années 2000 pour que les animaux décédés durant la Grande Guerre fassent à nouveau l’objet de commémorations dignes de ce nom. On peut penser, par exemple, au monument en hommage aux animaux de guerre à Ottawa ou encore au récent film de Steven Spielberg, Cheval de guerre, adapté du roman de Michael Morpurgo.

À l’approche du 11 novembre, souvenons-nous donc aussi de tous les « soldats non humains » qui furent les victimes collatérales de cette folie meurtrière à grande échelle dont seule notre espèce a le secret. Songeons tout spécialement à l’histoire de la participation des animaux à la terrible guerre de 1914-1918 — ce « vécu oublié », écrit Baratay, un vécu qu’il nous incombe de revaloriser.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à dnoel@ledevoir.com.

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 novembre 2019 10 h 15

    Bon texte

    J'ai vu le film de Spielberg. Le seul problème est qu'il a été doublé au Québec. Catastrophe !

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 novembre 2019 10 h 19

    Conan et le barbare

    Conan, le célèbre berger malinois blessé lors de l’assaut états-unien mené à l’encontre du chef djihadiste Abou Bakr al-Baghdadi a été reçu à la Maison-Blanche par Donald Trump.

    Je sais pourquoi le président l’a "louangé et invité". Il sait que si les choses tournent mal avec lui, comme cela a été le cas pour de nombreux collaborateurs, l’héroïque clébard ne témoignera pas contre lui.