La forêt québécoise, entre science et pouvoir politique

La forêt habite aussi nos imaginaires et nos sensibilités. La foresterie se pose dès lors comme une science qui demande non seulement de grandes connaissances et compétences dans la compréhension du milieu forestier, mais également dans celle de la complexité du milieu social dans lequel évoluent les forêts.
Illustration: Tiffet La forêt habite aussi nos imaginaires et nos sensibilités. La foresterie se pose dès lors comme une science qui demande non seulement de grandes connaissances et compétences dans la compréhension du milieu forestier, mais également dans celle de la complexité du milieu social dans lequel évoluent les forêts.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

L’année 2019 a marqué les vingt ans du documentaire-choc L’erreur boréale de Richard Desjardins et Robert Monderie (1999). Alors que l’on croyait la société québécoise désintéressée de ses forêts, il a bien fallu reconnaître que la population avait à coeur leur utilisation et qu’elle souhaitait prendre part à la discussion. Mais est-ce vraiment nouveau ?

Photo: Courtoisie Maude Flamand-Hubert

Au tournant du XXe siècle, la forêt québécoise est un objet de science et de pouvoir politique : son exploitation intensive au cours du XIXe siècle — tout d’abord pour le sciage et par la suite pour les pâtes et papiers — appelait à mettre en place une gestion rationnelle de la ressource. Le Québec suivait la tendance conservationniste engagée aux États-Unis, s’inspirant elle-même des programmes forestiers développés dès le XVIIIe siècle en Europe.

Le conservationnisme émergeait à cette époque avec l’objectif de contrer les effets de la déforestation affectant les activités humaines. Elle visait principalement à assurer la pérennité des approvisionnements pour l’industrie ainsi qu’à contrôler les conséquences de la déforestation sur l’assèchement des cours d’eau, l’érosion et l’ensablement des sols, voire sur les transformations du climat, menaçant l’agriculture, la navigation ou l’utilisation des forces hydrauliques.

Mentalité forestière

Pour organiser la gestion rationnelle des forêts, le gouvernement québécois envoie en 1905 Gustave-ClodomirPiché, un jeune ingénieur travaillant pour des compagnies forestières, et Avila Bédard, un séminariste talentueux, étudier la foresterie à l’Université Yale, aux États-Unis. À leur retour, ils sont chargés de mettre sur pied le Service forestier, l’École forestière de l’Université Laval et un réseau de pépinières, pour ne nommer que les principales organisations autour desquelles va se formaliser la science forestière québécoise.

Piché et Bédard vont devenir les premiers « experts » d’un espace forestier complexe et à l’époque largement méconnu, considéré le plus souvent comme un ennemi à abattre pour faire place à l’agriculture ou comme un réservoir inépuisable de matière première.

Alors qu’au Québec prédominait une idéologie valorisant la terre et l’agriculture, introduire les principes de la conservation des forêts et de la sylviculture posait des défis. L’agriculturisme s’appuyait sur la stabilité de la culture de la terre. La conservation des forêts appelait à l’innovation scientifique et technique, à l’ouverture des marchés et aux échanges mondiaux. La cohabitation de ces deux projets territoriaux posait ainsi un premier défi.

En tant que premiers ingénieurs forestiers au service de l’État, Piché et Bédard se sentent investis de la mission d’inculquer à la société québécoise une « mentalité forestière ». Ainsi, au-delà d’assurer la pérennité des approvisionnements d’une industrie des pâtes et papiers de plus en plus vorace, les jeunes ingénieurs avaient pour mission d’instruire le gouvernement et l’opinion publique sur les fonctions régulatrices de la forêt.

Piché, chef du Service forestier de 1907 à 1937, voyait même la possibilité de mener une foresterie adaptée à la réalité québécoise, qui permettrait à la société de se structurer économiquement et socialement en s’appuyant sur sa plus grande richesse, la ressource forestière. Sans s’opposer au projet agricole, Piché rêvait de voir le Québec devenir une grande nation forestière. La classification et la séparation des terres entre la colonisation et l’exploitation forestière, fondée sur une analyse du potentiel productif des sols, sont des activités qui monopolisent les ingénieurs forestiers jusque dans les années 1930.

Villégiature

Dès les années 1920, les ingénieurs forestiers doivent faire face à une nouvelle demande sociale : l’avènement du tourisme et de la villégiature en forêt. Dans le rapport annuel du Service forestier qu’il rédige en 1930, Piché plaide pour l’ouverture de routes facilitant l’accès des forêts au public : « Il est temps de comprendre que la forêt n’est pas seulement une usine de production de matière ligneuse, mais aussi un lieu de beautés naturelles dont les citadins de la province ont aussi le droit de jouir. »

Dans le contexte de l’urbanisation grandissante, Piché envisage la création de parcs nationaux afin que la population puisse venir s’y délasser et profiter d’un moment de repos, pour « se remettre des soucis de la vie ». Ce désir de loisir et d’évasion en forêt s’accompagne de l’émergence d’une appréciation esthétique et écologique des espaces forestiers. Piché ajoute qu’« il nous faudra également conserver des sections, où toute exploitation sera interdite, afin que l’on puisse retrouver les beautés particulières de la forêt vierge ». Le mouvement était effectivement déjà en marche en Europe, aux États-Unis et ailleurs au Canada.

La réponse à cette nouvelle demande sociale rencontre néanmoins des obstacles. Ces nouvelles activités se posent comme une contrainte à l’exploitation forestière, en réduisant la dimension des superficies réservées à l’exploitation industrielle. Face aux difficultés que posent la multiplication des usages et leur répartition sur le territoire, apparaît dès lors la nécessité d’optimiser les rendements des espaces réservés à l’exploitation, afin de compenser ceux perdus au profit d’autres activités. C’est d’ailleurs sur cette question que Piché s’exprime, deux ans plus tard, affirmant cette fois qu’il « est essentiel de ne pas négliger le côté utilitaire, car si l’exploitation de nos forêts n’est pas rémunératrice, il est inutile pour l’ingénieur forestier de chercher à imposer ses vues ».

Piché nous rappelle ici la vocation première de la foresterie québécoise, soit d’aménager les forêts de façon à assurer la perpétuité des approvisionnements en bois pour l’industrie. « Pour cela, il faut que chaque peuplement soit exploité lorsqu’il a atteint l’âge économique, d’après le système sylvicole lui permettant de fournir un rendement soutenu et, pour réaliser ce programme, il ne faut pas se contenter d’un système unique, comme la coupe à blanc-étoc, mais étudier longuement les conditions de la station et les allures de chaque peuplement. » Assurer la pérennité des approvisionnements se présente de fait comme un défi de taille face à la diversité et à la fragilité de ce que l’on nomme aujourd’hui des écosystèmes, que les ingénieurs forestiers commencent tout juste à mieux connaître.

Photo: Société d’histoire forestière du Québec Gustave-Clodomir Piché et Avila Bédard à Yale, en 1906

Dilemme

À travers ces deux passages tirés des rapports officiels du ministère des Terres et Forêts, on peut observer le dilemme qui se pose au forestier, soit de devoir composer avec des demandes sociales contradictoires à l’égard des forêts, entre une protection intégrale destinée à la récréation et une production intensive de la matière ligneuse.

À mesure qu’on avance dans le XXe siècle, les espaces retirés à l’exploitation forestière vont se multiplier : urbanisation, développement de réseaux de transport routier et énergétique, création de réservoirs hydriques, etc. Les grands espaces et la faible densité de population favoriseront le zonage et la segmentation des usages comme voie privilégiée pour répondre aux différentes demandes exprimées à l’égard du territoire forestier.

Ce retour dans le passé nous enseigne qu’en devenant un objet de science, la forêt se révèle dans toute sa complexité, naturelle et sociale. Les ingénieurs forestiers découvrent les défis que pose la volonté d’aborder rationnellement un espace qui comporte des dimensions multiples : écologiques, économiques, esthétiques, récréatifs, culturels. Ils sont aussi confrontés au problème même que pose la volonté d’imposer une vision rationnelle de la forêt. Comme l’évoque Avila Bédard en introduction de son ouvrage technique L’arbre et la forêt, la forêt « exerce [aussi] sur l’homme un attrait mystérieux, qu’il est difficile d’analyser, mais auquel bien peu ont pu et peuvent résister ».

Ainsi, la forêt habite aussi nos imaginaires et nos sensibilités. La foresterie se pose dès lors comme une science qui demande non seulement de grandes connaissances et compétences dans la compréhension du milieu forestier, mais également dans celle de la complexité du milieu social dans lequel évoluent les forêts.

Dès leurs débuts, Piché et Bédard ont su comprendre le défi que pose la conciliation du naturel et du social comme fondement de la science forestière et de notre rapport collectif aux forêts. Un des points forts de L’erreur boréale fut de rappeler, violemment peut-être, le lien intrinsèque qui existe entre ces deux dimensions et de raviver la vigilance sociale.

Rappelons que, dans les années 1960 et 1970, des luttes populaires avaient déjà revendiqué un accès plus démocratique au territoire pour y pratiquer la chasse et la pêche ainsi qu’une meilleure distribution des droits d’exploitation de la ressource ligneuse.

Longtemps déniée, la reconnaissance des droits et des aspirations des peuples autochtones est devenue incontournable. Avec les changements climatiques, les forêts et les arbres, à la fois menacés par les transformations à venir et considérés comme un élément clé de la captation du carbone, sont au centre de l’attention, et le resteront probablement.

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