Les jeunes, le climat et l’anticapitalisme

Dans «Marges de la philosophie» (1972), Jacques Derrida conçoit la Différance comme un mouvement du langage qui englobe trois sens du terme différent. Tout d’abord, le sens d’«action de repousser à plus tard», ensuite celui d’«être autre, différent», c’est-à-dire non identique, et enfin, le sens qui renvoie au conflit (le différend).
Illustration: Tiffet Dans «Marges de la philosophie» (1972), Jacques Derrida conçoit la Différance comme un mouvement du langage qui englobe trois sens du terme différent. Tout d’abord, le sens d’«action de repousser à plus tard», ensuite celui d’«être autre, différent», c’est-à-dire non identique, et enfin, le sens qui renvoie au conflit (le différend).

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’année 2019 est marquée par un mouvement étudiant mondial sans précédent pour la lutte contre le réchauffement climatique. Au Québec, le 15 mars puis le 27 septembre, des dizaines de milliers d’étudiants universitaires et du secondaire ont marché « pour le climat ». Ils répondaient à l’appel de la jeune Suédoise Greta Thunberg qui les incitait à sortir dans les rues afin de réclamer des gouvernements qu’ils écoutent les scientifiques pour adapter leurs politiques relatives à l’émission des GES.

« Rébellion contre l’extinction », « Changeons le système, pas le climat », « Ouvrons les yeux, pas les portefeuilles » : ces slogans contre l’establishment, portés fièrement et scandés par les jeunes, nous invitent à changer et à bouger pour sauver la planète. En fait, les jeunes, en se mobilisant si nombreux, veulent « faire une différence » pour l’avenir. Mais justement, que signifie vouloir « faire une différence » ? Et comment s’opère dans les discours l’invitation à différer ? Le concept de Différance (avec un « a ») développé par le philosophe français Jacques Derrida permet d’apporter des réponses ces questions. En effet, il nous amène à déceler les subtilités du discours écologique et politique des jeunes en révélant à quoi ce discours s’oppose et de quoi il se distancie. Ce geste théorique invite à s’attarder sur les « mouvements de différentiation » à travers lesquels le langage opère pour comprendre, par extension, le modus operandi de ce mouvement social.

Aux sources du langage

Jacques Derrida (1930-2004) est un auteur clé du courant rétrospectivement désigné par l’expression French Theory. Il est notamment connu pour la méthode de la déconstruction, très populaire aux États-Unis dans les années 1980. Derrida évoque la Différance pour la première fois dans une conférence en 1959 intitulée Genèse et structure et la phénoménologie, mais ce sera dans une intervention intitulée La Différance, prononcée le 27 janvier 1968 et publiée dans Marges de la philosophie en 1972, qu’il expliquera ce néologisme plus longuement.

Photo: Émilie Tournevache Sophie Del Fa

Un petit détour par la pensée derridienne s’impose pour comprendre l’apport de son concept de Différance dans notre propos. Pour résumer, elle repose sur une conception du langage issue du structuralisme qui le conçoit de manière tripartite. Tout d’abord, le langage est différentiel, c’est-à-dire qu’il repose essentiellement sur des différences ; en effet, nous comprenons le sens d’un mot en saisissant qu’il n’est pas autre chose que ce qu’il désigne (par exemple, le chaud se comprend à la différence du froid). Ensuite, le langage est considéré comme étant oppositionnel puisqu’il fonctionne par oppositions (pensons aux plus traditionnelles d’entre elles : homme / femme, sujet / objet, naturel / culturel, etc.). Enfin, le langage a une fonction hiérarchisante puisqu’il véhicule des valeurs.

Ces trois caractéristiques révèlent la dimension relationnelle du langage dans la mesure où le sens émerge en fonction de la relation (différentielle, oppositionnelle, hiérarchisante) que les mots entretiennent entre eux. C’est à partir de cette vision du langage que Derrida forge sa pensée en ajoutant notamment que, dans le discours occidental particulièrement, certaines oppositions sont récurrentes, non aléatoires. Surtout, ces oppositions se cristallisent et se naturalisent pour devenir normales. Par exemple, dans la mesure où c’est dans le langage que s’est forgée la supériorité historique de l’homme sur la femme, cette supériorité a été portée comme une vérité naturelle qui va perdurer et qui requiert de lourds efforts pour être dénaturalisée. Le langage est donc un cristallisateur de discours multiples qui s’ancrent durablement s’ils ne sont pas régulièrement et inlassablement déconstruits et remis en question. À partir de cette conception nouvelle du langage, Jacques Derrida développe le concept de Différance pour pallier justement sa limite neutralisatrice en ce qui est présent et ce qui est absent du langage prononcé.

Photo: Marie-Claude Plourde Consuelo Vasquez

Précisons. Dans Marges de la philosophie (1972), Derrida conçoit la Différance comme un mouvement du langage qui englobe trois sens du terme différent. Tout d’abord, le sens d’« action de repousser à plus tard », ensuite celui d’« être autre, différent », c’est-à-dire non identique, et enfin, le sens qui renvoie au conflit (le différend). Le « a » de la Différance comble l’écueil induit par la séparation du terme « différer », qui ne comporte pas de dimension globale. En effet, la Différance, elle, renferme les dimensions multiples du verbe « différer », à savoir : repousser à plus tard et différer dans l’espace. Le mouvement du langage décrit par Derrida se situe donc à la fois dans l’espace et dans le temps, faisant du passé et du présent des éléments qui se constituent l’un et l’autre. Plus précisément — et c’est ce qui nous intéresse ici—, la Différance est faite de présences et d’absences, c’est-à-dire qu’elle se comprend par la présence continuelle d’oppositions. Le signe est une présence « différée », ce qui implique que pour comprendre la présence d’un signe, il faut s’atteler à comprendre ce qui est toujours déjà absent. Le sens est toujours entremêlé dans un jeu de différences et le « a » capture l’absence de ce qui est différé dans l’espace et le temps. La Différance insiste donc sur le caractère « processuel » de la différence conçue comme un processus continu de différenciation ou d’alternance active des signes dans l’espace et dans le temps. Derrida permet en fin de compte d’entrer dans ce qui est « différant » par des mouvements plus complexes et entremêlés que simplement « être différent », « être identique », etc. Le processus introduit une dynamique d’absence / présence qui inclut / exclut simultanément des concepts, des idéologies, des contextes, des textes, des mots, etc.

Absences / présences dans le discours des jeunes

Revenons maintenant au mouvement social des jeunes pour le climat. Dans ce phénomène précis, la notion de Différance dévoile l’oscillation entre ce qui est absent et ce qui est présent dans le discours qui repose amplement sur ce que l’on désigne (inspiré par Derrida) par « un mouvement de différenciation ». Prenons par exemple un discours prononcé par une jeune étudiante à la fin de la marche à Québec le 15 mars 2019 et intitulé « J’ai mal à ma planète ». Il commence comme suit : « [...] par ce capharnaüm de surconsommation, cette boulimie de surexploitation, cette obsession pour la marchandisation, bref ce penchant d’autodestruction, j’ai mal à ma planète ». Dans cette courte phrase, comment la Différance s’effectue-t-elle ?

Tout d’abord, par la présence de trois termes centraux — surconsommation, surexploitation et marchandisation — qui rendent présent un élément qui n’est pas nommé dans le discours (donc, qui est absent) : le capitalisme néolibéral. En effet, ce dernier est clairement visé ici et donc, suivant la pensée derridienne, il est rendu présent malgré son absence dans ce discours puisque rappelons-nous que tout élément présent est toujours relié à des éléments absents. Par extension et à partir de cette simple phrase introductive, ce à quoi le mouvement social des jeunes veut s’opposer est toujours déjà présent. Cette dynamique est un processus de différenciation qui implique le recours continu, dans le discours, à ce qui est absent. Pour simplifier, on pourrait dire alors que le mouvement étudiant est hanté par des éléments absents (notamment, comme vu ici, le néolibéralisme). Cependant, puisque le langage est Différance, l’absent est toujours là et devient présent.

Mobilisons la Différance pour analyser une autre dimension du mouvement social. Un de ses aspects centraux est qu’il est porté par les jeunes. Cet élément est un argument de discours qui vise à attirer l’attention en soulignant que leur avenir est menacé à cause des changements climatiques qui pourront avoir raison d’eux. Est mise en présence ici la disparition prématurée de l’espèce humaine. La jeunesse et l’enfance font face à la fin prématurée et certaine de l’espèce si rien n’est fait en matière de développement dit durable et écologique. Ce discours fait des pratiques capitalistes néolibérales et des politiques actuelles les coupables d’une mort certaine. En ce sens, le mouvement écologique des jeunes tend à rendre présents dans leurs discours des éléments souvent absents comme le néolibéralisme ou la mort. Les jeunes posent alors sur un échiquier les ennemis à combattre et à faire tomber de leur piédestal pour parvenir à améliorer le sort de l’humanité.

Un « nouveau » mouvement social

Finalement, la Différance, en déconstruisant le langage, nous amène à être moins dupes de ce qui se dit et permet de comprendre comment ce mouvement « se différencie ». Surtout, ce concept nous invite à décortiquer les discours et à comprendre que ce qui est absent (ce qui n’est pas dit) est tout aussi important que ce qui est dit.

Le mouvement social des jeunes pour le climat par sa volonté de vouloir différer veut s’opposer au système néolibéral rythmé par des accords de libre-échange destructeurs et des privatisations à outrance, laissant le champ libre aux entreprises privées qui accaparent les terres et surtout maintiennent une colonisation de la pensée par la consommation. Le concept de Derrida, par sa perspicace déconstruction du discours, dévoile la puissance des mots utilisés (ou non) par le mouvement des jeunes et permet de souligner sa puissance qui renouvelle considérablement les mouvements sociaux en leur donnant un nouveau souffle parce qu’ils s’attaquent à la source du dysfonctionnement de la société contemporaine.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com

10 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 5 octobre 2019 09 h 16

    Ce "on" du qu'en dira-t-on qui parle, mais qu'est-ce qu'il dit?


    Ainsi, si ce concept de la «différance» «nous invite à décortiquer les discours et à comprendre que ce qui est absent (ce qui n’est pas dit) est tout aussi important que ce qui est dit», il va sans dire, j’imagine, que Derrida y verrait ce que les jeunes eux-mêmes qui pratiquent cette «différance» ne voient pas. Je ne pense pas voir un jour Greta Thunberg citer Derrida.

    Quand je pense au sens qui renvoie au conflit (le différend), je pense à Wittgenstein qui disait que « Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. » Le langage ne peut pas tout surtout quand il vient le temps d’essayer de parler de lui-même, au-delà des limites du sujet conscient qui le pense, pour essayer de dire d’où il vient. Parlant du langage et de ses jeux, on peut aussi jouer à se demander quel est ce « on » du «mouvement social des jeunes » qui ne dit pas l’important dont il ne peut peut-être pas parler : est-ce le sujet conscient de ce qu’il dit, ou le langage lui-même développant sa propre logique ? Pourtant le langage lui-même ne saurait dire ce qui se trouve au-delà de ses propres limites… C’est donc bien le sujet conscient qui parle, depuis cet au-delà du langage qui, en les transgressant, assigne ses limites au langage. Que cela soit possible, la formule n’en porte-t-elle pas elle-même témoignage, n’est-elle pas à elle-même sa propre transgression ? Et n’est-ce pas déjà parler de ce qu’il faut taire que parler de ce dont on ne peut parler?

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 5 octobre 2019 09 h 19

    Ce "on" du qu'en dira-t-on qui parle, mais qu'est-ce qu'il dit? (suite)


    En ce qui me concerne, l’idéologie néo-libérale et son économie de marché réduisent la capacité de penser et d’agir sur le réel au moyen de deux grandes stratégies linguistiques hypnotiques qui renversent les perspectives : en chosifiant les êtres humains et en instrumentalisant leurs interactions et en personnifiant des entités abstraites auxquelles on prête des états d’âme. Ça peut donner une phrase du genre : d’investir dans la formation continue du capital humain pour assurer son développement durable est la meilleure façon d’assurer la croissance en santé de l’économie qui pourra ainsi répondre aux besoins des consommateurs. Dans ces jeux de langages, les possibilités de création me semble aussi illimitées que dans le domaine de la musique avec les notes ou de la peinture avec les couleurs.

    Marc Therrien

  • Frédéric Hanslik - Abonné 5 octobre 2019 10 h 10

    Fausse conscience?

    Cet (exigeant!) texte m'a tout de suite fait penser à celui publié dans cette même chronique en Mai dernier: "Fausse conscience et femme voilée". La puissance des mots utilisés "ou non": voilà qui permet de d'identifier des fausses consciences dans chaque discours et il me semble que vous en donnez un parfait exemple ici. Pourquoi réduire surexploitation, surconsommation, marchandisation à une critique du néolibéralisme? Il me semble qu'en eux-mêmes ces mots suffisent à exprimer le désarroi et l'angoisse de ceux qui constatent la destruction méthodique de notre planète, que ce soit par le néolibéralisme ou simplement par l'avidité et l'ingéniosité naturelle de l'homme. Il me parait risqué de vouloir interpréter un texte à partir de ce que n'y est pas écrit.

    PS: on ne le dira jamais assez: merci au Devoir pour cette idée du devoir de Philo!

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 5 octobre 2019 10 h 44

    Sujets de sa Majesté

    Nous sommes sujets de la Reine. Différents n'est-ce pas?
    Il y a plus que le capitalisme. Il y a les multinationales qui grèvent ( sic) la souveraineté des pays.
    Il y a l'oligarchie.
    Il y a les paradis fiscaux.
    Il y a l'éloignement de soi-même comme individus aussi.

  • Charles-Alexandre Gauthier - Abonné 5 octobre 2019 14 h 39

    "L’année 2019 est marquée par un mouvement étudiant mondial sans précédent pour la lutte contre le réchauffement climatique. Au Québec, le 15 mars puis le 27 septembre, des dizaines de milliers d’étudiants universitaires et du secondaire ont marché « pour le climat ». Ils répondaient à l’appel de la jeune Suédoise Greta Thunberg qui les incitait à sortir dans les rues afin de réclamer des gouvernements qu’ils écoutent les scientifiques pour adapter leurs politiques relatives à l’émission des GES.(...)
    Le mouvement social des jeunes pour le climat par sa volonté de vouloir différer veut s’opposer au système néolibéral rythmé par des accords de libre-échange destructeurs et des privatisations à outrance, laissant le champ libre aux entreprises privées qui accaparent les terres et surtout maintiennent une colonisation de la pensée par la consommation."

    Si nous renvoyons le regard déconstructionniste vers lui-même, ces quelques lignes pointent vers une réalité révélée par son omission: l'inutilité de l'intelligentsia nord américaine pour éclairer les grandes questions de notre époque. Derrida n'aura servi ici qu'a nous ramener à la supériorité du discour commun face aux tentatives d'appropriation de la culture par les intellectuels. Ces discours inutilement compliqués ne font que confondre le discour au lieu de l'éclairer. Je ne crois pas que la cause environnementale a besoin de cette fameuse "french theory" américaine, bien au contraire. Si nous voulons avoir un mouvement environnemental solide oeuvrant à bâtir une société plus durable, il serait plus sage de ne pas aliéner les gens en exigeant d'eux de faire semblant d'apprécier et comprendre Jacques Derrida. C'est déjà assez difficile de se comprendre avec des mots, je ne vois pas l'intérêt politique et social à en confondre et déconstruire systématiquement le sens.

    En bref, bien heureux de voir les questions environnementales prendre du terrain sur la place publique. Les discours déconstructionnistes, pas

    • Charles-Alexandre Gauthier - Abonné 5 octobre 2019 15 h 32

      Si vous permettez, le commentaire devait se terminer par "Les discours déconstructionnistes, pas tellement..."

      Aussi j'aimerais préciser mon commentaire: je crois que l'extrait de l'article cité plus haut aurait été suffisant pour expliquer les préoccupations politiques de bien des manifestants, et que ces préoccupations sont clairement nommées par ceux-ci.. Le reste de l'article est une introduction intéressante sur Derrida, mais n'a pas su me convaincre de sa pertinence comme outil d'analyse politique et sociale.