Woodstock et la liberté comme domination

Herbert Marcuse a fait partie de l’École de Francfort, un regroupement de penseurs qui s’était donné pour tâche la critique de la société industrielle avancée.
Illustration: Tiffet Herbert Marcuse a fait partie de l’École de Francfort, un regroupement de penseurs qui s’était donné pour tâche la critique de la société industrielle avancée.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le mois dernier, c’était le 50e anniversaire du mythique festival de Woodstock. Herbert Marcuse, philosophe qui a beaucoup inspiré les jeunes étudiants pendant cette période, ne pouvait que se montrer d’accord avec cette ode à la liberté.

Herbert Marcuse naît à Berlin en 1898. Il fait partie de l’École de Francfort, un regroupement de penseurs qui s’est donné pour tâche la critique de la société industrielle avancée. D’origine juive, Marcuse quitte l’Allemagne en 1933. Il s’installe aux États-Unis et choisit d’y demeurer après la guerre.

Photo: Courtoisie René Bolduc

Tout comme Wilhelm Reich avant lui, Marcuse combine les enseignements du marxisme et de la psychanalyse (freudo-marxisme) afin d’en extraire la dimension émancipatrice. Dans son livre de 1955, Éros et civilisation, il analyse comment la civilisation requiert une répression des instincts. Selon Freud, les individus doivent renoncer à l’assouvissement immédiat de leurs pulsions afin de jouir de la sécurité offerte en retour par la vie civile. Toute culture, selon le fondateur de la psychanalyse, se fonde ainsi sur la contrainte et le renoncement pulsionnel, le principe de réalité mettant au pas le principe de plaisir. Les pulsions de mort sont ainsi maîtrisées, mais aussi l’énergie érotique (libido), laquelle se voit inhibée par les exigences du travail et de l’ordre social.

La surrépression

Marcuse accorde à Freud qu’une part de répression des instincts demeure nécessaire. En contexte de pénurie, on peut comprendre pourquoi « le plaisir est en “suspens” et [pourquoi] la douleur domine » (Éros et civilisation).

Mais la pénurie n’est-elle pas organisée afin d’asservir la population ? Si tel est le cas et qu’en réalité les richesses sont suffisantes, mais inégalement réparties, pourquoi le principe de plaisir devrait-il continuer à être réprimé ? Parce qu’on donnerait libre cours à nos « bas » instincts en organisant, par exemple, un festival de musique rock pendant trois jours ? Aussi Marcuse condamne-t-il cette répression présente dans la société industrielle qui ne jure que par ce nouveau principe de réalité qu’est le principe de rendement : concurrence, rentabilité, austérité. Il appelle surrépression ce contrôle injustifié, présent non seulement dans les sociétés capitalistes, mais aussi dans les sociétés socialistes et marxistes, lesquelles exercent des oppressions semblables.

Woodstock et le plaisir

Le festival de Woodstock eut lieu du 15 au 18 août 1969. On attendait 50 000 spectateurs, il en est venu près de 500 000. Il est devenu l’emblème de la culture hippie : musique rock, soleil, drogue, nudité, pluie, bain de boue, bref un joyeux bordel. Les barrières, tant physiques que mentales, se sont ouvertes. Ces jeunes pacifistes ont fait un pied de nez à la morale de leurs parents en ouvrant les vannes du principe de plaisir.

À l’époque de ces « trois jours de paix et de musique », Marcuse a 71 ans. Il est déjà une sorte de rock star qui attire des foules. On veut l’entendre. Sur certaines bannières, on associait trois M : Marx, Mao, Marcuse, porteurs d’idées révolutionnaires.

Grâce à l’automation des tâches, Marcuse entrevoyait la possibilité de l’avènement d’une société qui nous affranchirait de la surrépression devenue enfin inutile : « L’automation menace de rendre possible l’inversion de la relation entre temps libre et temps de travail sur laquelle repose la civilisation actuelle : elle menace d’offrir la possibilité de voir le temps de travail devenir marginal et le temps libre essentiel. Le résultat serait une transformation radicale du contenu des valeurs et un mode de vie incompatible avec la civilisation traditionnelle. » (Éros et civilisation)

La jeunesse des années 1960 voulait en finir avec la société autoritaire, les conventions sociales, l’hypocrisie ambiante, la bourgeoisie et la guerre : « Make love, not war. » Jimi Hendrix l’a exprimé à sa façon en jouant une version tordue de l’hymne national américain au dernier jour de Woodstock : sa guitare imitait le bruit des bombes tombant sur le Vietnam. Le rock, l’amour libre, le psychédélisme, la consommation de drogue étaient censés ouvrir les portes de la perception. Marcuse fera remarquer aux esprits inquiets que libérer le plaisir humain n’équivaut pas à la satisfaction immédiate de la moindre pulsion ressentie.

La tolérance répressive

Marcuse aurait sans doute aussi invité la génération Woodstock à aller au-delà du trip « sexe, drogue et rock’n’roll ». Sans condamner complètement la consommation de drogue — « Dans le “voyage” s’effectue une […] décomposition du moi tel qu’il est façonné par la société établie » —, il demeure bien conscient de ses limites : « Dans son refus volontaire de s’engager, l’individu se crée un paradis artificiel à l’intérieur même de la société dont il veut se retirer. Il reste donc soumis à la loi de cette société. » (Vers la libération) Pour Marcuse, il s’agit avant tout de changer radicalement la société répressive, et non de la fuir.

Marcuse aurait aussi averti ces jeunes devant la récupération marchande de leur idéal de liberté. Il ne faut pas se leurrer : Woodstock, tel que pensé par ses organisateurs, se voulait d’abord, mais est devenu seulement plus tard, une énorme entreprise commerciale. Cette récupération s’observe aussi avec la sexualité qu’on voulait libre. Au lieu de la sublimation non répressive d’Éros, on assiste, avec sa marchandisation, à sa désublimation répressive, c’est-à-dire à son détournement vers le principe de rendement. On n’a qu’à penser à la pornographie, à la sexualité devenue une injonction de performance et à l’imposition des canons de beauté pour saisir ce que Marcuse entend par désublimation répressive. Une sublimation non répressive ne limite pas l’énergie sexuelle à la génitalité ; elle érotise l’univers social, contribuant ainsi du même coup à contenir les pulsions destructrices.

Dans L’homme unidimensionnel (1964), Marcuse met en garde contre la pensée unique orchestrée par la société industrielle. Celle-ci réussit à l’orchestrer tout en permettant une grande permissivité. « L’indépendance de pensée, l’autonomie, le droit à une opposition politique sont privés de leur fonction essentiellement critique dans une société qui, par son organisation, semble chaque jour plus apte à satisfaire les besoins individuels. » La critique est tolérée afin d’être mieux étouffée. C’est ce que Marcuse appelle la tolérance répressive. De petites révoltes peuvent bien prendre place, ici et là, mais le statu quo finit par s’imposer par la récupération commerciale des mouvements contestataires.

Marcuse distingue entre besoin social (produit par des marchandises toujours renouvelées) et besoin individuel fondamental. Les besoins sociaux sont conditionnés par les intérêts dominants. Ils contrôlent au lieu de libérer : marchandises inutiles, produits superflus, endettement, asservissement technologique, etc. Ces besoins répressifs reflètent ceux de l’industrie qui, par de massives campagnes publicitaires, nous convainc de leur première nécessité. Même si on ressent un certain bonheur à la satisfaction de ces faux besoins, ce bonheur est faux « s’il empêche l’individu de percevoir le malaise général et de saisir l’occasion de le faire disparaître. Le résultat est alors l’euphorie dans le malheur » (L’homme unidimensionnel). Se détendre selon les diktats de l’industrie de la culture de masse demeure une forme de répression, fût-elle agréable. Ce qu’on croit être un choix personnel relève de l’endoctrinement social. Nous voilà donc acculés à l’unidimensionnalité.

Ainsi Marcuse en arrive-t-il à cette notion paradoxale de liberté comme domination. La liberté ne saurait se concevoir dans la quantité des choix qui nous sont offerts, mais dans la qualité de ce qu’il nous est effectivement donné de choisir. « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. » (L’homme unidimensionnel) Ces contrôles sont si bien intériorisés qu’on ne les perçoit même plus comme tels.

Un paradis perdu ?

Cinquante ans après Woodstock, que reste-t-il du grand rêve de l’émancipation des jeunes ? Un grand trip de contre-culture, le plus souvent récupéré par l’industrie de la nostalgie ? La génération du Flower Power a voulu changer le monde à coups de « Peace and love » et de fleurs dans les cheveux longs. Elle a choqué l’esprit bourgeois. Elle a aussi voulu s’ancrer dans le réel en dénonçant la guerre du Vietnam et en célébrant la vie communautaire. Les anciens hippies, devenus baby-boomers, nourrissent toujours ce désir de demeurer des adolescents perpétuels (forever young). Aujourd’hui, vieillir est devenu tabou. Tout le monde est « jeune » à présent.

Quarante ans après sa mort (29 juillet 1979), que reste-t-il de la pensée de Marcuse ? Freud et Marx ne nourrissent guère plus la pensée critique. Une grande partie de la gauche se préoccupe maintenant de diversité. On s’inquiète pour l’environnement, mais la critique de la société de consommation et de la propagande publicitaire ne semble plus être à l’ordre du jour. L’individu approuve ce que la société marchande lui impose. Ne voyant plus comment le monde pourrait être différent, notre imaginaire s’est atrophié. À l’époque des GAFAM, un totalitarisme des besoins facilement satisfaits s’est mis en place. Dans ce contexte, prêter une oreille attentive à l’enseignement de Marcuse s’avère toujours pertinent. Trois jours de paix et de musique parviendraient-ils aujourd’hui à nous sortir de l’unidimensionnalité et à faire miroiter un monde nouveau ?

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