Une éducatrice de terrain

En 1937, Laure Gaudreault devient une syndicaliste rémunérée à temps plein (450$ par année) au moment de la création de la Fédération catholique des institutrices rurales du Québec. Elle prend conscience de l’ampleur de sa tâche et se répète souvent à elle-même et dans ses discours publics: «Ce n’est pas parce que personne ne parle que la justice règne.»
Photo: Collection Société d’histoire de Charlevoix En 1937, Laure Gaudreault devient une syndicaliste rémunérée à temps plein (450$ par année) au moment de la création de la Fédération catholique des institutrices rurales du Québec. Elle prend conscience de l’ampleur de sa tâche et se répète souvent à elle-même et dans ses discours publics: «Ce n’est pas parce que personne ne parle que la justice règne.»

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

À l’heure où la Coalition avenir Québec (CAQ) souhaite « revaloriser » la profession enseignante, qu’en penserait la syndicaliste Laure Gaudreault (1889-1975) qui a commencé son parcours scolaire à l’adolescence parce qu’il n’y avait pas d’école dans son rang natal ? Elle en serait sans doute fort surprise.

La fondatrice de l’Association catholique des institutrices rurales, mise en place en 1936, a dû compter sur la formation acquise auprès de sa mère pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Mme Gaudreault était pourtant reconnue comme une élève très avancée dans sa scolarisation à son arrivée au couvent des Soeurs de la charité de La Malbaie en 1902. Deux ans plus tard, elle étudie déjà à l’école normale de Québec en vue de devenir enseignante. Elle n’a que 16 ans en 1906 lorsqu’elle commence à donner ses cours aux Éboulements dans Charlevoix.

Les maternelles quatre ans universelles n’étaient pas à l’ordre du jour à l’époque de Laure Gaudreault. Cette pionnière du syndicalisme enseignant donnait néanmoins la priorité à une éducation de qualité qui pourrait rejoindre plusieurs de nos préoccupations actuelles.

La priorité de l’éducation

Si le gouvernement actuel peut définir l’éducation comme une priorité, cela n’était pas aussi évident au temps de Laure Gaudreault. Née dans une famille où l’éducation est bien vue, avec une mère très scolarisée pour son époque, elle grandit toutefois dans une société où l’agriculture prime. Ses contemporains ne considèrent pas la formation des enfants comme un atout important, préférant garder tous les membres de la famille et surtout les jeunes au service de la culture de la terre.

Photo: Courtoisie Serge Gauthier

Peut-être que le fait d’avoir été incapable d’aller à l’école en bas âge fait-il émerger chez Laure Gaudreault cette conscience de la nécessité de l’accès à l’enseignement ? Mais retenons que son parcours est un peu hors-norme dans le Charlevoix plutôt traditionaliste de la fin du XIXe siècle. Laure Gaudreault, femme célibataire et éduquée, se démarque de son époque et de sa société immédiate par sa volonté d’accorder une priorité à l’éducation des jeunes.

Bien qu’elle ait choisi l’enseignement, elle se rebelle bientôt contre cette tâche qu’elle juge ingrate. Après un peu moins de quinze ans dans des écoles de rang, Mme Gaudreault devient en 1929 l’une des premières femmes à occuper une fonction de journaliste au Québec, au Progrès du Saguenay à Chicoutimi. Elle y tient une sorte de « courrier du coeur » qu’elle signe du titre de « Cousine Laure ».

Bien mal lui en prit puisque plusieurs des lettres reçues proviennent d’institutrices rurales malheureuses. Laure Gaudreault connaît bien leurs récriminations, qui sont la cause de son propre retrait de l’enseignement : faibles salaires (100 $ par année), renvoi de l’institutrice chaque année, impossibilité de se marier et de continuer à enseigner, conditions de vie misérable dans les écoles de rang, isolement face au harcèlement des membres peu instruits de commissions scolaires qui sont alors paroissiales.

Le germe de l’engagement

Contre toute attente, Laure Gaudreault, qui aurait pu se contenter d’un poste avantageux de journaliste, revient à l’enseignement en 1931. Le désir de changer les choses a germé en elle. Ici, il est important de ne pas négliger le fait qu’elle possédait déjà une réflexion sociale avancée lorsqu’elle décide de s’impliquer dans le monde de l’éducation et du syndicalisme enseignant.

Laure Gaudreault connaît bien l’encyclique Rerum Novarum (Quelque chose de nouveau) parue en 1891 sous l’égide du pape Léon XIII. Un ami de sa famille, Mgr Eugène Lapointe (1860-1940), fut le pionnier du syndicalisme catholique au Québec et, dès lors, elle a bien saisi la nécessité d’agir dans le « monde social ». Pour tout dire, en 1966, alors qu’elle termine sa vie active, Laure Gaudreault cite encore des extraits de l’encyclique Rerum Novarum, qui reste au coeur de son engagement. Elle en retient notamment la notion de misère imméritée pour définir la situation des institutrices rurales.

L’engagement de l’enseignante est bientôt total. En 1937, elle devient une syndicaliste rémunérée à temps plein (450 $ par année) au moment de la création de la Fédération catholique des institutrices rurales du Québec. Elle prend conscience de l’ampleur de sa tâche et se répète souvent à elle-même et dans ses discours publics : « Ce n’est pas parce que personne ne parle que la justice règne. »

Laure Gaudreault doit négocier avec des commissions scolaires paroissiales dirigées par des personnes de la localité, sans formation. Elle parcourt le Québec en auto, sur de bien mauvais chemins, afin d’assurer la syndicalisation des institutrices rurales. Elle connaît rapidement du succès et elle gagne ses causes.

En 1944, le gouvernement libéral d’Adélard Godbout accorde le droit d’arbitrage et la reconnaissance syndicale aux institutrices rurales. Ce gain est toutefois annulé deux ans plus tard sous la gouverne de Maurice Duplessis, qui est plutôt sensible aux désirs des milieux ruraux peu enclins à favoriser l’éducation. Ces femmes que représente Laure Gaudreault n’ont que peu de grâce aux yeux de Duplessis, qui les traite de « vieilles filles ».

Plus que jamais, Mme Gaudreault mène un syndicalisme de combat. Elle se qualifie alors d’excessive dans sa tâche, et non de modérée. Sans surprise, elle voue une haine féroce à Maurice Duplessis et, après une négociation encore une fois improductive, elle dira de manière presque vindicative : « Si Duplessis frappe un poing sur le bureau, j’en frappe deux. » Il faudra attendre son successeur, Paul Sauvé, en 1959, pour que les enseignantes retrouvent leur droit à l’arbitrage et que leur salaire fasse un bond notable en passant de 600 à 1500 $. Une négociation presque miraculeuse qui couronne d’un réel succès les années difficiles vécues par Laure Gaudreault.

Avant-garde

Faut-il penser qu’à la veille de la Révolution tranquille, la venue plus grande d’hommes (autres que des religieux) dans le milieu de l’enseignement ait favorisé ce succès ? Laure Gaudreault a vu clairement que la tâche d’enseigner fut d’abord comblée surtout par des femmes et que cela a rendu cette fonction sans doute moins valorisée. Elle se moquera d’ailleurs de son curé de la paroisse de Clermont, l’abbé Félix-Antoine Savard (1896-1920), l’auteur de Menaud, maître-draveur, qui la qualifie de « communiste » puisqu’elle n’accepte pas, selon lui, le sacrifice nécessaire des institutrices qui leur accordera « une étoile dans le ciel après leur mort ! ».

Laure Gaudreault veut plutôt du changement, des conditions meilleures dans cette vie pour les institutrices et le plus tôt possible. Féministe, elle le sera en lien avec sa classe sociale et dans la modestie, raillant quelque peu les suffragettes qui vont, selon elle, « promener leurs toilettes à Québec ». Naturellement en accord avec le droit de vote des femmes, l’engagement féministe de Laure Gaudreault se vivra au quotidien dans la revendication concrète de conditions matérielles afin d’améliorer la vie et le sort de femmes enseignantes d’une condition plutôt humble.

L’apport de Laure Gaudreault dans la valorisation de l’éducation au Québec est inestimable. Avec la Révolution tranquille, elle a vu venir avec satisfaction la création du ministère de l’Éducation et l’accès plus facile à l’éducation pour les jeunes du Québec. Pionnière du syndicalisme québécois, elle a pu paraître plus conservatrice ou même réactionnaire avec le temps, s’opposant notamment à l’usage de la grève dans le monde scolaire. C’était sans doute un effet du temps et peut-être la crainte des changements rapides qui se produisaient alors. À la fin de sa vie, elle craignait même d’avoir été à l’origine d’un mouvement syndical devenu trop imposant.

En fait, Laure Gaudreault a toujours conservé une vision exigeante de la tâche de l’enseignante. Ses convictions, avec le temps, la portaient plus encore vers un « ordre enseignant » que vers le syndicalisme que nous connaissons actuellement.

L’engagement de Laure Gaudreault est celui d’une éducatrice de terrain et les mots suivants définiraient bien cette grande dame : entêtée, pragmatique, engagée, fervente, concrète. Au fond, elle restera au service des plus humbles et ne négociera jamais à la baisse les conditions matérielles requises afin d’assurer une éducation de qualité et la reconnaissance du droit à l’éducation.

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1 commentaire
  • Philippe Dubé - Abonné 15 juin 2019 10 h 05

    Rerum Novarum

    La bonne traduction en français du titre de cette encyclique, fondement de la doctrine sociale du catholicisme romain, est "De choses nouvelles" et non, comme l'auteur le suggère ici, "Quelque chose de nouveau". La nuance est importante puisqu'elle émane d'un vibrant courant de pensée très puissant en Europe dans les dernières décennies du XIXe siècle, porté notamment par l'anarchiste français Pierre-Joseph Proudhon et le communiste allemand Karl Marx. "De choses nouvelles" exprime clairement le fait que de nouveaux enjeux émergent et s'imposent en fait dans la société d'alors. L'Église doit se positionner devant la montée des revendications populaires et, par ce texte inaugural lancé le 15 mai 1891 par le pape Léon XIII, elle le fait de manière éloquente. Elle annonce que le nouveau contexte social vient changer radicalement le point de vue de l'Église et du coup, elle reconnait la légitimité des mouvements sociaux qui s'organisent autour de syndicats ouvriers et ce, à l'échelle internationale même. L'Église ne peut rester indifférente face à un telle mobilisation générale.