L’école à l’heure du divertissement numérique

Pour Blaise Pascal, les êtres humains sont habités par un instinct qui les pousse à chercher le divertissement «du dehors». Bien qu’ils aspirent au repos, celui-ci leur devient toutefois rapidement insupportable dès qu’ils en sont imprégnés. Rongés par l’ennui, ils s’agitent, se mettent à courir après de vains objectifs pour ne pas s’adonner à une réflexion sur leur condition humaine.
Illustration: Tiffet Pour Blaise Pascal, les êtres humains sont habités par un instinct qui les pousse à chercher le divertissement «du dehors». Bien qu’ils aspirent au repos, celui-ci leur devient toutefois rapidement insupportable dès qu’ils en sont imprégnés. Rongés par l’ennui, ils s’agitent, se mettent à courir après de vains objectifs pour ne pas s’adonner à une réflexion sur leur condition humaine.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Quel jugement porterait Pascal sur l’état de notre système d’éducation si le dieu sur lequel il avait décidé de parier lui permettait de revenir parmi nous ? Se paraphrasant lui-même, peut-être affirmerait-il « que tout le malheur des élèves vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une salle de cours sans leurs téléphones intelligents »…

Pascal, Blaise de son prénom (1623-1662), était un mathématicien, un physicien, un moraliste, un philosophe et aussi un inventeur à l’esprit pragmatique. Entre autres choses, on lui doit la création de la toute première machine arithmétique. Toutefois, ses textes qui ont le plus retenu l’attention sont sans aucun doute ses Pensées, fragments d’une œuvre que, mort trop jeune, il n’aura jamais eu le temps de terminer.

Photo: Courtoisie Réjean Bergeron

Lorsqu’il écrit ces lignes, la belle conception de l’univers des anciens est en train de voler en éclats. Terminée la belle image du monde où chaque chose était à sa place, où il était facile de discerner le Bien et le Mal et de trouver le sens de l’existence de l’être humain qui, croyait-on, occupait le centre de l’Univers. Depuis Copernic, la Terre et son plus digne habitant ont été déplacés à la marge et, pire encore, certains penseurs commencent même à avancer l’idée que cet Univers pourrait bien être infini, possibilité qui n’aura de cesse d’effrayer Pascal et de le confronter à une foule de questionnements existentiels : l’être ou le néant, la raison ou le cœur, la foi ou la science, le repos ou l’agitation ? « Que deviendra donc l’homme ? Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes ? » s’interroge-t-il dans Pensées.

Pour calmer ses angoisses, Pascal tentera de cerner ce qui fait la spécificité de l’être humain : « L’homme est visiblement fait pour penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite, et tout son devoir est de penser comme il faut. » Penser comme il faut ! Malheureusement, ceci n’est pas donné. Cela se cultive, demande de l’effort, de la concentration, de la discipline et du silence aussi, surtout lorsque ce « roseau pensant » veut faire un effort d’introspection et connaître le monde qui l’entoure.

Toutefois, ce que constate Pascal, c’est que la plupart des hommes en sont incapables — d’où ses pages célèbres sur le divertissement. Laissons-le parler : « Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Pour Pascal, les êtres humains sont habités par un instinct qui les pousse à chercher le divertissement « du dehors ». Bien qu’ils aspirent au repos, celui-ci leur devient toutefois rapidement insupportable dès qu’ils en sont imprégnés. Rongés par l’ennui, ils s’agitent, se mettent à courir après de vains objectifs pour ne pas s’adonner à une réflexion sur leur condition humaine.

« Ludification » de l’enseignement

Depuis la réforme de l’éducation mise en place au Québec à partir des années 2000, loin de vouloir sortir l’élève de l’emprise du divertissement, notre système d’éducation fait tout pour l’amuser, le « distraire » et même l’étourdir en partant de ce qui l’intéresse ici et maintenant, en le plongeant dans une pédagogie de projets où on lui demande de papillonner et de grappiller de l’information à gauche et à droite, tout en s’imaginant pouvoir développer chez lui d’évanescentes compétences au détriment de l’acquisition de solides connaissances. « Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense », constatait Pascal. C’est ainsi que se comporte aujourd’hui notre système d’éducation avec les enfants-rois en exigeant des enseignants qu’ils « ludifient » leurs prestations qui, dorénavant, doivent se présenter comme autant de saynètes amusantes qui sauront capter, l’espace d’un instant, l’attention fugace de leurs apprenants.

C’est que, dans l’esprit des réformateurs, ce qu’il faut combattre à tout prix, c’est encore et toujours ce terrible ennemi qu’est l’ennui dont nous parlait Pascal. Ainsi, au lieu d’aider l’élève à dompter cet instinct qui consiste à être attiré et distrait par tout ce qui brille, bouge et clignote, au lieu de lui apprendre à se concentrer et à se discipliner en lui fournissant un univers serein dans lequel il pourrait penser d’une manière cohérente et apprendre dans le sens fort du terme, on le précipite et le maintient dans un univers éclaté, sans repère, où tout est en mouvement.

Compétence numérique

C’est d’ailleurs à partir de cette volonté de « ludifier » l’ensemble de notre système d’éducation que doit être compris le cadre de référence de la compétence numérique que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a dévoilé à une foule de convertis lors de l’ouverture du 7e Sommet du numérique en éducation. Bien qu’anecdotique, le fait que le ministre ait été présenté aux participants du sommet par un petit robot empathique aux formes humanoïdes « répondant » au nom de Pepper est tout de même révélateur de l’approche infantilisante et anthropomorphique qui guide les recherches et pratiques de certains technopédagogues… Mais passons.

Car, en réalité, en quoi consiste ce cadre de référence ? Il s’agit en fait d’une tentative un peu désespérée de consolider la réforme de l’éducation en lui plaquant, histoire de lui donner un lustre futuriste, une douzaine de compétences numériques qui sont définies dans le document en question comme des « savoir-agir complexes ». Le but recherché ? Faire en sorte que les apprenants — quel mot détestable — puissent « agir en citoyens éthiques » en les plongeant dans la potion magique du numérique. Ainsi, le numérique pour l’apprentissage, le numérique pour la communication, le numérique pour la culture informationnelle, mais aussi pour la collaboration, l’inclusion, le développement de la personne, la résolution de problèmes, le développement de la pensée critique, l’innovation, la créativité et la création de contenu.

Oui, de contenu, car dans ce document, comme pour la réforme de l’éducation en général, jamais il n’est question de connaissances, de savoirs et encore moins de vérités, comme si les penseurs à l’origine de cette grande liquéfaction de notre système d’éducation s’étaient évertués, à la manière de somnambules, à préparer le terreau fertile sur lequel prendront racine les fake news et vérités alternatives de ce monde face auxquelles, par la suite, ils prendront des airs hébétés une fois réveillés.

En fait, l’important ici n’est pas de faire en sorte que l’élève accède à des vérités, mais qu’il produise ou trouve du « contenu », de l’« information », des « données » qu’il pourra ensuite mettre en forme et surtout faire circuler à l’aide des nombreuses applications numériques que les grandes entreprises technologiques comme Google, Facebook, Apple et Microsoft mettent si généreusement à sa disposition… « Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non pas la prise, qu’ils recherchent », avait compris Pascal en parlant de ceux pour qui l’agitation représentait la seule manière d’être.

Ainsi, à l’école du divertissement numérique, ce qui importe, ce n’est pas d’apprendre ou de connaître, mais de partager des impressions, des opinions, de surfer, d’être dans le mouvement perpétuel, de faire en sorte que l’esprit de l’apprenant soit toujours en ébullition, excité et, par conséquent, éparpillé. « Mais, ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connaître : car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable aussitôt qu’on est réduit à se considérer et à n’en être point diverti », se désolait toujours Pascal.

Un problème de santé publique

Les conséquences néfastes qui découlent d’une pareille conception de l’éducation commencent sérieusement à se faire sentir chez cette génération de jeunes qu’on a abandonnés à eux-mêmes et à leurs écrans : déficit de sommeil, mauvaise condition physique, problèmes graves de littératie, déficit de l’attention, diminution des résultats scolaires, difficulté à interagir avec les autres en face à face, sentiment de solitude, troubles anxieux, surmédication, détresse psychologique, dépression…

Toutefois, ces drapeaux rouges, ces symptômes et ces demandes d’aide, notre société ne semble pas encore prête à les voir ni à les entendre tellement elle est possédée par une forme perverse de fétichisme technologique. « Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir », écrivait Pascal. Je vous laisse le loisir de remplacer ce « quelque chose » par la première image qui vous vient à l’esprit…

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com

10 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 8 juin 2019 08 h 43

    De l'ennui du solipsisme


    Parlant d’ennui, il y a eu aussi Sören Kierkegaard qui situait « l'ennui comme la source de tous les maux ». L'ennui, comme phénomène tout aussi social et culturel qu'individuel, est caractérisé par l'indifférence et le désœuvrement ambiants. L'ennui viendrait avec la conscience profonde de la vacuité de son existence face à la Mort Éternelle. Face à l'angoisse existentielle que procure cette conscience du néant, l’humain est devenu très créatif dans ses «affairements» visant à chasser l’ennui. Ensuite, avec Schopenhauer, on verra que ce pauvre humain qui souffre de se sentir vide et vain est condamné à osciller perpétuellement entre la satisfaction de ses désirs et l'ennui qui s'ensuit. On souffre de l’éternelle répétition de cette chaîne de conduite : l’ennui fait naître le désir qui cherche à être satisfait-on agit pour satisfaire ce désir-retour à l’ennui-naissance d’un nouveau désir-action pour le satisfaire-retour à l’ennui, etc. et ainsi va la vie qui court, telle un hamster dans sa roulette, et ne mène nulle part.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 8 juin 2019 08 h 47

    De l'ennui du solipsisme (suite)


    Comme la souffrance rend souvent égoïste, il semble que l'humain d'aujourd'hui cherche désespérément à se remplir de lui-même par lui-même et se noie alors dans son solipsisme ou, par exemple, dans ses centaines d’égoportraits. Nourri d'un narcissisme exacerbé, son égocentrisme ne connaît plus de limites et l'Autre ne devient qu'un objet qu'il utilise pour son bon plaisir. Et paradoxalement, cela peut mener jusqu'à vouloir détruire l'Autre dont il dépend pourtant de son regard pour se sentir exister pleinement. Ainsi, avec ses désirs effrénés de liberté, d'originalité et d'accomplissement personnels apparaît le risque de la transgression des limites chez celui qui veut « être vu comme étant spécial. » Il est facile de voir tout autour de nous que le goût pour les extrêmes de toutes sortes se développe. Enfin, pour les penseurs de la transcendance, l’espoir de guérison réside dans deux grandes peurs à surmonter pour que l'humain puisse se dépasser: la peur d'être Autre, c’est-à-dire d'être dépossédé de soi-même qui amène à vouloir défendre ce qu'on est et ce qu'on a d'autant plus quand ce qu'on est et ce qu'on a sont intimement confondus; et la peur d'être seul qui fait que, lorsqu'on est poussé dans ses derniers retranchements face à l'angoisse, le combat et la guerre deviennent des moyens ultimes de s'unir à l'autre.

    Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 8 juin 2019 15 h 23

      Bonne saisie de la balle au bond pour compléter la réflexion de l'auteur. Deux devoirs de philo pour le prix d'un.

      Merci M. Therrien!

  • Jean Richard - Abonné 8 juin 2019 10 h 42

    Mieux le non numérique ?

    La technophobie et la numéricophobie sont-elles l'aboutissement d'un acte de pensée profonde ? Il est à craindre que certains répondent oui à une telle question. Hélas, les phobies sont des craintes non justifiées résultant non seulement de l'incompréhension d'un phénomène, mais d'un refus de parvenir à sa compréhension.
    Avant d'accoler le mot numérique à tous ces démons, à toutes ces sorcières avec lesquelles on veut faire peur au monde, il conviendrait peut-être de savoir que le numérique, ce n'est qu'un mode de stockage et de transmission de l'information. Ainsi, il y a moins de dix ans, la télévision conventionnelle passait de l'analogique au numérique. Qui y a vu une différence dans le contenu présenté ? De son côté, la radio conventionnelle est encore partagée entre le numérique et l'analogique. Écouter Radio-Canada à l'ordi ou avec son vieux poste radio, où est la différence ? Et quand, avec le passage au CD, on a numérisé des milliers de microsillons vinyle, les a-t-on dénaturés ? Pas du tout. 99 % des gens n'entendront pas la différence entre un pressage vinyle et une gravure CD. 99 % des gens n'entendront pas la différence entre un enregistrement en numérique et un autre en analogique (et on a commencé à enregistrer en numérique avant l'arrivée des CD).
    Quant à la technologie, on a depuis longtemps considéré que l'homme se hissait au-dessus des animaux par sa capacité à concevoir et à utiliser des outils complexes. Si cette capacité continue à exister, ça implique l'outil va continuer à évoluer et de façon incontournable, va devenir de plus en plus complexe.
    Et le ludique dans tout ça ? « Panem et circenses » disait-on bien avant l'arrivée du numérique. Le célèbre Colisée dont les ruines attirent des milliers de touristes chaque semaine était-il un temple de méditation et de cogitation de grands philosophes ? Non, c'était un endroit pour amuser le peuple. Certes, le peuple qu'on nourrit et qu'on amuse est plus malléable. C'est une autre histoire...

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 8 juin 2019 11 h 57

    Réactionnaire à rebours?!

    Trois fois la bibliothèque de Voltaire, soit 30 000 livrels de tout au plus 300 K environ chacun (quand on sait les confectionner comme il faut), tient sur une micro-puce même pas aussi grosse que le bout de mon petit doigt. Il faudrait être très négationniste en diable pour y voir une quelconque régression et prétendre qu'un génie scientifique révolutionnaire tel que Pascal abonderait en ce sens-là. Au contraire, la tragédie de notre époque, c'est de constater combien les capitalistes culturels qui sévissent encore continuent de tout faire en leur pouvoir pour détruire la chose numérique du livretout en tentant de la réduire absurdement aux conditions matérielles du papier. C'est désastreux pour l'avancement des esprits en toute liberté créatrice!

  • Alain Contant - Abonné 8 juin 2019 13 h 21

    Blaise Pascal

    Le lumineux devoir de philo de M. Bergeron m'a ravi, d'autant plus que je l'ai lu format papier, au balcon ensoleillé, alors que passaient devant moi des adeptes du Festival du bruit, de la pollution, de la vulgarité et de la surconsommation.

    Rien n'a changé depuis qu'Adam et Ève ont été chassés du Paradis terrestre, sauf nos façons de perdre notre temps, de nous distraire, de nous aliéner. M. Bergeron se désole de notre pédagogie; j'ai eu moi-même à adopter la méthode «Claire Lamarche» devant les soixante-quinze étudiants venus entendre le cours de Preuve civile et administrative que je donnais à l'UQAM en 1991. Cours de trois heures !

    Je les ai divertis. En ai-je fait des juristes ?

    Alain Contant
    avocat retraité
    Grand Ami du Devoir