Humaniser la mondialisation grâce au dialogue interculturel

Le philosophe français Jacques Poulain (né en 1942) a publié en 2017 «Peut-on guérir de la mondialisation?» aux Éditions Hermann.
Illustration: Tiffet Le philosophe français Jacques Poulain (né en 1942) a publié en 2017 «Peut-on guérir de la mondialisation?» aux Éditions Hermann.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

À l’évidence, la mondialisation a plombé la démocratisation amorcée dans les années 1960 et provoqué une crise généralisée de légitimité envers les autorités politiques, une perte de confiance mutuelle entre les dirigeants et même au sein des populations. Que s’est-il donc passé de si bouleversant au cours des dernières décennies ? Pour répondre à cette question, je vous propose de suivre la réflexion critique du philosophe français Jacques Poulain.

Photo: Courtoisie André Baril

Dans les années 1970, j’ai eu la chance de suivre les cours de Jacques Poulain lorsqu’il était professeur à l’Université de Montréal. Au tournant des années 1990, il se retrouve en France, anime le Collège international de philosophie et devient le titulaire de la Chaire UNESCO de philosophie de la culture et des institutions. Ces dernières années, il a participé au dialogue transculturel en compagnie notamment du philosophe tunisien Fathi Triki. C’est le résultat de ses observations politiques qu’il vient de rassembler dans son dernier ouvrage, Peut-on guérir de la mondialisation ? (Éditions Hermann, 2017).

La question des médiations

Avant de nous hisser à la hauteur des échanges mondialisés, il faut retrouver la manière dont les humains ont réussi à exister non seulement comme espèce mais aussi comme êtres de liberté et de vérité. Arrêtons-nous quelques instants pour observer les premières années d’un enfant. Dès les premiers mois de sa vie, par son babil puis par la sélection des sons de la langue maternelle, le nourrisson va connecter ses expériences sensibles et motrices à sa propre insertion dans la vie des signes. Énigme, miracle ou simple bricolage ? Peu importe.

Ce qu’il faut surtout ici retenir, comme Jacques Poulain l’a bien montré dans ses ouvrages, c’est que l’enfant n’entrera pas directement dans le monde par les sens ou par l’action, mais qu’il y parviendra par l’entremise de la langue de sa communauté et en apprenant petit à petit à jouer ses rôles sociaux d’auditeur et d’interlocuteur. Cette connexion des activités sensorimotrices aux circuits audio-phoniques peut seule rendre compte de notre présence singulière dans le monde. La pensée ne se réduit pas à la conscience immédiate. De même, la pensée n’émane pas d’un cerveau isolé. Elle prend plutôt sa source dans un dialogue qui servira non pas tant à exprimer des besoins qu’à dresser un plan ou un dessin sur lequel la vie, les actions et l’environnement naturel pourront apparaître devant nous.

Or, cette entrée de l’enfant dans la vie sociale fut vécue pendant des millénaires à l’intérieur de petites communautés et généralement avec le secours des dieux. Pour les générations précédentes, la prise de parole arrivait après l’écoute d’une autre parole, codée, voire ritualisée. Aujourd’hui, ce monde ne tient plus. Pourquoi ? Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les expérimentations de la nature, de soi-même ou avec autrui ont été reliées à l’expérience la plus libre et la plus vaste que nous puissions tenter sur nous-mêmes : la communication à l’échelle planétaire. Du coup, les contraintes inutiles contenues dans les religions et même dans les communautés nationales sont devenues injustifiées, voire risibles. La mondialisation nous inflige une douloureuse remise en question des identités ou des héritages.

Les mirages de l’ordre libéral

Prenons maintenant un peu (et même beaucoup) de hauteur. Comment assurer une entente entre les peuples dans le contexte de la mondialisation ? En découvrant l’immense liberté disponible dans l’expérience de communication, nous avons cru pouvoir accéder directement à l’authenticité de notre pensée du seul fait de l’exprimer. Cru qu’il suffisait de dire sa croyance pour être dans le vrai. Certes, le droit protège la liberté d’expression, mais il ne peut garantir d’avance la véracité de ce qui sera exprimé. C’est seulement dans la discussion et dans l’action que nous saurons si tel contenu ou tel rituel s’avère valide ou « universalisable ». Nous avons cru en même temps que la communication avait une finalité, qu’il suffisait de communiquer pour réussir à nous entendre. Mais non, aucune éthique ne nous dispense de penser (pensare : peser, juger). Double erreur, donc, dont les répercussions négatives, voire autodestructrices, seront innombrables : « crise de légitimité », « incertitude », « vol de la plus-value », « individualisme forcené », « paupérisation », « primitivisation », « totémisme », « déferlante capitaliste ». Jacques Poulain n’en oublie aucune.

Que s’est-il donc passé ? Au cours des dernières décennies, nous avons découvert l’expérience de liberté accessible dans le jugement : la liberté de dire oui ou non à notre interlocuteur. C’est cette liberté de mettre fin à n’importe quelle entente, incarnée notamment par les discours de Donald Trump, qui éclate aujourd’hui au grand jour. Toute personne a désormais le droit à ses opinions et à sa dissidence, d’autant que cette liberté la confortera dans sa conviction d’être sur le droit chemin, aussi bien moral que politique, car « le droit d’avoir des opinions divergentes agit comme preuve par neuf de notre esprit démocratique », précise Jacques Poulain.

Évidemment, cette philosophie des libertés utiles au maintien de l’ordre établi nous conduit toutes et tous dans une impasse. Les injustices prolifèrent, mais la société libérale ne peut intervenir. Elle n’ira pas plus loin que le respect des diversités, car comme l’écrit encore le philosophe : « C’est cette multiplicité égalitaire des opinions qui vient racheter et faire oublier l’unilatéralité masquée du contrat de travail. » Ainsi, le rapport de force entre le capital et le travail est occulté par l’expansion même des opinions ou des convictions.

En effet, en proclamant l’égalité des opinions, l’humain se croit libre, mais il se neutralise lui-même, car il abandonne le jugement de vérité ou de fausseté qu’il doit pourtant porter sur le monde pour être en mesure de le partager. Où est l’erreur ? Ce n’est pas l’expression d’une pensée qui rend le monde proprement humain, mais le partage d’un monde commun.

Cet échec du libéralisme à promouvoir le partage du monde est évidemment exacerbé par la manière dont on a cru pouvoir réguler les besoins et les désirs sur le modèle des échanges économiques. Dans l’économie de marché, on croit pouvoir fonder le bonheur de tous sur la plus grande liberté possible, la loi de l’offre et de la demande, autrement dit sur le moins d’intervention politique possible.

Le dialogue interculturel

Vous l’aurez compris, cette neutralisation du jugement et de la politique est devenue le problème philosophique de notre temps. Toutes et tous, nous avons oublié ce qui rend possible notre existence humaine : nous accédons toujours au monde par l’entremise d’une médiation.

En redécouvrant la manière dont l’humain accède à l’expérience du monde, il devient possible d’entrevoir l’aspect positif de la mondialisation : selon Poulain, elle « contraint les partenaires sociaux à produire un monde public ». À cet égard, les enceintes privatisées aux États-Unis sont aussi inacceptables que la manière dont on traite les femmes dans certains pays.

Bien que la mondialisation nous inflige un douloureux vertige, elle nous conduit à élargir l’espace public de notre propre culture nationale. Les débats portant sur la laïcité de l’État, sur la formation philosophique des citoyens, ou encore sur l’aménagement et la protection de l’environnement, prennent alors tout leur sens. Pour la laïcité, le débat ne doit pas seulement porter sur les droits individuels hérités de la modernité, mais aussi sur la manière dont nous pourrons politiquement promouvoir les nouveaux rôles sociaux de la personne. L’exercice et le partage du jugement, cela commence évidemment à l’école.

Dans le dernier chapitre de son essai, Poulain ne fait pas l’erreur de condamner les cultures ni de diaboliser la mondialisation. Il a plutôt des suggestions pour celles et ceux qui voudraient participer au dialogue interculturel (ou transculturel). D’emblée, il nous prévient : il ne suffira pas de vouloir respecter chaque culture pour amorcer ce dialogue et le mener à terme. Sur ce point, le philosophe est très clair : « […] la compréhension réciproque qui vise à produire un dialogue interculturel uniquement préoccupé de surmonter leurs antagonismes actuels en obligeant chacun à respecter formellement leur pure et simple existence constitue la pire injustice qu’elles puissent subir puisqu’en les considérant à partir de cette perspective morale, on leur ôte d’avance la possibilité d’être une forme de bonheur et de vérité pour tous, une forme de vie universelle. »

Qu’est-ce à dire ? Puisqu’il sera désormais impossible de nous élever plus haut que là où l’expérience quotidienne de la communication peut nous mener, le dialogue entre les cultures consistera à « juger ces cultures en jugeant du rapport d’harmonisation de leurs mondes avec le monde commun à toutes les cultures », comme nous l’explique finalement Jacques Poulain. Autrement dit, le service à rendre à chaque culture, c’est de reconnaître non pas son particularisme, mais sa capacité à porter chaque être humain vers l’universel. Il faut donc éprouver nos cultures de l’intérieur, rejeter ce qui ne va pas et partager ce qu’elles ont de meilleur à donner du point de vue des libertés « universalisables ». Participer à un tel dialogue interculturel, tel est le défi philosophique de notre temps.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires, écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.

12 commentaires
  • Réal Boivin - Abonné 27 avril 2019 06 h 35

    RÉQUISITOIRE CONTRE L'IDÉOLOGIE MULTICUTURALISTE DU CANADA

    Le multiculturalisme à tout cran canadien qui confine les différentes cultures qui existent dans un communautarisme sectaire ne peut aucunement aider les canadiennes et canadiens à vivre ensemble.

    Même chose pour pour les espaces sécuritaires (safe space) qui, en s'imposant dans les universités, enferment les individus dans un monde égocentrique qui n'existe que pour eux mêmes.

    Les partisans anti projet de loi pour la laïcité de l'état nous l'ont démontré en défilant dans les rues de Québec et Montréal avec des pancartes insultantes (xénophobes, racistes, etc,) pour les citoyens qui appuient massivement le PL21 qui, eux et elles, non pas eus droits aux mêmes égards que ces personnes réclament pour elles mêmes et/ou leur groupe respectifs.

    Pour monsieur et madame tout le monde, il ne reste plus que l'isoloir du bureau de scrutin comme espace sécuritaire.

  • Gaston Bourdages - Abonné 27 avril 2019 09 h 21

    « Humaniser la mondialisation...» ou...

    ....humaniser les auteurs, les acteurs à l'origine, à la source de la mondialisation ?
    Et si l'argent, sa recherche était le « moteur », le carburant servant à la mondialisation ? Pourrions-nous penser humaniser l'argent ?
    Un temps après ma sortie de pénitencier, une ex-employée rencontrée, de me dire acec fermeté, clarté et transparence : « Gaston, tu avais besoins de prison pour t'humaniser » en me référant à une situation particulière où à l'argent j'avais accordé une telle importance au détriment de la dignité humaine. Combien elle avait raisons.
    Ce n'était pas « ma » mondialisation qui avait besoin d'être humanisée mais ma propre personne.
    Merci monsieur Baril pour cette heureuse invitation à faire examen puis prise de conscience.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marc Therrien - Abonné 27 avril 2019 09 h 29

    S’écouter pour se comprendre et se comprendre pour s’entendre


    Ainsi, le dialogue interculturel ayant pour objet de départager dans le particulier ce qui est universalisable de ce qui ne l’est pas est le défi philosophique de notre temps. Il l’est d’autant plus que la démocratie repose sur un fragile équilibre. Certains la remettent même en question quand ils jugent que la «vox populi» ou encore, la doxa, ne fait pas bon usage de la raison pour se fier plutôt aux émotions primaires qui l’animent.

    Les débats sur la laïcité qui impliquent nécessairement la relation avec les immigrants mettent en lumière deux visions du monde sur le concept de l’accueil d’autrui qui se confrontent voire même s’affrontent. Il y a celle des arrivants d’ailleurs, demandeurs d’accommodements, qui disent quelque chose comme «si vous êtes accueillants envers nous comme vous le prétendez, vous acquiescerez à notre demande en nous acceptant tel que nous sommes et ce, simplement en tout respect de l’hospitalité». Et il y a celle de la communauté d’accueil qui refusent que les demandeurs s’excluent eux-mêmes de leur communauté au nom d’une notion plus transcendante de l’accueil qui réfère à l’inclusion et à l’intégration dans la société existante. En somme, les premiers aimeraient qu’on leur dise «bienvenue chez nous, mettez-vous à l’aise, faîtes comme chez vous» alors que les deuxièmes ont envie de dire «bienvenue parmi nous, nous sommes enchantés de vous accueillir et merci de bien vouloir respecter nos règles et traditions ». Souvent, dans les conflits, l'un a raison et l'autre n'a pas tort dépendant de la perspective. La seule façon que nous connaissons actuellement de mettre fin au débat est de le trancher en passant au vote. Et bien entendu, comme le fait de choisir entraîne l’exclusion qui crée du mécontentement, on peut alors se demander si c’est pour cette raison qu’un gouvernant peut éviter de faire un choix.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 27 avril 2019 09 h 33

    S’écouter pour se comprendre et se comprendre pour s’entendre (suite)


    Comme l’a déjà titré Le Monde diplomatique dans un de ses numéros : Penser est un sport de combat ». Le débat démocratique est donc un espace de lutte civilisée des visions du monde qui s’entrechoquent. Depuis des siècles, on s’occupe entre humains à faire usage de la rationalité pour débattre d’idées afin de convaincre autrui que l’on a raison. Cependant, dans un monde qui se complexifie de plus en plus en se diversifiant, la pensée cartésienne atteint parfois ses limites. Il n’y pas de solution simple qui puisse se développer quand la polysémie des concepts essentiels qui pourraient fonder le vivre-ensemble rend très difficile la compréhension mutuelle de la réalité que l’on essaie de construire ensemble. Trop souvent, on escamote l’étape essentielle de bien définir les termes qui pourraient constituer le cadre de référence à être partagé.

    La fondation du vivre-ensemble requiert alors qu’on quitte le terrain du débat antagoniste et polarisé pour rejoindre celui du dialogue. L’apprentissage du dialogue demande qu’on puisse évoluer vers la pensée complexe qui est conjonctive plutôt que disjonctive, comme nous l’enseigne le sociologue et philosophe Edgar Morin. Dans la recherche du dialogue créateur de sens partagé où s’entrecroisent les jugements de faits et de valeurs, il deviendra peut-être pensable de surmonter les grands obstacles à l’entente mutuelle. Avec Edgar Morin et la pensée complexe, on aspire à soulager les excès de l’idéalisme qui fait que les idées en viennent à se prendre pour la réalité qu’elles essaient de traduire, du dogmatisme qui enferme la théorie pour l’empêcher de se transformer dans la pratique et de la rationalisation qui essaie d’amputer le réel de sa partie « irrationalisable » dans l’espoir de mieux le contenir et le maîtriser.

    Marc Therrien

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 27 avril 2019 17 h 32

    ..et la raison...

    Il est dommage que ce texte s'en tienne aux symptomes et soit sutout descriptif. Il est tout à fait exact que le dicton" à chacun son opinion" constitue le début et la fin de beaucoup d'échanges et que cela est sous tendu par un égalitarisme et une netralisation des opinions différentes.Mais il est surprenant de constater que dans le texte il ne soit pas fait mention du fait qu'une opinion n'a plus besoin d'être argumentée ni fondée pour être avancée. Je dirais même qu'une personne qui voudrait argumenter ou étayer son opinion se verrait sûrement taxer de dogmatique. Tout cela résulte d'une mise en sourdine de la raison au profit des émotions et du ressenti.
    Par ailleurs il est surprenant de lire:"Ce n’est pas l’expression d’une pensée qui rend le monde proprement humain, mais le partage d’un monde commun." comme si pour qu'un puisse parler d'un partage d'un monde commun il ne fallait pas déjà avoir pensé le monde à partager. Un auteur bien connu faisait ainsi la distiction entre une araignée qui construit sa toile et un travailleur qui fait un ouvrage. Le second le fait dans sa tête avant de la faire pas l'araignée...

    Pierre Leyraud

    • Claude Bernard - Abonné 28 avril 2019 13 h 23

      Peut-être, qu'en savons-nous, que l'araignée aussi construit sa toile dans sa tête avant de la construire dans le réel.
      Cela n'a rien d'impossible.
      Après tout, elle doit s'adapter d'avance à chaque situation, à la géométrie des lieux, au vent dominant, aux mouvements de ses appuis etc...

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 28 avril 2019 15 h 01

      Claude Bernard
      On se demande bien pourquoi pour une même espéce d'araignée la toile tissée est toujours identique géométriquement ! Comme adaptation d'avance (!!) on fait mieux. Mais il est toujours possible qu'une araignée d'une espèce ne se comporte pas de la même que les araignée de la même espèce. Dans le monde des possibles bien des choses peuvent arriver.
      Pierre Leyraud