Robespierre, un gilet jaune?

Des droits pour tous les hommes, peu importe leurs conditions sociales, religieuses ou raciales, tel est le credo de l’Incorruptible.
Illustration: Tiffet Des droits pour tous les hommes, peu importe leurs conditions sociales, religieuses ou raciales, tel est le credo de l’Incorruptible.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Le mouvement social et politique des gilets jaunes est probablement la plus grande crise qu’a vécue la France depuis mai 1968. Cette crise, contrairement à la croyance populaire, n’a rien de surprenant. Elle est en fait le résultat d’un amalgame complexe de problématiques pour lesquelles il n’existe pas de solutions simples.

Photo: Sylvain Martel Cégep de Sherbrooke Philippe Munch et Antonin-Xavier Fournier

Sur le plan politique, les espoirs suscités par Emmanuel Macron étaient à la hauteur des transformations gigantesques qu’il a provoquées avec le mouvement En marche !. En l’espace de quelques semaines, la Ve République allait mettre fin à la dialectique partisane qui l’animait depuis sa fondation en 1958 en sanctionnant lourdement les partis traditionnels. Au passage, le Parti socialiste a été presque anéanti et les partis de droite, d’allégeance gaulliste, ont subi une très lourde défaite. De plus, la percée de Marine Le Pen au deuxième tour laissait déjà entrevoir que la révolte populaire n’était pas très loin.

Il faut se rappeler que les deux prédécesseurs du président Macron n’ont pas réussi à remplir leurs principaux engagements électoraux et que la population avait déjà une faible estime du pouvoir politique. À ce chapitre, il y a donc dans la déception actuelle du « mouvement Macron » unressentiment envers les échecs successifs de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Si la France devait connaître une troisième présidence « manquée » en 15 ans de vie politique, cela pourrait ouvrir la porte à une révolution politique plus brutale… Pensons entre autres à la prise du pouvoir par le Front national ou encore à une percée de La France insoumise, qui ne serait pas sans rappeler le Front populaire de la grande crise des années 1930.

À cette déception politique s’ajoute une situation économique moribonde. La France connaît depuis longtemps une croissance anémique. Depuis 2012, la croissance moyenne du PIB est de 1 %, ce qui pèse sur l’endettement très élevé du pays et sur la marge de manoeuvre des politiciens afin de lancer des réformes en douceur ou encore de proposer de nouvelles mesures sociales. Ce bilan déjà morose est renforcé par une pression fiscale importante, la France étant parmi les pays les plus imposés au monde. Finalement, le taux de chômage demeure très élevé, particulièrement chez les jeunes. Bref, la situation économique laisse peu d’espoir aux citoyens qui se sentent abandonnés par les réformes de Macron et par le dérèglement du système économique.

Sur le plan culturel, les Français, au contraire des Québécois, ne sont pas des apôtres du consensus et aiment bien descendre dans la rue. Il y a là un amour véritable de la revendication, souvent violente, ce que prouvent par ailleurs les nombreux épisodes révolutionnaires depuis 1789 et la multitude de régimes. En ce sens, la présidence de Macron et la révolte des gilets jaunes, peu importe le résultat des discussions en cours, signifient peut-être la fin de la Ve République et le début d’une nouvelle phase révolutionnaire.

Robespierre et la crise

Dans ce moment trouble et agité de la République, qui rappelle le climat social et politique à la veille de la Révolution, certains politiciens n’hésitent pas à se réclamer de, voire à s’identifier à, Robespierre (1758-1794), l’une des figures révolutionnaires les plus controversées de l’Histoire française. D’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon, leader de La France insoumise, voit en lui un véritable défenseur du peuple.

Maximilien Robespierre, un gilet jaune ? Comme avocat d’Arras épris des Lumières, puis député jacobin à l’Assemblée nationale constituante à Paris, le révolutionnaire n’a cessé de prendre des positions avancées et radicales en faveur des droits du peuple, au point de devenir rapidement aux yeux de tous l’Incorruptible, l’homme public vertueux qui consacre et sacrifie sa vie personnelle à l’intérêt collectif : « Je suis du peuple, je n’ai jamais été que cela, je ne veux être que cela ; je méprise quiconque a la prétention d’être quelque chose de plus. » L’affaire semble donc entendue : Robespierre aurait été un porte-parole du mouvement qui secoue actuellement la France.

En réalité, la réponse n’est pas aussi simple qu’elle le paraît à la lumière des polémiques biséculaires qui entourent ce personnage sulfureux. Pour les uns, l’homme de droit et de loi est un grand républicain, pourfendeur des élites et militant de la liberté et de l’égalité pour tous, des plus pauvres de la société jusqu’aux exclus, comme les Juifs et les Noirs. Pour les autres, c’est l’incarnation du mal en politique, le tyran sanguinaire qui fait exécuter ses adversaires politiques en masse, un génocidaire qui massacre et détruit la Vendée, un idéologue à l’origine de toutes les dérives totalitaires du XXe siècle.

Si plusieurs lectures et interprétations sont ainsi possibles et coexistent depuis l’événement révolutionnaire lui-même, c’est que l’homme politique a fini par incarner l’esprit de la Révolution dans toutes ses contradictions et ses ambivalences, à la fois comme expérience fondatrice de la France moderne, mais aussi comme un moment tragique marqué par un régime de terreur et de violence incapable d’instaurer une démocratie stable. Revisiter l’héritage politique et philosophique de cette figure centrale et marquante de la Révolution à travers les événements présents permet de jeter un éclairage original sur le révolutionnaire, tout en inscrivant le mouvement des gilets jaunes dans la longue histoire de la France.

Justice populaire

Comme l’a bien souligné Marcel Gauchet dans son dernier et plus récent essai (2018), Robespierre n’est pas un penseur au sens classique, comme Locke, Montesquieu ou Rousseau, son père intellectuel. S’il n’a pas produit de doctrine ni de pensée bien spécifique, c’est lui qui donne à la Révolution sa dimension philosophique, en devenant le porte-parole le plus intransigeant de la Déclaration des droits de l’homme adoptée en août 1789. Des droits pour tous les hommes, peu importe leurs conditions sociales, religieuses ou raciales, tel est le credo du député. C’est ainsi qu’il s’oppose avec véhémence au suffrage censitaire réservé aux plus nantis et à la distinction entre citoyens actifs et passifs qui en découle. Pour Robespierre, c’est remplacer la caste privilégiée des nobles par une nouvelle forme d’aristocratie, la plus insupportable de toutes, celle des riches.

Les grands principes fondamentaux et imprescriptibles doivent se traduire dans la pratique de la vie politique et sociale. C’est ici que Robespierre rejoint tout particulièrement les gilets jaunes en traduisant la volonté des sans-voix, des déclassés, bref de la France d’en bas, ceux qu’on appelait à l’époque les sans-culottes. Face aux tenants d’un libéralisme effréné et sans balise, il rappelle la première loi sociale, qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister. […] Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Il appelle à la moralisation du commerce et défend ainsi l’instauration d’un prix juste sur le blé.

Comment ne pas faire un parallèle avec les revendications actuelles sur le pouvoir d’achat et plus spécifiquement sur le prix de l’essence ? Robespierre ira jusqu’à proposer un impôt progressif qui épargne les plus pauvres : « Les citoyens dont les revenus n’excèdent point ce qui est nécessaire à leur subsistance doivent être dispensés de contribuer aux dépenses publiques, les autres doivent les supporter progressivement selon l’étendue de leur fortune. » La révolte fiscale fait ainsi écho à des combats menés depuis la Révolution pour une juste contribution de chacun au bien commun.

Comment Robespierre aurait-il réagi face aux manifestations et à leurs débordements les plus extrêmes ? Il n’aurait pas été rebuté, bien au contraire. Il aurait justifié les violences au nom d’une certaine justice populaire, en insistant sur le prix à payer pour défendre les droits les plus fondamentaux : « Voulez-vous une révolution sans révolution ? » Il aurait même imputé la responsabilité au pouvoir exécutif : « Quand le peuple meurt de faim, il s’attroupe, il faut donc remonter à la cause des émeutes pour les apaiser. » Et cette cause, ce sont les mesures prises par le gouvernement d’Édouard Philippe sous l’impulsion de la politique générale du président Macron. Dans cette perspective, Robespierre aurait bien scandé au sein de l’hémicycle de l’Assemblée nationale : Macron démission !

Homme d’État

Arrêter ici l’exercice de comparaison passerait sous silence le Robespierre homme d’État sous la Terreur (1793-1794), au moment où la République est menacée de toutes parts. Comme membre le plus influent du Comité de salut public, chargé de mettre en place les politiques d’exception pour sauver la patrie, il porte une lourde responsabilité dans les dérives violentes du régime, comme l’arrestation des leaders populaires enragés (Roux, Varlet, Leclerc) et hébertistes (Hébert, Ronsin, Vincent), et la mise au pas du mouvement des sans-culottes.

Le glaive révolutionnaire doit s’abattre sur les ennemis intérieurs qui tentent de désorganiser le gouvernement républicain, ceux que Robespierre désigne comme de faux et ultrarévolutionnaires par leur zèle hypocrite et l’excès de patriotisme. En ce sens, l’homme d’État aurait applaudi à l’arrestation d’Éric Drouet, l’un des porte-parole les plus emblématiques des gilets jaunes, et aurait appuyé du même coup la répression policière de toute agitation sociale. Aussi, comme jacobin centralisateur, il aurait vu d’un mauvais oeil une contestation disséminée à travers la France qui remet en question le rôle central de Paris.

Difficile de prédire avec précision comment Robespierre aurait réagi face au mouvement populaire des gilets jaunes, et les contradictions du personnage nous incitent à la prudence. Chose certaine, il faut bien l’avouer, le grand débat national, malgré un succès relatif, a des odeurs d’opération de marketing politique, ce qui n’est pas sans rappeler l’organisation précipitée des États généraux de 1789… Le président saura-t-il traduire en gestes concrets les doléances du peuple et tirer ainsi des leçons de l’Histoire ? Les élections européennes en mai offriront une première réponse à cette question.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël, dnoel@ledevoir.com

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 24 mars 2019 09 h 04

    croire que l'histoire n'est qu'une repetition a l'infini n'est il une facilité

    s'identifier a Robespierre il faut le faire, n'a-t-il pas été l'être le plus cruel que la france a vue n'être sur son territoire, si l'histoire est souvent faite de similitudes, s'en servir pour en comprendre les dessous de l'histoire est selon moi abusif , car les assisses sont souvent tres différentes, ce serait croire que l'histoire n'est qu'une repetition a l'indfinie, que vous n'êtes pas plus que ce que vos parents voulaient que vous soyez

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 mars 2019 10 h 57

    Robespierre, un gilet jaune?

    Tocqueville un Nostradamus 400 ans plus tard et toujours pas inégalé à ce jour comme visionnaire.

    https://www.les-philosophes.fr/tocqueville/de-la-democratie-en-amerique/site-vente-livres.html

    Où s'en va la démo crassie en 2019, parce qu'on est en 2019 aujourd'hui comme le paraphrasait notre théâtrale premier durant sa campagne publicitaire pour prendre le pouvoir à Ottawa et canoter comme le moussaillon qu'il est, dans les traces de son popa.