Prescription contre les abus de pouvoir

La doctrine: Spinoza situe la nature, Dieu, l’homme et toutes les choses dans un système parfaitement rationnel. Selon lui, l’homme et ses sentiments, comme toutes les choses de la nature, suivent un raisonnement logique.
Illustration: Tiffet La doctrine: Spinoza situe la nature, Dieu, l’homme et toutes les choses dans un système parfaitement rationnel. Selon lui, l’homme et ses sentiments, comme toutes les choses de la nature, suivent un raisonnement logique.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Chaque jour, quelque part dans le monde, une femme, un homme, un enfant est victime d’une agression non dénoncée de la part d’une personne en position d’autorité : viol, intimidation, harcèlement sexuel ou psychologique, fraude, réduction de l’autre à l’esclavage. Les mouvements sociaux tels #AgressionsNonDénoncées, #MoiAussi, #BalanceTonPorc offrent aux victimes une solidarité qui les encourage à briser le silence, à dénoncer leurs agresseurs, à participer à l’établissement d’une société plus juste. Désormais, les victimes ne se résignent plus à subir sans rien dire les comportements abusifs des personnes en autorité. Elles croient assez en la démocratie pour défendre leur droit à la dignité et à la liberté. Mais que pouvons-nous faire pour prévenir de tels crimes ?

Photo: Raphaël Chérétakis Denise Gendron

Plusieurs solutions ont été proposées : par exemple, offrir des cours d’éducation sexuelle à l’école, instituer une justice plus empathique pour les victimes et plus sévère pour les agresseurs, promouvoir davantage l’égalité ou le partenariat homme-femme. Mais encore ! Je propose une petite lecture de l’oeuvre de Spinoza, car ce philosophe rationaliste démontre que tout ce qui arrive à l’être humain s’explique par la logique. Peut-être nous aidera-t-il à comprendre l’enchaînement des idées qui fait régresser à l’état de brute un homme que tous prenaient pour un modèle de réussite — politicien, médecin, dirigeant d’entreprise, professeur, entraîneur, animateur à la télévision, etc. — et, par conséquent, nous inspirera-t-il une conception de l’éducation pouvant prévenir cette régression.

Un exilé

Baruch Spinoza naquit le 24 novembre 1632 à Amsterdam de parents juifs portugais qui avaient fui l’inquisition espagnole. Enfant doué, il fut très tôt initié au Talmud et à la philosophie juive du Moyen Âge par les rabbins de la synagogue. Dans sa jeunesse, il apprit le latin, la physique et la géométrie. Comme il commença à douter de la théologie mosaïque, il attira la méfiance des théologiens juifs à son égard et la violence d’un extrémiste qui tenta de le poignarder. En 1656, alors que Baruch n’avait que 24 ans, les rabbins prononcèrent une sévère excommunication contre lui. Loin de la synagogue et loin d’Amsterdam, il voulut penser librement et il vécut du travail de ses mains. Il gagna sa vie en polissant des lentilles qui avaient la réputation d’être excellentes. La lecture des oeuvres de Descartes l’amena à la philosophie. En 1663, il publia son premier livre, Les principes de la philosophie de Descartes,suivi des Pensées métaphysiques. En 1673, l’électeur Palatin lui offrit une chaire de philosophie à l’Université de Heidelberg. Il refusa cette offre pour préserver sa liberté d’avancer dans sa philosophie et pour s’épargner les calomnies de ceux qui pourraient mal l’interpréter ou déformer sa pensée. Nous savons, par la publication anonyme de son Traité théologico-politique en 1670, qu’il plaçait la liberté de conscience et d’expression ainsi que la laïcité de l’État et la paix au nombre des biens les plus précieux.

Il mourut à 45 ans, le 21 février 1677, d’une maladie pulmonaire. L’année même de sa mort, ses amis firent publier l’oeuvre qu’il laissa. Les opéras posthumes réunissent, outre ses ouvrages déjà publiés, le Traité de la réforme de l’entendement ou sa méthode réflexive ; l’Éthique, son oeuvre majeure, sa philosophie du bien-vivre malgré l’impuissance inhérente à la condition humaine ; le Traité politique, oeuvre inachevée qui esquisse le modèle d’un gouvernement qui ne dégénère pas en tyrannie et préserve la paix et la liberté des citoyens ; et enfin, sa Correspondance.

La doctrine : Spinoza situe la nature, Dieu, l’homme et toutes les choses dans un système parfaitement rationnel. Selon lui, l’homme et ses sentiments, comme toutes les choses de la nature, suivent un raisonnement logique. L’homme a intérêt à comprendre les lois de sa nature et à s’allier avec elles pour assurer son bien-être. Son oeuvre majeure, l’Éthique, vise à transformer l’homme, d’un être qui subit les événements, les redoute, a peur et se sent passif quant à la nature à un être libre et heureux. Il nous présente une conception originale de l’esprit humain, des lois qui régissent la variation de sa puissance et des remèdes pour le guérir de ses passions ou dépendances. Il se distingue des philosophes et des théologiens traditionnels qui confèrent à l’homme le libre arbitre, tiennent la volonté comme étant la seule puissance dont il dispose pour gouverner ses passions et, ensuite, l’accablent de mille maux. Pour sa part, il préfère voir l’homme tel qu’il est. Il traite des sentiments humains comme s’il s’agissait de figures géométriques ou de forces météorologiques. Dans son Traité politique, il écrit : « J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer, les maudire, mais les comprendre. »

La brute et la victime

Quelle cause principale Spinoza attribuerait-il à l’abus de pouvoir que nous assimilons à la régression d’un homme à l’état de brute ? Identifierait-il le désir sexuel ou l’inégalité homme-femme comme étant la cause de cette violence ? Non, le philosophe laisserait à la médecine et à la sociologie le soin de traiter des choses du corps. D’après sa doctrine, j’avance l’hypothèse selon laquelle Spinoza examinerait plutôt notre conception de la puissance. D’ailleurs, en maints endroits dans son oeuvre, il démontre que notre idée confuse de la puissance a pour effet de nous rendre tristes, passifs et insolents.

On imagine, dès lors, quelle attitude peuvent prendre des nobles à qui les honneurs sont assurés pour toujours !

Dans l’Éthique, Spinoza souligne que le vulgaire conçoit la puissance comme étant le pouvoir du roi de faire tout ce qu’il veut, d’exercer sa domination et sa juridiction sur tout ce qui existe. Cette idée a-t-elle déjà été la sienne autrefois ? C’est ce que suggère le début du Traité de la réforme de l’entendement. Spinoza se présente alors comme un homme qui a recherché les biens éphémères valorisés par la société, lesquels sont au nombre de trois : la richesse, les honneurs, les plaisirs. Or, voilà que maintenant, il souffre à tel point de la vanité de son existence qu’il a peur de mourir. Il cherche in extremis un remède à sa souffrance psychologique. Heureusement pour lui, il le trouve : c’est l’idée d’une vérité éternelle qui lui apporte une joie pure. Cette idée, il va la méditer de plus en plus souvent et la décrire comme étant l’idée vraie qui constitue l’essence de son esprit.

Entendons-nous bien, Spinoza n’est pas contre les biens éphémères. Il reconnaît leur utilité, mais seulement à la condition qu’ils restent des moyens et non des fins. Selon lui, la véritable puissance est intellectuelle et non pas matérielle. Il fait dépendre la puissance de l’esprit humain du degré de clarté des idées qu’il forme et du degré de qualité de l’objet qu’il associe à ses idées. Par conséquent, plus un esprit forme des idées dont l’objet est éternel, des idées de la raison, plus l’esprit de cet homme est puissant et se perfectionne en humanité ; plus il forme des idées dont l’objet est des biens éphémères, plus son esprit devient impuissant et régresse vers l’état de la brute.

Un exemple concret : dans son Traité politique, Spinoza esquisse le portrait psychologique des hommes représentant l’autorité, portrait toujours d’actualité, comme chacun pourra le constater. « L’insolence caractérise tous les hommes en position de dominer ; même les gens en place, désignés pour un an, deviennent insolents. On imagine, dès lors, quelle attitude peuvent prendre des nobles à qui les honneurs sont assurés pour toujours ! Mais leur arrogance se pare de luxe, de sensualité, de prodigalité, d’une certaine aisance dans le vice, d’une sorte de sottise raffinée ou d’élégante immoralité. De sorte que ces défauts, hideux et honteux, quand ils sont considérés dans leur plein relief, prennent aux yeux des spectateurs inexpérimentés une apparence estimable. » Il propose une législation sévère pour limiter les mandats et prévenir les effets asservissants du pouvoir sur les dirigeants eux-mêmes et sur leurs citoyens.

Ces quelques extraits de l’oeuvre de Spinoza nous invitent à nous demander si notre conception confuse de la puissance et notre ignorance du trouble que génèrent les idées des choses éphémères sur l’esprit humain ne nous conduisent pas, automatiquement, à subir une relation brute-victime. Si oui, sommes prêts à renoncer à notre conception traditionnelle de la puissance, à la repenser ? Cela provoquerait un grand changement dans les mentalités. Nous suffirait-il de tirer de l’Éthique de Spinoza une éducation quant à la nature déterminée de l’esprit humain, aux lois de variation de sa puissance, aux remèdes qui peuvent le guérir de sa peur et de ses dépendances pour bien préparer nos enfants à jouir de leur liberté future, faire d’eux de bons gouvernants et prévenir le crime de l’abus de pouvoir ? Permettons-nous de l’espérer.

Des suggestions ou des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac.

6 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 5 janvier 2019 09 h 32

    Penser dans la double illusion de la conscience


    L’auteure demande : «sommes-nous prêts à renoncer à notre conception traditionnelle de la puissance, à la repenser?» En ce qui me concerne, pour y arriver suivant Spinoza, il faudrait d’abord mieux accepter de vivre dans l’ignorance des causes premières et finales de notre monde qui nous constitue et que nous constituons en même temps en le pensant. Nous subissons les causes extérieures qui nous déterminent sans les comprendre. Il faut s’échapper de l’angoisse de ne pas savoir «pourquoi» qui nous amène à croire que ce n’est pas pour rien que la Nature nous a créés et donc, qu’elle nous fournit tous les moyens pour arriver à nos propres fins que nous exploitons sans vergogne. Pour ce faire, nous créons une double illusion. D’abord celle du libre arbitre, celle de la conscience qui se prend pour cause première puisque nos actions aboutissent à des résultats dont nous pensons avoir été le maître alors que nous sommes soumis aux passions, surtout aux passions tristes comme la tristesse, la peur, la colère, l’envie, etc. qui font de nous davantage des jouets des circonstances. Ensuite, celle qui nous amène à inventer toutes sortes d’explications pour trouver une finalité à ce monde qui ne peut exister pour rien.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 5 janvier 2019 09 h 35

    Penser dans la double illusion de la conscience (suite)


    Enfin, pensant connaître les fins et les moyens de Tout Ça, il reste à en connaître l’agent. Il est celui qui n’est pas nous, mais quelque chose d’analogue à nous puisqu’il agit intentionnellement, mais avec beaucoup plus de puissance. Comme créateur de sens libre, l’humain peut donner le nom qu’il veut à ce qui le dépasse, à cette présence de l’absence qu’il ressent parfois fortement. Dès lors, après avoir inventé Dieu l’être tout puissant pour expliquer l’extraordinaire, on est prêt à inventer un demi-dieu fantasmé comme plus puissant que soi, du type Donald Trump, pour réaliser immédiatement les désirs de la vie ordinaire qui ne sauraient attendre le monde idéal, objet de son fantasme. Ainsi, le défi que nous pose Spinoza est de repenser notre conception traditionnelle de la puissance en prenant conscience des illusions que crée notre conscience suivant l’intolérance de notre sentiment de foncière impuissance.

    Marc Therrien

  • Daniel Gagnon - Abonné 5 janvier 2019 11 h 17

    En sommes-nous restés là, figés dans cette méfiance envers le vrai pouvoir de liberté, incapables de réagir aux abus intimes, sociaux, nationaux?

    L'homme du Néanderthal avait déjà cette passion du pouvoir, et puis Platon est venu avec son Socrate, qui lui a été victime du pouvoir abusif et affolé par la puissance et la liberté de sa pensée, pouvoir réel et souverain du philosophe.
    En sommes-nous restés là, figés dans cette méfiance envers le vrai pouvoir de liberté et de pensée?
    Renverser les lois anciennes des luttes néanderthales pour la survie dans les conditions extrêmes de la préhistoire, inverser les pouvoirs des lois tribales héréditaires et anciennes, cela a été le but d'une partie de l'humanité éclairée.
    Les philosophes ont cherché à élever la conscience humaine et terrestre, afin de favoriser un cycle évolutif positif, et non plus négatif, afin d,aider une évolution capable de sauver la terre qui en ce moment est piratée et menacée gravement par les pouvoirs tribaux de grandes puissances aveugles.
    Ces abus de pouvoir dénoncés par Baruch Spinoza, qui lui-même a été ostracisé et dont on a raccourci la vie à cause de sa libre pensée et ses dénonciations défauts « hideux et honteux », et « l’apparence estimable » de ces pouvoirs destructeurs.

  • Hermel Cyr - Inscrit 5 janvier 2019 16 h 26

    La morale peut-elle prétendre comprendre le monde ?

    La question n’est pas de savoir s’il est bon ou mauvais que les choses éphémères puissent prétendre conduire nos vies, mais, quelle est la « part d’essentiel » à l’homme que contiennent ces « choses éphémères », dépréciées par une morale qui s'attribue le droit de juger.
    Ici réside me semble-t-il la limite d’une pensée qui soumet la raison à la morale, ou d'une morale qui se prétend rationnelle mais dont on sait qu'elle résulte de la contingence de son époque; donc qu’elle est toute relative par rapport à la raison, qui ne l'est pas puisque réelle.

    • Robert Beauchemin - Abonné 5 janvier 2019 23 h 41

      Merci M. Cyr de votre commentaire "soumet la raison à la morale". J'Y fais évidement un lien direct avec tout le débat sur la tolérance religieuse vs laicité de l'état, où, justement on soumet la raison à la morale de certains qui n'accepteront évidemment pas, eux, pas de se soumettre à la raison.

  • Paskall Léveske - Abonné 6 janvier 2019 07 h 59

    Spinoza et Spider-Man

    Au fond, si je comprends bien, ce que Spinoza nous dit: dès lors qu'un être humain acquiert du pouvoir, il a tendance à en abuser pour des fins personnelles. Spinoza propose une série de mesures pour limiter cet effet néfaste: durée des mandats, système de contrepoids. Spinoza annonce Montesquieu et sa séparation des pouvoirs. L'idéal cependant, est de contenir ces effets asservissants par des facteurs intrinsèques à la personne détentrice du pouvoir. Pensons à ces politicien.ne.s, dirigeant.e.s d'entreprise ou autres célébrités qui ont été au sommet mais sans aucun abus. Posons-nous la question: qu'est-ce qui fait que ces personnes aient incarné le principe 'qu'à grands pouvoirs correspondent grandes responsabilités'? Comment conserver - malgré les pouvoirs, les honneurs et le prestige - une 'saine humilité' et le sens du devoir?