La science et la religion s’affrontent dans la recherche de la vérité

Dans la perspective de Bertrand Russell, la science et la religion ne sont pas deux magistères séparés; la religion empiète inévitablement sur les plate-bandes de la science dans ses prétentions à la vérité. Mais la science est toujours sortie victorieuse de ces conflits avec la religion, ferait-il valoir, et ce, pour le plus grand bien de l’humanité.
Illustration: Tiffet Dans la perspective de Bertrand Russell, la science et la religion ne sont pas deux magistères séparés; la religion empiète inévitablement sur les plate-bandes de la science dans ses prétentions à la vérité. Mais la science est toujours sortie victorieuse de ces conflits avec la religion, ferait-il valoir, et ce, pour le plus grand bien de l’humanité.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La gouverneure générale du Canada, Julie Payette, a créé un certain émoi l’automne dernier lorsqu’elle a mis en opposition science et religion en se disant étonnée que l’on soit « encore en train de nous demander si la vie est le résultat d’une intervention divine ou si elle résulte d’un processus naturel ou aléatoire ». Ceux qui ont dénoncé ces propos ont chacun à leur façon soutenu qu’il n’y avait pas d’opposition entre science et religion et que ces deux domaines étaient plutôt complémentaires.

Qu’en aurait pensé le philosophe britannique Bertrand Russell (1872-1970) ? Mathématicien, scientifique, homme politique, romancier et libre-penseur, Bertrand Russell est l’un des plus brillants intellectuels du XXe siècle. Il est surtout connu pour son célèbre argument de « la théière » par lequel il réfute les arguments en faveur de l’existence de Dieu (voir l’encadré). Russell se déclarait philosophiquement agnostique — parce que la science ne peut ni prouver ni réfuter certaines croyances religieuses — mais athée en pratique, parce qu’on ne peut croire qu’en ce qui est démontré par la science.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Daniel Baril

Critique virulent de la religion, Russell affirme, dans Religion and Science (1935), qu’« un credo religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire […]. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu’on peut appeler la vérité “technique”, qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l’avenir ».

À la lumière de cet extrait, science et religion ne sont pas complémentaires mais plutôt en compétition pour la recherche de la vérité. La « vérité technique » dont parle Russell est celle issue de théories vérifiées par des expériences reproductibles et qui nous permet de comprendre notre environnement et d’agir sur lui. Pour le philosophe, le « credo religieux » relève des faiblesses de l’esprit humain alors que la démarche scientifique relève de ses forces.

Le conflit entre science et religion repose donc sur des questions essentielles, comme l’origine et l’évolution de la vie auxquelles fait référence Julie Payette. Si certaines Églises ont fini par abandonner des croyances mythologiques comme l’existence historique d’Adam et Ève, c’est en espérant « garder la citadelle intacte » sur ce qui est fondamental, avance Russell.

Les comment et les pourquoi

Ceux qui considèrent que science et religion sont complémentaires soutiennent souvent que la science répond aux « comment » alors que la religion répond aux « pourquoi ». La science nous dirait comment les choses fonctionnent et la religion nous dirait pourquoi ça arrive. Cet argument ne tient pas dans la perspective russellienne. « Toute connaissance accessible doit être atteinte par des méthodes scientifiques, écrit-il. Et ce que la science ne peut pas découvrir, l’humanité ne peut pas le connaître. »

Si la religion n’apporte pas de connaissance, elle ne répond donc ni aux comment ni aux pourquoi. Le physicien français Jean Bricmont a d’ailleurs démoli cet argument des réponses spécifiques à chacune. Selon sa démonstration, la distinction entre comment et pourquoi est une fausse dichotomie puisque les seuls pourquoi auxquels nous pouvons raisonnablement apporter une réponse sont en fait des comment. Il s’agit de la version moderne de l’illusion métaphysique à laquelle s’était attaqué Emmanuel Kant en montrant qu’une croyance qui prétend être un savoir devient une illusion.

Si les croyances religieuses peuvent aider à donner un sens à la vie, il n’existe aucun moyen de tester ces réponses qui peuvent varier à l’infini. Si n’importe quelle réponse est possible, cela équivaut à une absence de réponse. Ces réponses ne complètent pas les inconnues de la science puisqu’elles ne se situent pas sur le plan des connaissances scientifiques.

Il n’y a donc pas plus de complémentarité entre science et religion lorsqu’on aborde la relation sous l’angle des pourquoi et des comment. Les réponses fiables aux comment sont ce que Russell appelle les « vérités techniques ».

Le NOMA

Si la science et la religion constituent deux sphères différentes, on pourrait soutenir qu’elles peuvent tout de même cohabiter sans conflit si elles n’empiètent pas l’une sur l’autre. C’est la position du NOMA (Non-Overlapping Magisteria, ou non-recouvrement des magistères), pour employer l’expression du paléontologue Stephen Jay Gould. Là encore Russell ne serait pas d’accord. Pour le philosophe, non seulement la religion n’est pas complémentaire à la science, mais elle lui est grandement nuisible.

Il avance notamment les exemples du procès contre Galilée et le rejet de la théorie de l’évolution, deux conflits majeurs dans la recherche de la « vérité » et qui sont toujours d’actualité. Lorsque Stephen Hawking, par exemple, déclarait qu’« il n’est nul besoin d’invoquer Dieu pour qu’il allume la mèche et fasse naître l’Univers », le pape François récupérait et déformait grossièrement les théories de la physique quantique en soutenant que le big bang « ne contredit pas l’intervention divine de Dieu mais la requiert ».

Concernant l’évolution, les croyances religieuses constituent toujours un obstacle pour faire accepter cette théorie explicative, comme l’a déploré Julie Payette. Même si Jean-Paul II a reconnu que cette théorie est « plus qu’une hypothèse », les religions la récupèrent et la dénaturent en soutenant que Dieu a voulu que les choses soient ainsi. On pourrait ajouter les exemples de transfusion sanguine et de vaccination refusées au nom de croyances religieuses.

Pour Russell, la science est toujours sortie victorieuse de ces conflits avec la religion, et ce, pour le plus grand bien de l’humanité. « Là où des questions pratiques étaient en jeu comme pour la sorcellerie et la médecine, écrit-il, la science a prôné la diminution des souffrances, tandis que la théologie a encouragé la sauvagerie naturelle de l’homme. La diffusion de la mentalité scientifique, par opposition à la mentalité théologique, a incontestablement amélioré jusqu’ici la condition humaine. »

Science et religion ne sont donc pas deux magistères séparés ; la religion empiète inévitablement sur les platebandes de la science dans ses prétentions à la vérité.

Il subsiste toutefois un domaine où science et religion ne sont pas en conflit, selon Russell : celui de l’« émotion mystique », ou « état d’esprit religieux ». Bien que la science demeure pour lui la seule méthode pour parvenir à la connaissance, il reconnaît « la valeur des expériences qui [dans le domaine des émotions] ont donné naissance à la religion. Par suite de leur association à de fausses croyances, elles ont fait autant de mal que de bien ; libérées de cette association, on peut espérer que le bien seul restera ».

Russell estimait donc que les institutions religieuses et leurs credo théologiques pourraient en venir à disparaître face aux succès de la science et que seul subsisterait l’« esprit religieux » qui leur a donné naissance et qui est porteur d’une « véritable sagesse ». L’esprit religieux et même la « piété religieuse » dont parle le philosophe se caractérisent par l’amour de l’humanité et la confiance en ses capacités et en son avenir. Cette éthique guidée par la raison et inspirée par la compassion envers ses semblables est ce que l’on appelle aujourd’hui l’idéal de l’humanisme laïque. Bref, la règle d’or qui devrait nous guider en tout temps et en tout lieu.

Ignorance et relativisme

Près de 50 ans après la mort de Russell et malgré l’avancée fulgurante des connaissances scientifiques, on peut s’étonner du retour de la religion dans la société. Pour Russell, la religion est d’abord et avant tout fondée « sur la crainte de ce qui est mystérieux, crainte de l’échec, crainte de la mort », autant de craintes soutenues par l’ignorance. Il a de ce fait délaissé les causes biologiques des émotions et autres habiletés à l’origine de l’« esprit religieux » et de la compassion. Ces causes naturelles ne disparaissent pas avec l’avancement des connaissances.

Son diagnostic peut néanmoins être appliqué au retour du religieux : le fait que la science invalide les croyances théologiques peut susciter angoisse et crainte chez le mortel. Pour éviter la dissonance cognitive qui en résulte, l’esprit du croyant réagit en se réfugiant dans le relativisme, où science et croyance ont la même valeur, conforté en cela par les philosophes postmodernistes.

L’argument de la théière

« Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j’affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n’est pas tolérable pour la raison humaine d’en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. Cependant, si l’existence de cette théière était décrite dans des livres anciens, enseignée comme une vérité sacrée tous les dimanches et inculquée aux enfants à l’école, alors toute hésitation à croire en son existence deviendrait un signe d’excentricité et vaudrait au sceptique les soins d’un psychiatre à une époque éclairée, ou de l’Inquisiteur en des temps plus anciens. »

Is there a God ?, 1952

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38 commentaires
  • Daniel Gagnon - Abonné 27 octobre 2018 04 h 15

    « Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ! C'est assez ! »

    La querelle autour de la présence de la croix à l'Assemblée nationale nous rappelle bien ces pensées de Russell, car cette croix représente la souffrance et la noirceur. L'exemple de Galilée est probant aussi..
    Comment ne pas penser, avec cette histoire de crucifix à la célèbre phrase du poète Claude Péloquin qui fit scandale lorsqu'elle fut inscrite sur la murale de Jordi Bonet du Grand Théâtre de Québec : « Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ! C'est assez ! »
    Le crucifix n’a plus sa place à l’Assemblée nationale qui doit rester indépendante et souveraine, surtout en ce moment où n’y pas de volonté réelle de l’Église de se conformer à la loi, car elle se croit au-dessus de la loi et imperméable aux crimes, comme au temps de Maurice Duplessis.
    Bertrand Russell serait bien d'accord. Pensons seulement au refus de Mgr Lépine et du cardinal Marc Ouellet de se soumettre à la justice des hommes, refus autarcique, refus de reconnaître la justice souveraine de l'État, refus qui démontre bien leur conception de justice à part, revendiquée pour la faute de leurs prêtres pédophiles abuseurs de milliers d’enfants.
    Cette croix n’a pas sa place dans une assemblée souveraine et ne peut placer la religion au-dessus de la loi, ni au-dessus du savoir.

    • Pierre R. Gascon - Abonné 27 octobre 2018 13 h 05

      Quoi que vous dites, il est assez remarquable de voir les Québécois redécouvrir soudain le crucifix et lui attribuer une symbolique qui n’est plus que religieuse, mais également patrimoniale, historique, et culturelle.

    • Pierre R. Gascon - Abonné 27 octobre 2018 13 h 21

      Il est assez remarquable de voir les Québécois redécouvrir soudain le crucifix et lui attribuer une symbolique qui n’est plus que religieuse, mais également patrimoniale, historique, et culturelle.

      Sachez mon Gagnon que plus les Québécois vont se sentir agressés ou ne serait-ce que bousculés dans leurs coutumes et traditions populaires, plus ils vont regimber.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 octobre 2018 15 h 36

      « Cette croix n’a pas sa place dans une assemblée souveraine et ne peut placer la religion au-dessus de la loi, ni au-dessus du savoir. » (Daniel Gagnon)

      Tout-à-fait d’accord avec cette position !

      Patrimoine culturel ou selon ?!?, ce Crucifix, ainsi que les autres emblèmes politico-relegieux s’y retrouvant, devrait être remis à qui de droit (Assemblée des Évêques du Québec) ou être rangé ailleurs ou autrement (Musée des religions ?)!

      Quant à la promotion de la Laïcité de l’État, et compte tenu de l’Histoire de Peuples, elle peut aussi devenir une …

      … religion « intraitable » !?! - 27 oct 2018 –

      Ps. : Du recul d’une heure cette nuit, demain dès l’aube, on aura plus d’une heure pour y réfléchir et assumer quelques inspirations, quelques étonnements de conscience collective ou selon !

    • Pierre Samuel - Abonné 28 octobre 2018 06 h 21

      @ M. Gagnon :

      Parfaitement d'accord avec vos propos. N'est-ce pas également le grand philosophe Schopenhauer qui, un peu plus tôt que Bertrand Russell, se questionnant également sur les fins dernières de l'Homme concluait non sans raison : < S'il y avait un dieu, je n'aimerais pas être ce dieu car la misère du monde me déchirerait le coeur. >

      Face à l'angoisse existentielle, l'Homme cherche forcément réponse à ce vide intérieur. Conséquemment, il créa dieu et ses religions
      dont l'existence fut de tout temps aussi maléfiques que consolatrices, compte tenu des tragédies innombrables perpétrées en son nom, quelles qu'en soient ses diverses dénominations.

      En effet, si ce dieu de miséricorde dont on l'affuble, et conséquemment autosuffisant par définition existait vraiment, comment pareille "magnificence" aurait soudainement éprouvé le besoin impérieux de créer l'imperfection ?

      On en appelle de tout temps au libre-arbitre de l'Homme, mais comme le précise si justement Schopenhauer : < Les hommes sont responsables de ce qu'ils font mais innocents de ce qu'ils sont. > Ultimement, à qui la faute sinon à ce présupposé créateur ?

      Russell a conséquemment tout à fait raison de mentionner que: < la < véritable sagesse > se caractérise par l'amour de l'humanité (et de ses souffrances) ... cette éthique guidée par la raison et inspirée par la compassion envers ses semblables, ce que l'on appelle aujourd'hui l'idéal de l'humanisme laïque..règle d'or qui devrait nous guider en tout temps et en tout lieu. >

      Schopenhauer dans son indispensable chef-d'oeuvre < Le Monde comme volonté et représentation > élabore d'ailleurs très éloquemment à ce sujet pour les véritables intéressés de ce sempiternel questionnement philosophique.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 27 octobre 2018 05 h 56

    VIE INTÉRIEURE ET VIDE EXTÉRIEUR

    Il semble évident que la raison, incluant la science, ne peut suffir à nourrir la vie intérieure en « décorant » le vide extérieur, voire en y contribuant.
    La spiritualité, incluant la religion, n'a pas non plus été à la hauteur avec ses exclusions dont celles des femmes, ses démonstrations d'abus de pouvoir,voire sa participation au maintien des pouvoirs antidémocratiques.
    Oui, à la vie intérieure singulière ou personnelle construite de raisons et de passions. comme une oeuvre 100 fois sur le métier ;)

  • Françoise Labelle - Abonnée 27 octobre 2018 08 h 15

    Le bien-être ou la cruelle vérité

    Le monde se divise entre ceux qui cherchent le bien-être, que les fables religieuses comblent, et la recherche de la vérité souvent âpre et décourageante pour l'Homme. Certains préfèrent vivre leur vie dans l'illusion.
    Comment peut-on s'étonner, dans un monde sans retenue, que de plus en plus de gens se satisfont de leur seul bien-être?
    To the happy few! comme disait Stendhal.

    Remarque: Reléguer le père des théories axiomatiques à la seule observation est un peu irritant. C'est plutôt: observation> théorie ou modèle> vérification des prédictions. Les nécessités de la presse grand public ou le manque d'espace sans doute.

  • Serge Grenier - Abonné 27 octobre 2018 08 h 41

    Spiritualité vs religions

    Les chroniqueurs ont tendance à ignorer la troisième voie : la spiritualité.

    Depuis plusieurs décennies, l'avant-grade scientifique et l'avant-garde spirituelle convergent de plus en plus.

    Par exemple, la science moderne dit que l'univers est de nature holographique, i.e. le tout est dans chacune des parties et chaque partie contient le tout. La spiritualité dit : All is one. Ce qui est une façon différente de dire la même chose.

    Les grandes religions monothéistes de leur côté disent : All is two. Il y a le Créateur d'un côté et la Création de l'autre.

    Si on veut avancer et sortir de l'impasse, il faudrait travailler à faire connaître cette nouvelle cosmologie à la fine pointe de la conscience et permettre à la majorité de partager une vision du monde plus appropriée et moins superstitieuse.

  • Jacques Morissette - Abonné 27 octobre 2018 09 h 03

    Il n'y a aucun danger à croquer la pomme, sauf si on y met du poison.

    La vérité de la majorité des grandes religions datent souvent de bien avant l'époque médiévale. Pas sûr que leurs dogmes ont très évolué depuis cette époque. La science a ses défauts, au moins, elle cherche à faire évoluer les choses selon les connaissances qui évoluent.

    Si on pousse un peu plus loin, l'immense pouvoir laissée aux religions a parfois vogué sur des mers menant jusqu'à l'obscurantisme. Le voile et la laïcité, encore aujourd'hui par exemple, n'en est-il pas un peu le digne reflet, pour qui veut faire de la politique avec la religion?