La démocratie inconcevable sans une dose de populisme

Né en 1935 à Buenos Aires, Ernesto Laclau est considéré comme l’un des représentants majeurs de la philosophie politique contemporaine.
Photo: Illustration Tiffet Né en 1935 à Buenos Aires, Ernesto Laclau est considéré comme l’un des représentants majeurs de la philosophie politique contemporaine.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La montée de mouvements de la droite radicale a mis sur la sellette le terme « populisme », et une certaine image de celui-ci personnifiée par des chefs tels Marine Le Pen, Beppe Grillo, Heinz-Christian Strache ou, plus proche de nous, Donald Trump. Associé à un mouvement régressif, on semble oublier que l’histoire du XXe siècle nous a livré plusieurs manifestations de populisme progressiste et démocratique. Il convient dans ce contexte de s’interroger sur la conception de la démocratie se cachant derrière ces diverses formes de populisme et, ainsi, d’appréhender la spécificité du phénomène.

Le théoricien Ernesto Laclau a cherché à s’extraire de préjugés politiques qui tendent à définir le populisme « en termes d’anormalité, de déviance ou de manipulation ». Il considère qu’il faut y voir « plutôt qu’une opération politique et idéologique maladroite, un acte performatif doté d’une rationalité propre ». Il semble donc pertinent d’exposer comment il construit sa théorie du populisme et pose les bases de sa contribution politique dans nos sociétés.

Ernesto Laclau est né en 1935 à Buenos Aires, où il mena des études d’histoire avant de partir, dans les années 1960, pour la Grande-Bretagne, où il étudia à Oxford. Il se fixa ensuite à l’Université d’Essex, où il occupa le poste de professeur de théorie politique. Il est décédé en 2014. Il est considéré comme l’un des représentants majeurs de la philosophie politique contemporaine. Dans son ouvrage La raison populiste, il analyse le phénomène populiste sous un angle original.

Peuple et populisme

D’après Laclau, la légitimité de tout régime démocratique repose sur l’idée de peuple. Mais la définition de ce dernier est un défi, car le peuple n’est pas une entité homogène unie par une seule voix. Il doit être pensé comme une juxtaposition simultanée et instable de voix singulières et hétérogènes qui se font entendre dans la société. En ce sens, s’il y a un peuple, sa composition ne peut jamais être considérée comme une réalité déterminée. La notion de peuple ne peut pas être associée a priori à une constitution particulière généralisable.

Ce que propose Laclau, c’est que le populisme se développe par étapes. La première est l’« articulation populiste ». Il s’appuie sur l’idée que le peuple s’exprime dans une pluralité de voix discordantes porteuses de différentes requêtes adressées à l’État dont le but est d’améliorer le sort de ceux qu’elles représentent. Il y a ainsi les peuples de gauche, ceux de droite, des groupuscules qui se revendiquent du peuple sans en représenter l’union.

Ces requêtes s’adressent aux pouvoirs publics et attendent une réponse favorable. Aussi longtemps que ces revendications ne s’expriment que dans des regroupements d’individus morcelés et que l’État peut répondre à ces demandes séparément, tout évolue relativement normalement. Il ne s’établit pas une connexion entre ces exigences multiples et variées. Le mécontentement politique demeure parcellaire dans l’ensemble de la société sans trouver de point de cristallisation.

Par contre, si l’État ne parvient pas à traiter ces requêtes, surgit alors la possibilité d’une articulation populiste de ces demandes. Il s’établit des équivalences entre ces diverses revendications insatisfaites. Le populisme serait ainsi, selon Laclau, le phénomène qui chercherait, dans ces circonstances, à canaliser politiquement cette myriade de réclamations insatisfaites, à combler cette déficience du système.

La conséquence directe de l’incapacité de l’État à traiter indépendamment les différentes revendications populaires est d’établir ce que Laclau appelle une « chaîne d’équivalences » de requêtes, un processus de solidarisation des exigences, même si, au départ, celles-ci sont différentes par leur nature propre. S’ensuit alors une transformation perceptuelle qui fait en sorte que toutes ces exigences dissemblables deviennent analogues en tant que démonstration univoque de l’incurie étatique. Il peut alors se produire que l’une de ces revendications soit érigée en symbole et qu’elle porte avec elle toutes les autres réclamations insatisfaites. Le processus génère, par effet d’agrégation, une cause totalisatrice. C’est ce processus qui constitue, selon Laclau, la deuxième étape du populisme : le « moment populiste ». Il est l’événement qui permet de coaliser des revendications hétéroclites en un tournant fédérateur.

Cette situation de mécontentement, unifiée à travers une chaîne d’équivalences, provoque, selon Laclau, l’établissement d’un rapport antagonique entre l’État et le camp des mécontents. C’est l’identification de ceux-ci à une force populaire d’opposition au système guidée par une cause fédératrice qui représente la troisième étape du populisme : la « construction du peuple ». Cette rupture antagonique de l’ordre social favorise la constitution de l’acteur collectif appelé à confronter l’État pour exiger des changements. Laclau mentionne d’ailleurs que « [le peuple] désigne non pas un groupe donné, mais un acte d’institution qui crée un nouvel acteur à partir d’une pluralité d’éléments hétérogènes ». Pour lui, le peuple est une création conséquente à l’émergence du populisme. Il n’est pas à l’origine du populisme, c’est le populisme qui le fonde.

La demande sociopolitique solidarisante est donc la source constituante du peuple. Cela sous-entend que les individus qui instaurent le peuple peuvent provenir de tous les points de la toile sociale et qu’il est impossible de prédire quelle sera la composition de ce collectif. Cela suggère aussi que malgré le fait que cet acteur ne constitue qu’une partie de la population, il n’en revendique pas moins le droit de s’exprimer en son nom afin que son discours devienne le discours commun à tous.

L’émergence populiste, selon Laclau, consiste dans la capacité à construire une représentation tangible du peuple autour de causes fédératrices. On peut donc imaginer que l’orientation d’un phénomène populiste puisse suivre des orientations variées en raison du rôle des leaders qui articulent le discours populiste et offrent au peuple des éléments communs d’identification et de solidarisation.

Pour Laclau, le discours est cardinal puisqu’il unit ce que les structures sociales peuvent différencier et polariser, permettant ainsi aux acteurs politiques de créer des fronts communs de revendications. Ceux-ci fédèrent des groupes disparates, combinent leurs requêtes précises, les universalisent et les opposent à une entité sociale antagoniste. Le peuple se crée ainsi une identité politique et déploie son opérativité. Il devient l’émissaire du conflit.

Le politique et la conflictualité

Laclau note que la construction du peuple « est nécessaire pour qu’un discours soit considéré comme politique ». La production de l’acteur social représente un processus politique issu d’un antagonisme lié à un mécontentement issu de réclamations populaires insatisfaites. Ainsi, seule la dynamique antagonique peut être qualifiée de politique. Les luttes démocratiques, pour lui, ont comme objectif d’inclure de nouvelles sources de conflit au sein de la démocratie, de les pluraliser. Ce cadre des formes multiples du conflit mène à une redéfinition de la notion d’émancipation démocratique. La pratique émancipatrice n’a plus en effet à être centrée autour d’une subjectivité de classe. Elle peut prendre des formes diverses liées par exemple à l’identité sexuelle, culturelle ou raciale. On peut ouvrir son espace d’expression et l’appréhender dans sa capacité plurielle de remettre en question l’ordre établi. La conflictualité favorise donc une dynamique permanente de transformation de la société démocratique puisque, comme le signale Laclau : « Il y a démocratie aussi longtemps qu’il existe la possibilité illimitée de questionner. »

L’apport du populisme

Laclau estime que la démocratie est indissociable de la conflictualité puisque les différentes conceptions des enjeux sociaux sont a priori toutes également valables. Puisque le politique est la manifestation de cette conflictualité, la démocratie est donc une politisation du monde.

Le populisme est le phénomène qui cherche à combler une déficience systémique et à organiser cette source de dissensions sociales. Pour Laclau, celui-ci n’est donc « pas un certain type de mouvement, identifiable soit à une base sociale particulière soit à une orientation idéologique déterminée, mais une logique politique ». C’est la logique qui permet l’expression des antagonismes démocratiques et la constitution du peuple comme sujet politique porteur de ces conflits. Laclau avance en conséquence que « le politique [devient] synonyme de populisme […] puisque la construction du peuple est l’acte politique par excellence », l’opération fondatrice qui rend possible l’activité politique démocratique.

Le populisme exprime ainsi son utilité en démocratie en tant que processus structurel de celle-ci. C’est par lui que s’articule toute la potentialité de transformation de la société (pour le mieux comme pour le pire) en favorisant le questionnement et en rejetant le statu quo. Pour Laclau, le populisme doit être entendu « comme manifestation d’une conflictualité au coeur de la vie sociale, au milieu des différents dispositifs de pouvoir composant la politique ».
 

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