La fausse crise de la représentation politique

Bruno Latour considère que la crise de la représentation ne provient pas de la classe politique, mais plutôt des attentes trop élevées que nous avons envers la politique.
Illustration: Tiffet Bruno Latour considère que la crise de la représentation ne provient pas de la classe politique, mais plutôt des attentes trop élevées que nous avons envers la politique.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Depuis que les élections ont été déclenchées au Québec, les partis politiques sont en campagne de séduction. Les politiciens ont commencé leur porte-à-porte, les principales lignes de communication sont lancées et les promesses électorales fusent de partout.

Pour plusieurs, cela provoque du cynisme et de la méfiance, car les politiciens utilisent également ce que l’on appelle le jargon politique, « la cassette » ou la « langue de bois ». Ce décalage grandissant entre la classe politique (les représentants) et l’électorat (les représentés), qualifié de « crise de la représentation », fait en sorte que la plupart des gens risquent de se désintéresser de la chose politique.

On en vient à se demander s’il est possible de « parler vrai » en politique, comme le voudrait Manon Massé, si on peut vraiment « faire de la politique autrement ».

À ces questions, Bruno Latour répond : « Crise de la représentation ? Quelle crise de la représentation ? Si vous désespérez de la politique, c’est que vous lui avez demandé plus qu’elle ne peut donner. » Ainsi, Latour considère que la crise de la représentation ne provient pas de la classe politique, mais plutôt des attentes trop élevées que nous avons envers la politique. Selon le philosophe et sociologue, toute représentation suppose une traduction et forcément une trahison, surtout si nous considérons, comme c’est le cas de la représentation politique, que le porte-parole parle au nom de et à la place de plusieurs : les citoyens, ses électeurs, les membres de son parti, voire la société.

Pour Latour, il est erroné de s’attendre à ce que l’expression politique suive une pensée droite qui respecte les « notions d’information, de transparence, d’exactitude, de rectitude et de représentation fidèle ». Les politiciens sont des traducteurs/médiateurs, car ils « transforment, traduisent, distordent, et modifient le sens ou les éléments qu’ils sont censés transporter ». De fait, leur travail de représentation exige cette traduction, distorsion et transformation. Ce n’est pas forcément parce qu’ils sont des Frank Underwood, le protagoniste de House of Cards, et qu’ils ont un esprit malveillant. Il faut plutôt comprendre l’ampleur du défi que constitue la représentation. Imaginez-vous dans la peau d’un élu. Comment faites-vous pour représenter parfaitement la voix de 50 000 électeurs de votre circonscription ? S’il est difficile d’obtenir des consensus et que certaines personnes évitent de parler politique à table, vous comprendrez que l’on demande aux politiciens d’accomplir une tâche colossale.

Compris de la sorte, l’acte de représentation est un idéal à atteindre. Dans la pratique, le politicien devrait s’en approcher autant que possible. Or la crise de la représentation actuelle découle en partie de l’échec du politicien à relever ce défi.

Bref, la crise de la représentation provient du fait que l’on impose un type de transfert d’information à la parole politique, alors que celle-ci sert aussi d’autres fins. Elle sert notamment à nous faire adhérer à une vision du bien commun (la nationalisation de l’hydroélectricité, par exemple) et à développer notre identité (que signifie faire partie de la société québécoise ?).

Pour Latour, la relation représentant-représenté (classe politique versus électorat) doit être abordée par le « parler politique », c’est-à-dire le discours et les actions grâce auxquels le politicien arrive à créer un ensemble, un « nous », qui représente le vouloir commun. Plus précisément, le rôle de la parole politique est de créer, de modifier et de défaire les publics. Autrement dit, la parole du politicien doit servir à rassembler les gens autour d’un projet de société et à créer des identités communes.

Le cercle politique

En ce sens, Latour aborde le parler politique par l’image de courbe. Il s’agit d’un cercle dans lequel il illustre le mouvement de la parole politique. Ainsi, il explique que le travail de représentation est le passage de « plusieurs en un ». En d’autres mots, le représentant doit prendre les intérêts des gens qu’il représente pour former un « nous ». Il tient compte des intérêts de la multitude pour créer une seule voix. Idéalement, à la fin de ce processus, il faut que le représenté (les citoyens, les électeurs, les membres du parti, etc.) soit capable de dire : « D’ailleurs, ce que vous dites, c’est ce que j’aurais dit si j’avais moi-même parlé. »

Puis, si l’on suit la courbe de Latour, le second travail est de transformer l’« un en plusieurs ». C’est la partie qui est reliée à l’exercice du pouvoir. Plus précisément, pour Latour, il s’agit du phénomène d’obéissance : les individus (représentés) doivent suivre l’ordre émis par le représentant (politicien). Étant donné la dynamique tautologique du cercle, il serait idéal que les individus répondent : « Ce que vous me dites de faire, c’est ce que j’aurais souhaité faire moi-même », indique-t-il. C’est ainsi que fonctionne le cercle politique. Malgré tout, Latour explique que les lois ne peuvent pas être « fidèlement obéies » puisque cela deviendrait impraticable. Ainsi, il est invraisemblable de penser que les ordres puissent être exécutés parfaitement sans trahison, sans biais, sans traduction.

Des identités en évolution(s)

La parole politique sert donc à regrouper les gens autour de projets d’avenir. Latour souligne que, sans les regroupements, on se retrouverait avec des personnes aux contours fixes, c’est-à-dire des individus qui, ayant des valeurs, des opinions et une identité propres, ne s’identifieraient pas à une parole commune. C’est donc le rôle de la parole politique de créer, de rétablir et de modifier les groupes. Cette parole peut fonctionner pleinement si les individus sont susceptibles de changer d’opinions, si leur identité est fluide, si leur volonté et leurs intérêts ne sont pas fixes. Sinon, ils auraient l’exclusivité de leurs propos et ne pourraient se faire représenter. Il n’y aurait pas de « nous » possible.

En d’autres mots, la composition d’un groupe à partir de la multiplicité et de son obéissance à un ordre commun ne peut se faire que si les individus n’ont pas une identité définie et une volonté assurée. En effet, si l’on tenait compte de l’intérêt, de la volonté et de l’opinion de chaque individu et que nous nous mettions à reconnaître l’ensemble des appartenances, il serait impossible de fermer le cercle. La multiplicité triompherait et nous serions dans l’incapacité de former un projet de société auquel différents individus pourraient s’identifier.

Contre la raison raisonnable

Toutefois, Latour souligne deux éléments qui rendent sa théorie difficile à adopter pour le représentant désireux de représenter fidèlement tous ses commettants. D’une part, il y a la difficulté d’entendre la multitude des voix en présence. Par exemple, il est parfois pénible et long d’entendre l’opinion de l’ensemble de nos pairs dans une assemblée générale.

D’autre part, il compare la « pagaille de l’assemblée » et le modèle de conversation d’Habermas. Selon ce dernier, les conditions idéales pour avoir une conversation véritable présupposent la suprématie de la raison qui vise toujours à élever le débat. Néanmoins, Latour se positionne contre cette conception de la raison raisonnable, car elle empêche la libération de la parole politique. En effet, la raison, qui s’accompagne notamment de la transparence, de la rectitude, de la fidélité et de l’authenticité, a pour effet de fixer certains éléments dans le temps. Cependant, en matière politique, les éléments ne doivent pas être figés, car il y a toujours un mouvement continu entre les représentants et les représentés. La constitution du groupe varie constamment ; son identité et ses valeurs changent. Par exemple, le programme des partis n’est pas fixe et immuable dans le temps. C’est toujours le recommencement du cercle.

En conclusion, selon Latour, le vrai sens de la représentation se trouve dans le recommencement du mouvement de la quadrature. Il faut comprendre le sens de représentation comme étant le fait de tracer le cercle et de le retracer continuellement. Celui qui sait voyager entre la multitude et l’unité sans suspendre le mouvement serait donc un réel représentant. Ainsi, le mouvement circulaire nous rappelle que les représentants ne peuvent pas s’asseoir sur leur capital politique et que le travail de représentation est un travail qui doit se faire en continu et en mouvement.

À la lumière de la théorie de Latour, on comprend que « faire de la politique autrement » et « parler vrai » ne sont pas des choses aisées. Il est difficile de porter la parole de milliers de personnes ayant chacune une identité propre (étudiants, personnes d’affaires, retraités, etc.) et des intérêts différents (optimisation des services publics, protection de l’environnement, croissance économique). Comment rassembler les gens autour d’une vision commune alors qu’il y a des lobbies pour toutes les causes ? Tracer le cercle politique signifie proposer des projets de société rassembleurs et de continuellement persuader les gens du bien-fondé de cette perspective d’avenir. Car le jour du vote, il nous faudra choisir le parti politique qui aura été capable de traduire notre pensée et de proposer quelque chose auquel nous pouvons adhérer.

 

Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.
4 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 15 septembre 2018 05 h 09

    Le Québec n’a plus de projet de société


    L’adage dit: « Nous avons les politiciens qu’on mérite ».

    Le Québec a eu sa « révolution dite tranquille » dans les années soixante. Celle-ci a sorti le Québec du colonialisme pour apporter la « social-démocratie » pilotée par les Jean Lesage, René Lévesque et Jacques Parizeau.

    L’education pilotée par Paul Génin La joie, la santé par Claude Castonguay étaient des projets nationaux. Tous deux sont aujourd’hui des « désastres »! Parce que depuis 1995, nous avons laissé les politiciens fédéralistes déconstruire la « social-démocratie » au Québec. Quand les politiciens comme René Lévesque et Jacques Parizeau et autres ont parlé vrai, ils n’ont pas été écoutés. Nous en payons tous collectivement le prix aujourd’hui.

    Le Québec est aujourd’hui dans le même contexte d’avant les années soixante. Nous n’avons pas su protéger notre social-démocratie. Nous devons en être conscient, le reconnaître et surtout l’admettre!

  • Marc Therrien - Abonné 15 septembre 2018 10 h 01

    Voter avec émotion


    Ce sentiment de crise de la représentation s’est sûrement renforcé avec le mouvement #Pastellement en appui à la citoyenne Raymonde Chagnon qui a participé au débat des chefs jeudi dernier. Elle y a peut-être vécu ce que Coluche déplorait en disant : «Technocrates, c’est les mecs que, quand tu leur poses une question, une fois qu’ils ont fini de répondre, tu comprends plus la question que t’as posée.»
    Par ailleurs, la campagne électorale de séduction qui s’installe entre les candidats, mendiants de votes et marchands de promesses, et les électeurs dans ce monde «d’identités en évolution», permet d’assister à un mélange des conceptions de l’électeur comme acteur social de ce jeu. Il y a d’abord celle qui se réfère à la théorie économique orthodoxe qui veut que l’homo oeconomicus doué de la rationalité économique soit un agent rationnel capable de classer ses choix par ordre de préférence pour maximiser la satisfaction de ses besoins dans un projet collectif. Mais, depuis les développements de la psychologie sociale, on découvre de plus en plus que la plupart des décisions prises par le citoyen-consommateur n’est pas le fruit d'un calcul précis des coûts d'opportunité. Les politiciens qui maîtrisent bien leurs sciences humaines et sociales savent très bien que l’humain, dans les choses mouvantes de sa vie concrète, n’est pas un agent si rationnel qu’on le pense. Par définition, l’émotion est ce par quoi l’humain se meut. Elle est donc aussi le moyen privilégié par lequel on peut le faire bouger. Pour l’un, ce sera par la peur de perdre un acquis, pour l’autre, par le désir de faire un gain. Qui plus est, avec la progression de l’univers numérique et des réseaux sociaux virtuels, voter, c’est maintenant «liker», un geste que des millions de personnes posent quotidiennement sans faire appel à un contenu cognitif élaboré pour faire leur idée. L’immédiateté de l’émotion spontanément ressentie est maintenant le lieu privilégié de la prise de décision.

    Marc Therrien

  • Rino St-Amand - Abonné 15 septembre 2018 11 h 05

    Tant que les partis ne seront pas partis.

    Intéressant, mais il faut souligné que nos représentants sont toujours un peu pris entre l'arbre (la ligne de leur parti) et l'écorce (les volontés exprimées par leurs électeurs). Aussi, un représentant dans l'opposition n'a pas le même pouvoir que celui qui siège au gouvernement. Pour résoudre ces travers, il faudrait que nos élus soient tous au pouvoir, qu'il n'y ait pas de ces clubs privés à l'assaut du pouvoir qu'on appelle partis, et que les décisions soient prises à la majorité de l'Assemblée. On pourrait alors élire nos représentants pour leurs intelligence et sensibilité, et les voir s'exprimer sans avoir à suivre une ligne de parti.

  • Serge Rainville - Abonné 16 septembre 2018 12 h 28

    Voter pour le candidat, le chef et ensuite le parti

    Je suis content de constater que ce texte rejoint ma façon de voter aux élections. Tout d’abord le candidat ou la candidate, ensuite le chef ou la cheffe et finalement le programme du parti. Ce sont avant tout des personnes que nous élisont et les quatre années qui suivent le vote présenteront des situations qui n’auront pas été prévues ou discutées. Choississons donc les meilleures personnes qui prendront part aux discussions et décisions. Qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, toutes ces personnes participent.

    Serge Rainville