Le corps des femmes soumis à des rapports de domination

L’anthropologue Gayle Rubin est l'une des premières à employer le terme «genre» comme construction sociale pour le distinguer de celui de «sexe», qui fait davantage référence aux données biologiques.
Image: Tiffet L’anthropologue Gayle Rubin est l'une des premières à employer le terme «genre» comme construction sociale pour le distinguer de celui de «sexe», qui fait davantage référence aux données biologiques.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Que ce soit par le mouvement #MeToo, la télésérie Unité 9 ou l’arrestation récente d’élèves relativement au partage de photos à caractère sexuel, une problématique s’est récemment imposée à nous : les rapports de pouvoir multiples qui s’exercent sur le corps des femmes. Nous apprenions d’ailleurs que les études féministes universitaires gagnaient de plus en plus en popularité, même chez les étudiants masculins (Le Devoir, 3 mai 2018). Celles-ci, connues plus largement sous le terme « Études queer et de genre », sont largement inspirées de la théoricienne Gayle Rubin.

Photo: Jasmine Guilloteau L’auteure est professeure au Cégep de Limoilou.


Dans son article « Marché aux femmes » datant de 1975, Gayle Rubin, née en 1949, est une des premières à employer le terme « genre » comme construction sociale pour le distinguer de celui de « sexe », qui fait davantage référence aux données biologiques. Reprenant des idées de Lévi-Strauss, Marx et Engels, elle y affirme que les principales causes de l’oppression des femmes sont à chercher dans le système de parenté (structure des familles, mariage, etc.) et la division genrée du travail. Faisant écho à Simone de Beauvoir, elle réaffirme que la domination masculine est une construction sociale et non un phénomène naturel. Elle en appelle à une « révolution de la parenté » qui ne peut que nous faire penser aux récentes revendications féministes sur la charge mentale, les congés parentaux, la reconnaissance du travail invisible, etc.

Puis, en 1984, dans Penser le sexe, elle invite à réfléchir sur l’oppression des minorités sexuelles et jette les bases d’une « théorie radicale de la sexualité ». Publié en français dans le recueil Surveiller et jouir, anthropologie politique du sexe (en référence à l’ouvrage de Michel Foucault Surveiller et punir), elle affirme que les institutions religieuses, politiques et juridiques ainsi que les sciences comme la médecine et la psychiatrie ont participé à la répression de la diversité sexuelle en fixant les limites de ce qui est normal ou anormal.

« Le domaine de la sexualité définit des interactions politiques, des formes d’inégalité et d’oppression qui lui sont propres. Comme c’est le cas pour les autres aspects du comportement humain, les formes institutionnelles concrètes qui régissent la sexualité, en n’importe quel lieu et à n’importe quelle époque, sont des produits de l’agir humain. Elles sont traversées par des conflits d’intérêts et des manoeuvres politiques, tant délibérés qu’accidentels. En ce sens, le sexe est toujours politique. […] », écrit-elle.

L’automne dernier, le cours complémentaire de philosophie du Cégep Limoilou intitulé « Sexes et pouvoir » fut au coeur de cette réflexion. En effet, ce qui devait être un exercice banal devient subitement très concret. Il était demandé d’analyser la campagne publicitaire d’un bar environnant. On pouvait y voir de jeunes écolières sexy, bouteilles d’alcool fort en main, invitant à une soirée intitulée Back to School. La direction du Cégep reçut une plainte et l’enseignante fut mise en demeure de renoncer à l’activité pédagogique. La discussion en classe fut riche et instructive. Elle tourna principalement autour de trois axes : le phénomène sociétal de l’hypersexualisation, la liberté d’expression artistique et l’éthique publicitaire.

L’hypersexualisation

Ce terme réfère au fait de donner un caractère sexuel à un comportement ou à un produit qui n’en a pas en soi. Par exemple, un bar de strip-teasequi fait la promotion de ses activités avec des références sexuelles explicites ne fait pas d’hypersexualisation, car ses activités sont de facto sexuelles. Par contre, une compagnie de gomme à mâcher produisant des publicités à connotation sexuelle participe à une hypersexualisation de la société, car il n’y a pas de liens directs entre leurs produits et la sexualité. « Mais l’hypersexualisation est partout de nos jours ! » objecta un étudiant. En effet, car faire croire à une personne qu’elle aura plus de pouvoir d’attraction sexuelle est un bon argument de vente. « Est-ce si grave ? » se questionna une autre. Pour répondre à cette question, nous devons recourir à des études en psychologie et en sociologie. L’une d’elles, publiée en 2009 par Lucie Poirier et Joane Gagnon, montre un lien entre l’hypersexualisation sociétale et la violence faite aux femmes. « En effet, un nombre grandissant de magazines, vidéos, calendriers, jouets, vedettes de la chanson, sites Internet pornographiques et publicités de toutes sortes accentuent quotidiennement le message que le corps des filles et des femmes peut être utilisé, exploité, vendu, agressé. » De plus, cela contribuerait à une sexualisation plus précoce et imposerait des stéréotypes sexuels réducteurs et asservissants, comme nous pouvons le lire dans l’excellent ouvrage de Lili Boisvert Le principe du Cumshot, le désir des femmes sous l’emprise des clichés sexuels.

La liberté d’expression artistique

Mais ces photos sont-elles avant tout esthétiques et les artistes n’ont-ils pas droit à la liberté d’expression ? Sur ce point, les qualités esthétiques de la publicité étaient incontestables. Comme l’une des femmes présentes sur cette publicité nous l’indiquait : les poses adoptées évoquaient l’esprit vintage de la pin-up américaine. Celle-ci n’était-elle pas un modèle d’émancipation de la femme ? Le mouvement néoburlesque actuel nous interpelle aussi : les femmes y participant affirment se réapproprier leurs corps.

Par contre, la publicité analysée ne présentait pas des femmes matures et libérées, mais de jeunes filles sexy en uniformes d’école secondaire. Cela relève plutôt de l’industrie pornographique.

Et qu’en est-il de la liberté d’expression ? Bien qu’elle soit protégée par les chartes des droits, elle connaît certaines limites. La diffamation peut être punissable. Les appels à la haine ou les menaces sont illégaux. Il existe aussi des balises visant à assurer l’ordre public ou à protéger la santé de la population. À cet égard, les batailles de l’industrie du tabac pour défendre leurs publicités sont célèbres. Mais leur combat fut en grande partie perdu : l’intérêt de la santé publique a prévalu. Dans la même optique, le Québec s’est doté d’une loi sur la publicité des boissons alcooliques qui limite la liberté d’expression des entreprises. Il est ainsi interdit de faire une publicité qui présente la consommation d’alcool comme un facteur de valorisation, qui a recours à des mineurs ou qui fait allusion à un personnage fictif ou réel associé aux mineurs. De plus, afin de démontrer sa volonté de prendre ses responsabilités sociales au sérieux, l’industrie des boissons alcooliques s’est dotée d’un code d’éthique. Il énonce que « la communication et l’emballage ne doivent en aucune manière être sexistes […] » ou « contenir des images de personnes qui sont ou qui ont l’air d’être âgées de moins de 25 ans […] ». Le bar en cause a d’ailleurs reçu un blâme du Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques.

Cette loi est-elle trop restrictive et l’atteinte à la liberté d’expression, trop importante ? Ce type de questions déchire les féministes. Pour sa part, Gayle Rubin affirmerait sans doute qu’il s’agit effectivement d’une forme de censure. Elle n’aurait pas voulu que la professeure retire son activité, encore moins que des poursuites judiciaires soient entreprises contre elle. Mais elle aurait sans doute soutenu que la dénonciation de cette publicité relève d’un conservatisme peu productif qui n’aide pas la cause des femmes et celle des minorités sexuelles.

Transformation radicale

À propos de la pornographie et de la prostitution, Gayle Rubin reconnaît qu’historiquement, ces industries ont été des lieux de domination masculine et hétérosexiste. Par contre, pourquoi vouloir l’abolition de ces industries plutôt que d’y voir la possibilité pour les femmes d’y prendre leur place de façon libre et égalitaire ? Ainsi, elle n’en appelle pas à l’interdiction de la pornographie et au retour de la censure. Elle croit plutôt à la transformation radicale de la pornographie en vue de la réappropriation du pouvoir des femmes sur leurs corps. « Puisque la sexualité est un point central de la relation entre les genres, une bonne part de l’oppression vécue par les femmes est exprimée et constituée par la sexualité. […] L’industrie du sexe est loin d’être un paradis féministe. Elle y reflète le sexisme qui est à l’oeuvre dans la société en général. Il nous faut analyser les manifestations de l’inégalité entre les genres propres à l’industrie du sexe et nous y opposer. Mais cela ne signifie pas qu’il faille supprimer le sexe commercial », écrit-elle dans Surveiller et jouir.

A contrario, on pourrait aussi affirmer que les restrictions visant la publicité sont justifiées puisque nous bénéficions collectivement d’un système de coopération qui assume les coûts reliés à la santé publique et impose de ce fait même des responsabilités sociales importantes. Que l’on puisse ou non parler d’une véritable « culture du viol », il n’en demeure pas moins que les faits sont là : le corps des femmes est encore et toujours utilisé par des instances dominantes. Si l’on veut vivre dans une société véritablement égalitaire et libérée des violences sexuelles, il faut la réformer, car comme l’affirme Gayle Rubin : « Le sexe est toujours politique. »

 

Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.

1 commentaire
  • Denis Thibault - Abonné 26 mai 2018 19 h 03

    Très bon texte.