Un réseau de la santé soumis à une forme perverse d’autorité

Psychanalyste et sociologue, Gérard Mendel a proposé des pistes théoriques originales sur le phénomène d’autorité dans le monde du travail.
Image: Tiffet Psychanalyste et sociologue, Gérard Mendel a proposé des pistes théoriques originales sur le phénomène d’autorité dans le monde du travail.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Les controverses entourant les frasques du ministre québécois de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, au regard de son style de gestion représentent une occasion de réfléchir sur les rapports de pouvoir qui tendent à s’imposer dans l’administration publique. À ce titre, le fondateur de la sociopsychanalyse, Gérard Mendel (1930-2004) aurait attiré notre attention non seulement sur la personnalité autocratique de ce ministre qui mine la démocratie de nos institutions, mais surtout sur le type de rapports de pouvoir qu’il tente d’instaurer pour imposer une vision bien particulière du service public.

Mendel noterait que des rapports d’autorité spécifiques sont au coeur du mode de régulation de la réforme actuelle du réseau, d’autant plus que le ministre l’a déjà exprimé en ces termes un an après avoir mis en place législativement la réforme en 2015 : « L’effet que je recherchais et que j’ai obtenu est d’avoir une autorité sur les réseaux. » Gaétan Barrette en est fier : aucun ministre avant lui n’avait pu parler à tout le réseau en embrassant d’un seul regard ses exécutants autour d’une table.

Photo: Émilie Tournevache Michel Parazelli est professeur-chercheur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal.

Psychanalyste et sociologue, Gérard Mendel a proposé des pistes théoriques originales sur le phénomène d’autorité ainsi qu’une méthode d’intervention permettant d’étudier le rapport de l’individu au collectif (social) et, en particulier, dans le monde du travail. Dans son ouvrage L’acte est une aventure. Du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir (1998), il nous invite à considérer la dimension structurante du psychisme inconscient du sujet dans l’établissement de ses rapports sociaux où le phénomène d’autorité y ancrerait ses figures. Ses travaux sur l’autorité peuvent nous aider à mieux comprendre le processus menant à la dégradation des conditions de pratique et à l’augmentation de la souffrance au travail dont ont témoigné récemment des professionnels de la santé et des services sociaux.

L’autorité n’est pas naturelle

On confond souvent l’autorité et la domination, entendue comme la subordination d’une volonté à une autre. Ce qui distinguerait l’autorité de la domination est l’élément de consentement à la servitude, qualifiée alors de volontaire, que le phénomène d’autorité réussit à obtenir, contrairement à la domination qui crée un rapport de pouvoir asymétrique de soumission involontaire favorisant la résignation ou la révolte. Suivant la définition d’Hannah Arendt, Mendel avance que l’autorité est une autre modalité du pouvoir qui s’imposerait actuellement au coeur des techniques de management que nous appelons la « nouvelle gestion publique » (NGP).

Dans son livre Une histoire de l’autorité (2002), Mendel montre que, si l’autorité a connu des transformations sociohistoriques, dont l’affaiblissement de certaines de ses figures classiques, telles que le paternalisme, elle n’a pas disparu pour autant. Pour lui, l’autorité est « la variété de pouvoir qui assure l’obéissance des subordonnés sans user de la force manifeste, de la contrainte physique, de la menace explicite, et sans avoir à fournir justifications, arguments, ou explications ».

Cette définition fait écho au concept de « servitude volontaire » de La Boétie, soit l’existence d’un rapport de pouvoir qui n’était pas que subi, mais aussi nourri par les personnes en situation de « subordination ». Mendel ajoute : « L’autorité en soi n’existe pas, elle n’est pas une idée ni une entité métahistorique, ni même une simple représentation psychologique. Elle est une formation sociale-psychologique qui a pris au cours des temps […] des formes historiques diverses. » Le titre d’un de ses ouvrages majeurs — La société n’est pas une famille (1992) — évoque bien la part imaginaire de ce phénomène.

La dimension psychologique réside dans l’expérience de soumission à l’autorité que nous avons vécue au sein de la famille dès la petite enfance du fait de notre immaturité biologique et psychique (néoténie) et du désir de sécurité pouvant compenser la peur de l’abandon. Le problème est que cette soumission sera par la suite transférée aux diverses autorités sociales ; ce rapport s’actualiserait à toute situation sociale qui accompagne un « grand » (patron, chef d’équipe) face à un « petit » (employé, usager). « C’est là très précisément que se situe le soubassement psychoaffectif commun à l’autorité et à la séduction : le risque, en cas de non-adhésion à la volonté du dominant, d’un retrait affectif qui réveille le sentiment abandonnique de manière angoissante », écrit Mendel. Mais, pour se soumettre volontairement, il faut croire que les bienfaits attendus ne peuvent être procurés que par cette figure d’autorité. Inversement, si la personne ne reconnaît pas une autorité donnée comme crédible (légitime), elle ressentira l’injonction d’obéissance comme la force brute d’un pouvoir n’ayant pas de sens, s’apparentant ainsi à la domination.

Faire croire à une meilleure gestion publique

Non seulement le ministre Barrette élimine un à un ses contradicteurs, mais il banalise l’augmentation de la souffrance au travail des professionnels du réseau. À l’automne 2016, un sondage rejoignant près de 7000 professionnels membres de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) indiquait que 58,6 % des répondants présentaient un indice élevé ou très élevé de détresse psychologique au travail. Mais ne nous leurrons pas, ce n’est pas l’attitude autocratique du ministre qui crée cette dégradation des contextes de travail, mais la figure d’autorité sur laquelle il s’appuie pour obtenir l’obéissance des cadres et des professionnels. Il s’agit de l’autorité attribuée au scientisme des experts en management, ceux-là mêmes qui font la promotion du toyotisme ou de la méthode appelée Lean Management. Cette méthode demande à l’individu d’intérioriser l’injonction d’obéissance volontaire en faisant miroiter un travail de collaboration destiné à améliorer la productivité tout en faisant croire à l’amélioration des services.

À travers des mécanismes sociotechniques de gestion inspirés du monde des affaires, cette approche raffine les principes tayloriens de la production industrielle par une stratégie de gestion à distance. Il s’agit de contrôler l’acte de travail à l’aide d’indicateurs quantitatifs de performance tout en limitant l’encadrement à un rappel des objectifs et à l’autonomie d’exécution. Le patron lui-mêmen’existe plus comme personne, mais comme rouage de l’immense mécanique scientifiquement réglée par des firmes externes qui viennent inspecter l’architecture organisationnelle afin d’éliminer le gaspillage de temps et d’énergie. La coordination est assurée par des équipes autonomes constituées d’un nombre restreint de salariés, à même de réaliser un large éventail de tâches qu’exige la production optimisée qui leur est imputable.

La responsabilisation accrue des salariés constitue l’une des plus importantes influences de ce mode de coordination axé sur l’autonomie et l’initiative. D’une part, elle contribue à augmenter la « déspécialisation », la polyvalence et la flexibilité des intervenants, qui sont de plus en plus accaparés par des tâches dans un flux incessant de production de services, sous surveillance informatique. D’autre part, cette responsabilisation procure une marge de liberté à l’équipe pour gérer seule le processus de production. Mais l’équipe n’a guère de prise sur les orientations de ce processus auquel on lui demande d’adhérer. On parle ici de conditions paradoxales de l’acte de travail que l’implication contrainte induit dans l’organisation.

L’« auto-autorité »

Au coeur de ce nouveau mode de gestion, Mendel a identifié un procédé de sujétion psychologique qui est largement documenté par les psychosociologues du travail s’intéressant aux effets des nouvelles techniques de management sur les employés : « Il est exigé de l’individu qu’il « se donne » toujours davantage à l’entreprise et qu’il lui offre volontairement certaines de ses ressources de sa personnalité jusque-là réservées au domaine de la vie privée. Il faut qu’elle devienne pour lui rien moins que l’« objet de son désir » et qu’il mette à son service son moi profond et sa « créativité ». »

Mendel évoque une nouvelle figure d’autorité, « l’auto-autorité » : « Les personnages que l’autorité concerne — le dominant et le dominé — se retrouvent maintenant tous les deux à l’intérieur du sujet. […] À l’inverse, le rôle du dominant, jusqu’alors tenu par un personnage extérieur, se trouve maintenant, avec « l’auto-autorité », devoir être tenu par le sujet lui-même. » C’est une figure perverse de l’autorité qui ne dit pas son nom et qui crée des ravages psychologiques chez les professionnels. Sous peine d’être dépréciés ou de voir leur poste supprimé, ceux-ci tentent d’être à la hauteur d’attentes impossibles à satisfaire. Ce type de management rend périlleuses toutes formes d’opposition.

Ce rapport d’autorité intériorisée se répercute chez les usagers à qui l’on demande de se plier aux modalités technocratiques de service de façon à ne pas brouiller les statistiques de rendement de l’intervenant. Des usagers à qui on demande parfois d’éviter de recourir aux services, ce qui pourrait s’avérer le prélude à la privatisation du social et des services.

 

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10 commentaires
  • Denis Miron - Abonné 17 mars 2018 09 h 54

    Scientisme des experts ou charlatanisme d'apprentis sorcier?

    «Il s’agit de l’autorité attribuée au scientisme des experts en management, ceux-là mêmes qui font la promotion du toyotisme ou de la méthode appelée Lean Management»

    Voilà comment nos indéfectibles experts scientifiques transforment l’humain en machine. Sans en faire un équivalent, ce genre de conception de l’humain ne me semble pas très éloigné de celle des scientifiques nazis.
    Dans son dernier film muet «Les temps moderne » comédie dramatique sortie en 1936, satire du travail à la chaine imposé par les gains d’efficacité exigés parl’industrialisations, Charlie Chaplin, bien avant Gérard Mendel nous fait la démonstration des conséquences dévastatrices du travail à la chaine sur la santé mental. Et voilà, plus de 80 ans plus tard, on persiste et signe à vouloir appliquer le même procédé de chaine de montage industriel ,mais cette fois dans le système de santé où des humains se voient tranformer en objet comme sur des convoyeurs industriels… Ça va pas bin à shop! Y a un dangereux problème de conception de l’humain de la part de ceux qui gouvernent en s’appuyant leur autorité sur une pseudo-expertise scientifique. Une science qui déshumanise n’est pas une science, mais du charlatanisme d’apprenti-sorcier.

    Selon l’APTS, 58,6 % des répondants présentaient un indice élevé ou très élevé de détresse psychologique au travail. Et voilà que le gouvernement libéral va nous répéter ad nauseam que les finances publiques sont dans un très bon état, après avoir coupé partout dans l’administration publique. Quelle dérive intellectuelle peut motiver pareil mensonge sinon, ce que le capitalisme a de plus dégoûtant , de plus sauvage et de plus destructeur. Et dire que ce sont des médecins qui gouvernent. Horeur…!

  • Marc Therrien - Abonné 17 mars 2018 10 h 34

    La perversion de l'idéal quand il devient inatteignable


    Parmi les façons de penser la forme perverse d’autorité qui s’exerce dans le réseau de la santé, il y a celle qui se formule par cette injonction paradoxale: «Sois parfait, je te l’interdis». On la doit à Jean-François Malherbe, philosophe éthicien, auteur du livre «Les ruses de la violence dans les arts du soins». «Le processus menant à la dégradation des conditions de pratique et à l’augmentation de la souffrance au travail» atteint son paroxysme quand on violente le bénéficiaire dont on a la mission de soigner. Pour moi, la forme perverse d’autorité se situe en premier lieu dans l’idéal de l’humanisation des soins promu par nos chefs gouvernementaux du haut de leur supériorité dans la hiérarchie sociale, servant de porte-voix des volontés du peuple. Il est de plus en plus intenable dans la réalité concrète de la vie en milieu hospitalier ou de CHSLD. Qui plus est, cet idéal est mis à mal quand les soignants se sentent réduits à de simples exécutants de la volonté populaire et qu’en plus de percevoir l’écart devenu trop grand entre le beau discours vertueux du gouvernant et les conditions de pratique dans lesquelles ils doivent exercer leur profession, ils ressentent cette condescendance à leur égard de la part de leur chef qui nie presque alors leur humanité à eux. Une situation limite est atteinte quand la souffrance du soignant nuit à ses capacités d’abnégation et de compassion requises par l’idéal d’humanisation des soins; quand il faut admettre que l’effort demandé pour maintenir l’excellence est peut-être devenu surhumain pour ces personnes "humaines, trop humaines", qui n’ont pas encore atteint la sainteté. Il faut alors être capable d’envisager que l’obsession gestionnaire pour l’efficacité opérationnelle et les solutions techniques issues des processus d’amélioration continue visant à pallier l’alourdissement de la tâche des soignants, puissent entraîner l’effet pervers de déshumaniser les relations avec les bénéficiaires.

    Marc Therrien

  • Jacques Aurousseau - Abonné 17 mars 2018 18 h 15

    C'est ubuesque ou orwellien, au choix

    Mais en définitive, c'est triste de constater que le médecin a réussi son opération, mais que le patient est mort. Il vaut mieux être en bonne santé par les temps qui courent!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 mars 2018 23 h 01

    On n'a jamais si bien ausculter ce gouv toxique.

    Les manques de vision,d'intelligence,de culture,de compassion,d'humanisme sont si nombreux et énormes que ce gouv
    pourrait diriger une chaine de dépanneurs avec profit nonobstant la misere qui suit sans que les suiveux s'en rendent compte.....
    Tres triste et misérable,

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 mars 2018 04 h 53

    … ?!? …

    « Ce qui distinguerait l’autorité de la domination est l’élément de consentement à la servitude, qualifiée alors de volontaire, que le phénomène d’autorité réussit à obtenir, contrairement à la domination qui crée un rapport de pouvoir asymétrique de soumission involontaire favorisant la résignation ou la révolte. » (Michel Parazelli, Professeur-Chercheur, École de travail social, UQÀM)

    De cette citation, une douceur :

    D’Histoire-Mémoire, et d’expérience de vie, Autorité et Domination nous ont apparu, et apparaissent encore de nos jours ?!?, comme des Sœurs-Jumelles que le monde des Systèmes valorise, et ce, avec et sans confusion ni préjugé « gratuits » ou in-volontaires au domaine des consentements (c à la servitude, c libre, volontaire ou éclairé) !

    En effet, du temps de Duplessis-Léger, l’Autorité s’alimentait de la Domination et, de nos jours, la Domination, de l’Autorité !

    Dans les deux cas, le phénomène du Consentement demeure comme un mirage …

    … ?!? … - 18 mars 2018 -