Un enseignement pour sortir l’élève de sa quotidienneté

En 1957, Albert Camus reçut le prix Nobel de littérature. Dans une lettre magnifique, l’écrivain reconnaît qu’après sa mère, la première personne à qui il a pensé en gagnant ce prix fut son ancien instituteur, Louis Germain.
Photo: Agence France-Presse En 1957, Albert Camus reçut le prix Nobel de littérature. Dans une lettre magnifique, l’écrivain reconnaît qu’après sa mère, la première personne à qui il a pensé en gagnant ce prix fut son ancien instituteur, Louis Germain.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Albert Camus est mort le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que 47 ans. Cette fin abrupte et précoce empêcha Camus de conclure Le premier homme, qui fut publié à titre posthume en 1994. L’état fragmentaire du texte gêne la lecture et certains mots illisibles sur le manuscrit original ont été tout simplement supprimés de la version publiée. Cet ultime opus est un texte à caractère autobiographique et Camus y raconte dans le chapitre « 6bis, L’école » sa relation avec Louis Germain, son instituteur à l’école primaire, qui aura marqué son parcours personnel comme son oeuvre littéraire.

Photo: Charles-Émile Lafrance David Santarossa est étudiant à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal.

En 1957, donc trois ans avant sa mort, Camus reçut le prix Nobel de littérature alors qu’il n’avait que 43 ans. Dans une lettre magnifique, l’écrivain reconnaît qu’après sa mère, la première personne à qui il a pensé en gagnant ce prix fut son ancien instituteur : « une occasion de vous dire […] que vos efforts, votre travail et le coeur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. » Alors que Camus était un enfant provenant d’une famille pauvre, M. Germain lui a tendu la main et l’a aidé d’une manière incommensurable en le perfectionnant après les cours pour que le futur écrivain s’inscrive au lycée. Sans les efforts de M. Germain, le parcours de Camus aurait été complètement différent.

L’étrangeté de M. Germain

Dans son premier roman, L’étranger, Camus décrivait un homme étranger à sa société, qui ne pleure pas la mort de sa mère. Dans les pages de son dernier manuscrit, Camus y trace le portrait d’un instituteur qui serait étranger à l’école actuelle. La méthode de M. Germain était de ne rien céder sur la conduite tout en rendant la matière vivante et amusante. Les coups de règle en guise de punition faisaient partie de ses manières de faire et la lecture prenait une place toute particulière dans son enseignement.

Un bon jour, M. Germain faisait la lecture d’une histoire à la classe et, à la fin du récit, le jeune Camus était en larmes. Devant une réaction aussi forte de l’élève, le maître décida de lui donner le livre. Devant ce cadeau, la réaction du jeune Camus : « C’est trop beau. » Camus se sent quasi indigne de ce cadeau, car pour lui, le livre a une si grande valeur qu’il ne le mérite pas. À sa classe de milieu modeste et à Camus en particulier, M. Germain fait le plus beau des cadeaux, soit celui de la culture.

À notre époque, et la tendance en ce sens se concrétisera sans doute dans les prochaines années, les nouvelles méthodes pédagogiques d’inspiration socioconstructiviste visent à effacer la figure du maître pour la remplacer par un accompagnateur ou un guide. Il s’agirait de ne plus gaver les élèves par un enseignement magistral et unilatéral, mais plutôt de rompre la dissymétrie entre l’élève et l’enseignant afin que l’« apprenant » découvre le monde par lui-même. Une telle conception de l’école se réclame de la démocratie et d’un rapport plus égalitaire entre l’enseignant et l’élève. Or ces méthodes n’ont pas le monopole de la démocratie et de l’égalitarisme. Pour M. Germain, l’égalité, c’est l’accès à la culture pour tous. Mais au-delà de cette différence dans la conception de l’égalité, l’étrangeté de M. Germain réside dans l’exotisme qui était au centre de son enseignement.

L’exotisme

Camus décrit les récits de M. Germain comme « l’exotisme même ». Ce terme utilisé avec beaucoup de justesse revient à plusieurs reprises dans le chapitre sur l’école, qui compte un peu plus de trente pages. Pour Camus qui étudiait en Algérie, l’exotisme, c’était la description de la neige en France. Pour les élèves de la classe de M. Germain, « ce qu’ils aimaient si passionnément [à l’école], c’est ce qu’ils ne trouvaient pas chez eux ». Au Québec, le langage courant assimile l’exotisme aux palmiers et au sable blanc, mais l’exotisme, c’est ce qui a des caractéristiques différentes de ce qu’on voit habituellement. Dans le cadre scolaire, un tel terme implique de sortir l’élève de sa quotidienneté en lui racontant des histoires prenant place dans un autre pays ou dans une réalité qui lui est antérieure, ce qui peut être aussi simple que la vie de nos parents ou de nos grands-parents.

L’exotisme était facile à déterminer à l’époque de Camus, mais aujourd’hui, qu’est-ce que l’exotisme pour les élèves québécois ? Avant même leur entrée à l’école, les élèves sont déjà branchés sur la planète et gavés d’images. Un changement important s’opère entre la classe de M. Germain et nos classes actuelles, les nouvelles technologies permettent aux élèves d’avoir accès au monde sans la médiation du maître.

Aujourd’hui, tout semble disponible en un tour de main, mais on retrouve une chose dans le récit de Camus qui peut véritablement sortir l’élève de sa quotidienneté. L’exotisme dans la classe de M. Germain, c’était la lecture et le fait de donner l’occasion aux gens moins fortunés de côtoyer la richesse des grandes oeuvres qui forment le patrimoine culturel de l’humanité. Cette promesse de l’école semble être oubliée aujourd’hui au profit d’une dictature du présent et de l’importance de montrer l’utilité des apprentissages. Une culture de la culture, et plus précisément une culture de la lecture, propose un véritable exotisme qui exhorte l’élève à sortir de sa quotidienneté pour aller rejoindre une multitude de présents qui ont obtenu une certaine pérennité.

La lecture, c’est s’asseoir pendant plusieurs minutes (idéalement plusieurs heures) et c’est se concentrer sur une seule chose à la fois. Cette activité n’apporte ni information ni résultat direct. La lecture de livres est une véritable activité exotique à notre époque, chaque page tournée étant une petite révolte contre le statu quo technologique ambiant.

Une telle conception de l’école où l’exotisme est maître n’est plus dominante aujourd’hui et l’implantation des tablettes numériques dans les classes ne laisse présager aucun changement en ce sens. L’argument pour justifier leur entrée en classe tourne autour de l’idée que les enfants ont déjà ce genre d’appareil à la maison ; qu’ils les utilisent à l’école aussi n’est donc que normal. Cet argument suppose que l’école devrait être le prolongement de la quotidienneté de l’élève.

Des objections se font déjà entendre : les tablettes numériques ont des applications très pratiques qui peuvent aider à comprendre et à découvrir d’autres mondes et d’autres cultures. Certes, mais peut-on réellement se contenter d’un rapport purement instrumental à la technologie ? On ne peut réduire la tablette numérique à un cahier Canada 2.0, car elle change radicalement notre modèle éducatif.

Anciennement, la promesse de l’école résidait dans un accès long, difficile et même parfois pénible à la culture, et ce, par la médiation de l’enseignant et de la lecture. Alors qu’aujourd’hui, les promesses des nouvelles technologies, c’est l’accès immédiat et impulsif aux choses. La pédagogie moderne semble avoir opté pour ces promesses plutôt que pour celles de M. Germain. Plusieurs raisons peuvent justifier un tel choix, mais nous ne pouvons prétendre qu’il ne modifie pas notre conception de l’école et que certaines conséquences peuvent en découler. Les arts et plus spécifiquement la littérature sont des vecteurs d’exotisme et ces matières souffriront sans doute de l’instantanéité des nouvelles technologies.

Que faire ?

Les élèves sont submergés par les tablettes, les téléphones et les ordinateurs. Ces mêmes élèves n’auraient-ils pas le droit d’avoir un espace dépourvu de toute technologie, même s’ils ne le demandent pas ? À une époque où les élèves se perdent dans le multitâche, l’école devrait être un rempart contre les distractions du quotidien et enseigner certaines dispositions nécessaires pour aborder un texte papier, à savoir celles de l’attention et de l’humilité, dispositions minées autant par les méthodes d’enseignement socioconstructivistes que par les nouvelles technologies à l’école. D’ailleurs, l’école actuelle, qui souhaite tant être « utile » et qui souhaite se rapprocher des exigences du marché du travail, oublie que ces dispositions sont sans aucun doute très prisées par les employeurs, et l’exotisme de la lecture en constitue l’activité la plus formatrice.

On pourra répondre qu’on ne peut pas revenir dans le temps et enseigner aux élèves comme on le faisait au début du XXe siècle ; on aura raison de le dire, car il ne s’agit pas de revenir à l’école du jeune Camus. Il s’agit plutôt de revenir à son esprit et à sa poétique. Être étranger à notre quotidien quelques heures par semaine en instaurant des périodes de lecture obligatoires dans un silence technologique et auditif des plus complets semble être la meilleure manière de ramener l’exotisme à l’école.

Pourquoi inciter les élèves à suivre le chemin des nouvelles technologies, qu’ils ont par ailleurs tellement envie de suivre et qu’ils suivront de toute manière dans leurs temps libres ? Tant que cet espace d’exotisme sera absent des classes québécoises, on ne devrait même pas penser à introduire à l’école ces nouvelles technologies.

 

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8 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 9 décembre 2017 10 h 09

    Un enseignement pour s'élever et participer à l'élévation


    À la lecture de ce texte, je vois deux conditions d’apprentissage que j’ai connues dans mon cheminement scolaire qui semblent avoir perdu en qualité à travers les réformes. Tout d’abord la relation hiérarchique maître-élève, entre celui qui sait un peu plus que l’autre, mais qui tout comme l’autre, ne sait pas tout, qui lorsqu’elle était bien vécue dans un contexte sain d’émulation, valorisait que l’élève puisse vouloir dépasser son maître par ses questions qui permettaient en même temps à celui-ci d’enrichir son enseignement. Le contexte sain d’émulation pédagogique amenait aussi les élèves à vouloir se dépasser entre eux. Ainsi, tout le monde en classe participait au projet « d’élévation » qui vient avec l’enseignement.

    Aussi, avec la transmission du savoir exotique, on était amené à sortir de soi-même pour accéder à cet « autre » qui n’est pas moi; à « toutes autres choses qui se trouvent dans le Tu » (Martin Buber), dans la rencontre qui nous forme en nous transformant. Cette expérience bien vécue peut conduire au désir d’apprentissage continu inhérent à cette relation avec autrui qui nous dépasse et qu’il nous est impossible de totaliser et nous amener à se « déprendre de soi-même pour penser autrement » comme dirait Foucault.

    Enfin, il me semble que ces deux conditions et expériences fondamentales d’apprentissage de la connaissance comme processus dynamique où elle n’est jamais acquise, mais plutôt toujours à refaire et à parfaire, prépare bien à une vie citoyenne marquée par l’engagement à s’occuper à d’autres affaires que son propre égoïsme. Ce projet de vie se résume dans cette pensée de Martin Buber :
    «Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. »

    Se préoccuper et être solidaire d'autrui, le Tu, est peut-être finalement le meilleur moyen d'assurer à Je sa propre subsistance.

    Marc Therrien

  • Bernard Dupuis - Abonné 9 décembre 2017 10 h 37

    Le courage d'être à contre-courant

    Ce texte est tellement à contre-courant que j’ai peine à croire qu’il sera compris véritablement. Le problème de la lecture et spécifiquement de la lecture des grandes œuvres est tellement considérable dans le Québec actuel qu’il n’est pas étonnant de constater le peu de culture historique, littéraire, scientifique de la population. Pourquoi cette population vote-t-elle machinalement et sans réfléchir pour les Jack Layton, Philippe Couillard, Justin Trudeau et bientôt probablement en masse pour François Legault? Pourquoi tant de pensées suicidaires?

    Il ne faut pas tout de même être trop exigeant et demander à l’école, aux médias de se réserver quelques moments de sérieux. Il faut sourire, rire, trouver le côté dérisoire de tout. Quand j’écoute la radio de Radio-Canada l’après-midi, j’ai l’impression de me retrouver dans un festival du rire. Pourrait-on exiger des animatrices qu’elles cessent de rire pendant dix minutes?

    Il reste à espérer que l’école ne se fasse pas l’écho du déficit d’attention qui semble se généraliser avec l’aide de ces médias et de ces technologies impersonnelles, incultes, presque reptiliennes. L’école pourra-t-elle favoriser la lecture des grandes œuvres? Je ne saurais dire tellement la résistance est grande.

    Bernard Dupuis, 09/12/2017

  • René Pigeon - Abonné 9 décembre 2017 17 h 03

    Équilibrer l’accès immédiat et impulsif fourni par les outils numériques par la lecture attentive des « œuvres pérennes » -- si elles le sont.

    Les exigences d’autonomie et d’égalité dans les emplois d’aujourd’hui rendent les structures hiérarchiques d’hier périmées. Dans l’éducation actuelle, il est souhaitable d’équilibrer l’accès immédiat et impulsif fourni par les outils numériques par la lecture attentive des « œuvres pérennes ».
    Toutefois le choix des grandes œuvres dont le teneur et la portée seraient ‘universelles et pérennes’ reste difficile et contestable. La situation de l’école actuelle semble démontrer que ces grandes œuvres sont moins ‘universelles et pérennes’ qu’on ne le pensait.

  • Claude Bernard - Abonné 9 décembre 2017 20 h 47

    On parle ici de l'école primaire

    Je ne serais pas fort étonné d'apprendre qu'encore maintenant des professeurs ici même au Québec sont des dignes descendants de Louis Germain.
    Ce n'était peut-être pas la majorité du temps de la république des professeurs mais ils étaient tous repectés.
    En France leur règne a pris fin avec la défaite en 40 et vint alors la république des ingénieurs et des managers, comme ici avec la révolution tranquille.
    Les Louis Germain survivent encore malgré tout, anonymes et ignorés et plusieurs de nos grandes figures dans tous les domaines pourraient en témoigner.
    C'est au primaire que cela se passe et on pourrait faire pire que de les identifier et les honorer par un prix annuel du Ministre.
    Ou, à bien y penser, laissons les plutôt à leur travail de sisyphe qu'il convient de préférence à leurs élèves, suivant le chemin tracé par Camus, de célébrer plus tard quand ils auront accumulé assez de lauriers pour prouver leur irremplaçable contribution à la société.

  • Micheline Noreau - Abonnée 10 décembre 2017 12 h 38

    Lecture numérique exotique

    J'ai lu cet article en version numérique.

    Micheline Noreau

    • Maryse Lafleur - Abonnée 10 décembre 2017 14 h 45

      Cette formulation sybilline laisse-t-elle entendre que l'une exclut l'autre ... ou le contraire? J'ose espérer que que c'est le contraire. Dans mon cas, je ne suis pas née avec une tablette dans les mains, ni à l'ère de l'information continue, relativement (un euphémisme trop souvent) superficielle et répétitive, ni de Google ou Wikipedia. Ces phénomènes ne sont pas sans conséquences sur les habitudes, voire le développement cérébral de nos enfants ou petits-enfants, surtout si les parents ne s'en préoccupent pas. Car le plus gros obstacle ou, en tout cas, le plus courant à l'instruction, c'est le peu d'importance que semblent lui accorder trop de parents.