Donald Trump en quête du pouvoir souverain

Carl Schmitt (1888-1985), philosophe du droit, constitutionnaliste, a été consulté jusqu’à la fin de sa vie sur la construction d’une fédération européenne.
Photo: Montage Photo Tiffet Carl Schmitt (1888-1985), philosophe du droit, constitutionnaliste, a été consulté jusqu’à la fin de sa vie sur la construction d’une fédération européenne.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

« Feu et colère » pour la Corée du Nord, appui inconditionnel aux suprémacistes blancs, grâce présidentielle pour un shérif reconnu coupable de profilage racial, danse du sabre et génuflexion devant le roi d’Arabie saoudite afin de promouvoir la vente d’armements américains… Le narcissisme, l’incompétence et l’ignorance de Donald Trump ne suffisent pas à expliquer son processus décisionnel.

La réalité est plus complexe. À la question « Où se dirige le président Trump ? » Carl Schmitt répondrait spontanément : là où se trouve le « pouvoir souverain », c’est-à-dire « à l’extérieur et au-dessus des lois ».

C’est ici que la pensée de Carl Schmitt (1888-1985) se développe dans toute sa plénitude. Philosophe du droit, constitutionnaliste, il a été consulté jusqu’à la fin de sa vie sur la construction d’une fédération européenne. Antisémite, il s’est forgé, par son adhésion au parti nazi en 1933, une remarquable expertise en régimes totalitaires qui lui a valu sa réputation sulfureuse. Un temps considéré comme le légiste officiel du IIIe Reich, il en fut expulsé en raison de son ardent catholicisme et de son manque de foi nationale-socialiste.

Photo: Jean Barbar Les auteurs François Terroux et Sophie Orssaud

Selon Carl Schmitt, « les théologiens définissent l’ennemi comme quelque chose qui doit être anéanti », comme peut l’illustrer la violence meurtrière de l’extrême droite américaine à Charlottesville ou encore la guerre à outrance que nous livre, depuis septembre 2001, un ennemi sans uniforme, issu de différents pays, dont la religion constitue le principal dénominateur commun et pour qui s’en prendre à des civils innocents assure une place au paradis, comme à Barcelone le 17 août 2017.

À nos dirigeants occidentaux, toujours réticents à désigner nommément cet ennemi de peur de le voir surgir — sauf Donald Trump, qui s’en est pris aux musulmans —, Carl Schmitt répondrait que « ne pas nommer l’ennemi, c’est abdiquer la souveraineté »puisque, selon lui, l’essence du« pouvoir souverain » réside dans la capacité de « distinguer l’ami de l’ennemi ».

C’est ainsi qu’à ses yeux, George W. Bush et Tony Blair se seraient trompés d’ennemi en détruisant l’Irak de Saddam Hussein, alors que M. Trump se trompe d’amis avec les Poutine, Erdogan et Duterte, qu’il admire pour leur capacité de gouverner sans consulter.

Droit naturel et droit positif

Pour Schmitt, les lois religieuses constituent la « matrice de l’État ». Dès l’instant où les hommes ont pris conscience de leur mort inéluctable, ils ont amalgamé les concepts de « vie » et de « sacré ». C’est alors que les autorités religieuses ont pu mesurer à quel point la capacité de légiférer au nom de la divinité les investissait du pouvoir souverain. C’est ce pouvoir que convoite M. Trump parce qu’il lui permettrait de cumuler les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Les premières lois de l’humanité constituent ce que l’on a convenu d’appeler le « droit naturel ». Son apparition se confond avec celle des religions. Ces lois découlent de la connaissance du bien et du mal, du juste et de l’injuste, que nous aurions tous reçue de Dieu à la naissance.

Dès l’origine, le droit naturel répond à nos deux besoins premiers, soit la protection de la vie et la reproduction de l’espèce, aujourd’hui devenus respectivement les droits criminel et familial.

La vie en société, pour la sécurité qu’elle apporte, représente notre troisième besoin fondamental. C’est le droit dit « positif » qui en prévoit le fonctionnement et qui, à l’inverse du droit naturel, émane de notre raison plutôt que d’une « volonté divine ».

Son essor fut provoqué il y a environ 8000 ans par la révolution agricole qui, en permettant de stocker et de vendre des surplus alimentaires, a décuplé les possibilités d’échanges commerciaux. Apparaissent alors l’écriture et la comptabilité, essentielles aux contrats et au droit positif, lequel doit garantir la prévisibilité des jugements. Ainsi, lorsqu’un cultivateur achète des outils agricoles en échange d’une partie de sa prochaine récolte, un contrat s’impose, tout comme un tribunal et une force publique pour en assurer le respect. Surgit alors l’État tel que nous le connaissons.

L’opposition essentielle entre droits positif et naturel tient tout entière dans un procès célèbre et contemporain de Carl Schmitt. En Allemagne nazie, une loi rendait obligatoire la délation des opposants au régime, y compris pour les membres d’une même famille. Une femme dénonce son mari pour avoir tenu des propos antinazis. Il est arrêté, jugé, condamné à mort, puis envoyé combattre sur le front russe pour s’y faire tuer. La guerre terminée, ayant survécu, il porte plainte contre son épouse.

Selon les normes du droit positif, l’épouse n’aurait fait que se conformer à la loi en vigueur au moment de sa dénonciation. Après que la cour eut vérifié la conformité de cette loi avec la Constitution de l’État, le verdict d’acquittement serait tombé de lui-même : « Le rôle de la cour n’est pas de jeter un regard moral sur la décision[…]mais uniquement de s’assurer de la légalité d’une telle décision », comme l’a énoncé en janvier 2017 la Cour fédérale du Canada dans une décision sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite.

La dénonciatrice nazie fut cependant jugée en fonction des principes du droit naturel et déclarée coupable par l’Allemagne chrétienne. Elle s’est vu expliquer que toute personne capable de discerner le bien du mal a le devoir de refuser d’obéir, même au péril de sa vie, à une loi contraire à la nature et à l’ordre divin. En vertu du droit naturel, une telle loi, même conforme à la Constitution, est réputée n’avoir jamais existé.

Schmitt est un penseur de l'extrême, et l'extrême nous a rejoints [...] notre actualité a de nouveau pris des allures de sinistre scénario schmittien.

 

« La religion se situe au-dessus des lois »

Comme on peut le voir, ces deux types de droit diffèrent à la fois par leur essence et par leurs lacunes respectives. À cet effet, Carl Schmitt reproche au droit positif son aspect trop « normatif », susceptible de réduire nos juges au simple rôle de « lèvres de la loi », notre justice à une « mécanique figée dans la répétition », et d’orienter nos sociétés vers « la mort culturelle ». Pour le philosophe, les tribunaux doivent servir de « pont entre la norme et le cas concret ».

Quant au droit naturel, Schmitt nous met en garde contre la facilité avec laquelle un régime totalitaire peut le subordonner à une prétendue « volonté divine », laquelle lui permettra d’imposer « le règne et la souveraineté de ceux qui savent en appeler à ce droit supérieur, qui décident de son contenu, de la manière dont il sera appliqué et par qui ».

Donald Trump a déjà fait son choix. Ne s’est-il pas opportunément converti, en début de campagne, aux valeurs religieuses du mouvement pro-vie ? N’a-t-il pas, à l’occasion du « Jour national de la prière », autorisé l’immixtion des groupes religieux dans la vie politique en leur permettant de financer le parti de leur choix ? N’a-t-il pas déclaré qu’il y avait des gens « très bien » parmi les suprémacistes blancs évangélistes ? Son vice-président, Mike Pence, n’a-t-il pas déclaré que « la religion se situe au-dessus des lois » ?

Son retrait de l’Accord de Paris repose, en partie, sur des considérations d’ordre religieux. À force de croire que l’Univers a été créé en six jours, il devient possible de soutenir que nos débordements écologiques ne sauraient entraîner notre destruction ni celle de la planète puisque, selon la Bible, Jésus doit revenir sur terre à la fin du monde pour y prononcer le « jugement dernier ».

Ce genre de raisonnement permet à Donald Trump de soutenir que le réchauffement climatique n’est qu’une « fumisterie » diffusée par la Chine afin de ralentir l’économie américaine.

À la place de Dieu

Pour fabriquer des faits « alternatifs » d’une telle envergure, il faut reconnaître que les satellites en orbite autour de M. Trump se surpassent en imagination. La palme revient à Ben Carson (neurologue et créationniste), qui présente les esclaves capturés en Afrique (qui périssaient en masse au cours de la traversée) comme des « immigrants » en quête du « rêve américain ».

En somme, Donald Trump, par sa réaction épidermique à la séparation des pouvoirs, privilégie le droit « religieux » ; il se voit comme un monarque de « droit divin ». Non content d’exercer le pouvoir exécutif, il cherche à usurper le pouvoir législatif à coups de décrets qu’il peut promulguer et révoquer selon ses humeurs, ainsi que le pouvoir judiciaire par son exercice abusif de la grâce présidentielle.

Ne perdons jamais de vue que, plus d’une fois durant sa campagne, il a prévenu que des émeutes éclateraient s’il perdait l’élection. Face à une procédure de destitution, ce n’est pas au Congrès ni au Sénat ni au Parti républicain qu’il en appellerait, mais à ses partisans. Fût-ce au prix d’une guerre civile, il voudrait renverser la Constitution afin de remonter la chaîne du temps et de réunir dans une seule main, la sienne, les pouvoirs législatif, judiciaire, exécutif, politique et religieux, pour ensuite siéger à la place de Dieu.

 

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8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 14 octobre 2017 01 h 00

    et vive les petit rois il faut vraiment aller en Afrique pour en découvrir toutes les nuances

    Dès le départ c'est l'objectif que je lui percevais, n'y a t-il pas que ces gens qui peuvent dire une chose et se dédire le lendemain, peut-être est-ce d'ou nous est venu l'idée de la souveraineté, n'est ce pas d'ou est venu aux grecs cette vision du monde, de dieux qui se bataillent er croient avoir raison, un concept qui a été beaucoup emprunté depuis, certaines religions ne se disent-elles pas qu'elles sont saintes et unes, des le depart j'ai eu du mal avec ce concept , aujourd'hui ca, m'apparait comme faire parti des dogmes que les jésuites nous ont apportés , comment le pouvoir pourrait-il se maintenir sans ca, le pouvoir quel angoisse depuis toujours, enfin si je puis me le permettre le capitalisme et le droit en sont deux outils importants

  • Marc Therrien - Abonné 14 octobre 2017 10 h 50

    De retour dans la jungle avec le roi lion


    S’il se dirige vers le pouvoir souverain défini comme à l’extérieur et au-dessus des lois, il faut bien admettre que ce n’est pas par la transcendance qu’il va y arriver. Au contraire d’être transcendant, Donald Trump m’apparaît être d’une pure immanence, englué dans la concrétude de l’en-deça qui ne peut aspirer à s’élever. Il est l’incarnation du drame humain de l’être doué de raison qui peut faire les pires âneries quand il refuse de l’utiliser pour plutôt faire appel, comme dirait Nietzsche, à « l’instinct de troupeau ». Si Blaise Pascal disait que « qui veut faire l’ange fait la bête », il semble que Trump ne soit pas intéressé à faire l’ange. Il nous ramène dans la jungle humaine où l'animal-humain demeure animé d'émotions primaires malgré tout l'espoir et l'énergie investis dans la religion et toutes ses prières, rituels ou exercices religieux en vue de réprimer, pour les éradiquer, ses désirs et capacités instinctuelles de tuer dont Mère Nature l'a généreusement pourvu. Parmi elles, l'envie égoïste d'arracher à l'autre ce qu'il possède et dont il jouit.

    Vers où la tendance de Trump de vouloir soumettre le monde à sa volonté nous mènera-t-elle? On peut ressentir qu’avec lui, l’humain est vraiment le dernier des animaux à qui on peut se fier. Il brise le contrat politique, comme l’avait défini Thomas Hobbes, qui est constitué de la connaissance du fait que les hommes ont besoin de soumettre au pouvoir de ceux qui les gouvernent parce qu’ils savent tout le mal qu’ils se feront s’ils sont laissés à eux-mêmes à l’état de nature. On ne peut compter sur lui pour installer un encadrement sécurisant permettant de contenir les passions tristes de la foule lyncheuse, car au contraire il s’en nourrit tout en les alimentant. Enfin, par sa façon d’être et sa volonté vers la puissance, il met en danger l’effort civilisateur consistant à organiser rationnellement par la hiérarchie sociale, les rapports de prédation que l’on retrouve dans la nature.

    Marc Therrien

  • Raynald Rouette - Abonné 14 octobre 2017 11 h 39

    Donald Trump nous fait-il voir le vrai visage des USA?


    Pour faire diversion, il fait des déclarations plus farfelues les unes que les autres.

    Quand il ne fait pas des twets sur tout ce qui bouge sur les réseaux sociaux.

    Pendant ce temps toutes les forces économiques, militaires et politiques sont à pied-oeuvre... À croire qu'ils se foutent de tout le monde!

    À croire que la mondialisation n'est qu'à leur seul bénéfice... Ils sont prêts à renier tous leurs engagements passés, ALENA etc...
    À croire qu'ils se préparent à provoquer une autre guerre comme celle de l'Irak, pour le pétrole...
    À croire qu'ils confectionnent les lois internationales comme bon leur semble...

    Ils sont convaincu être les plus puissants du monde!

    Les USA ne sont pas ce qu'ils prétendent être, soit une «grande démocratie», ils apparaissent aujourd'hui comme une «dictature» ou «ploutocratie», basée sur leur force financière et militaire.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 octobre 2017 17 h 43

      J’aime beaucoup vos commentaires M. Rouette, mais pensez-vous vraiment que le vrai visage des « Canadians » est plus beau?

      Encore une fois, tout comme un certain Barack Obama, vous sous-estimez le « Donald ». Ne regardez pas ce qu’il dit, mais ce que font les gens autour de lui. Et le citoyen moyen ne peut que le féliciter. Il y a présentement une « dé-mondialisation » et les gens ordinaires sont ceux qui poussent vers un « New Deal », régionalisme et protectionnisme obligent. La mondialisation et le libre-échange ne profitent qu’aux bien nantis de cette planète aux abris fiscaux, qui ne paient aucun impôt tout en nous vendant des produits hors de prix qui sont fabriqués dans les pays du tiers monde.

      En passant, Donald Trump est aussi religieux que Karl Marx. L’accord de Paris est aussi frauduleux que ses fiers défenseurs; ce n’est pas seulement l’air qu’on respire qui est important, mais bien tous les écosystèmes que l’homme détruit à tous les jours à cause surtout de la surpopulation. Une taxe sur le carbone alors que des milliers d’espèces végétales et animales disparaissent à tous les jours est un coup d’épée dans l’eau.

      Les religions sont le fléau de l’homme moderne. Elles l’emprisonnent dans une cage bien dorée aux amis imaginaires. Faut le faire, vendre de l’air et les imbéciles achètent.

      Le système républicain des États-Unis, avec toutes ses fautes, est de loin supérieur à nos monarchies constitutionnelles comme celle du Canada. Nous élisons un roi avec tous les pouvoirs exécutifs, législatifs et mêmes judicaires. Le système de contre-pouvoir américain fonctionne bien lorsque tous les joueurs de l’équation sont respectables. Présentement, le Congrès américain est celui qui récolte le moins de faveur populaire (entre 10 et 15% d’approbation). Donald Trump est le défricheur pour encore un autre 7 ans, mais il en viendra un ou une autre, plus sophistiqué(e).

  • Serge Côté - Abonné 14 octobre 2017 12 h 47

    L’enfant roi

    Si Le Devoir de philo nous fournit une remarquable analyse des idées de Carl Smith, il me semble attribuer à D. Trump une vision du pouvoir qui le dépasse largement. Depuis son élection, sa gestion se trouve directement dans le prolongement des « réality show » où la popularité du moment prend le dessus sur les responsabilités de sa fonction. Ses multiples tweets et décrets-lois cherchent davantage à manipuler l’opinion qu’à consolider son pouvoir. Ils visent surtout à masquer les éléments qui continuent à menacer cette quête de puissance. Il en résulte une gestion à très court terme obnubilée par la recherche de la popularité et la négation de tout apport antérieur, principalement de son prédécesseur. Cette redéfinition de la rectitude l’apparente davantage aux grandes inquisitions religieuses qu’â la redéfinition des dogmes.

    • Claude Poulin - Abonné 14 octobre 2017 17 h 44

      Complètement d'accord avec vous, M. Côté. Donald Trump n'a aucune vision de cette envergure. Il n'a pas de pensée poltique digne de ce que nous propose les auteurs de cette anayse. C'est pourquoi, finalement, il n'y a pas à s'inquiéter pour l'avenir. Les institutions de ce pays sont suffisamment fortes pour empêcher la dictature. Les contre-pouvoirs sont actuellement à l'oeuvre. Et on peut déjà prévoir que la durée de son premier mandat est fortement compromise. On verra!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 octobre 2017 16 h 07

    Très instructif

    Bravo !