Vingt ans après le canular d’Alan Sokal, les impostures intellectuelles fleurissent toujours

Le spectaculaire canular d’Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York et amateur de philosophie, avait secoué des monuments de l’école française il y a de cela deux décennies.
Photo: Tiffet Le spectaculaire canular d’Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York et amateur de philosophie, avait secoué des monuments de l’école française il y a de cela deux décennies.

Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Il y a 20 ans paraissait chez Odile Jacob un ouvrage intitulé Impostures intellectuelles, relatant un spectaculaire canular d’Alan Sokal, professeur de physique à l’Université de New York et amateur de philosophie, qui avait secoué l’année précédente des monuments de l’école française.

Sokal avait proposé à une revue américaine à la mode, Social Text, un texte « bourré d’absurdités et d’illogismes flagrants » et avait rendu publique son intention peu après, affirmant que ses propos tenaient du délire. Rien, dans « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique », n’avait de sens !

« S’il avait simplement écrit un article dénonçant l’abus de termes scientifiques inadéquats chez les penseurs postmodernes, personne ne l’aurait lu. En inventant une satire pseudo-scientifique qu’il a fait publier dans une revue respectée de sciences humaines, il a vraiment démontré que le roi était nu », lance Yves Gingras, professeur à l’UQAM.

Encore hilare à l’évocation de cette histoire, il estime que le temps était venu de dénoncer l’abus de concepts scientifiques dans des textes prétendument savants. Lui-même physicien, il avait été consulté à l’époque par Sokal pour documenter les dérapages et son nom figure dans les remerciements aux côtés de Pierre Bourdieu et Noam Chomsky, notamment.
 

Photo: Odile Jacob Le livre publié en 1997
Écrit par Alan Sokal et Jean Bricmont, professeur à l’Université catholique de Louvain, Impostures intellectuelles (Fashionable Non-Sense pour l’édition américaine) reprend une à une les citations du pastiche du physicien new-yorkais et examine plusieurs écrits des Jacques Lacan, Bruno Latour, Jacques Derrida, Julia Kristeva, Jean Baudrillard et Félix Guattari.

Ils souhaitent « attirer l’attention sur des aspects relativement peu connus, atteignant néanmoins le niveau de l’imposture, à savoir l’abus réitéré de concepts et de termes provenant des sciences physico-mathématiques », indiquent-ils.

Des imposteurs

Leur critique des mauvais usages de la science moderne, extrêmement sévère, peut se résumer ainsi : ces auteurs sont des imposteurs lorsqu’ils font référence aux sciences dans leurs ouvrages !

Par exemple, dans ses livres, le sociologue des sciences Bruno Latour fait d’innombrables références à la physique, discipline que Sokal et Bricmont maîtrisent assez bien merci… Passe encore lorsqu’il écrit que « la théorie de la relativité elle-même est sociale » — va pour la métaphore —, mais c’est plus grave lorsqu’il s’avance dans l’espace-temps, confondant « position » et « mouvement ».
 

Photo: Collection personnelle Mathieu-Robert Sauvé
Latour se permet même d’en montrer à Albert Einstein avec un « troisième système de référence » que le père de la relativité n’avait pas cru bon d’inventer. « L’analyse de Latour est fondamentalement viciée par son manque de compréhension de la théorie qu’Einstein essaie d’expliquer », concluent les auteurs.

Le philosophe Normand Baillargeon ne comprend pas que des penseurs sérieux puissent si mal comprendre des notions scientifiques aussi fondamentales, d’autant plus qu’ils en font référence dans leur oeuvre. « La théorie de la relativité, c’est de niveau première année de cégep », martèle l’auteur du Petit cours d’autodéfense intellectuelle qui avait pris position pour les physiciens lors de l’affaire Sokal, notamment dans Le Devoir.

Il déplore que les philosophes se soient progressivement détournés des sciences après l’époque des Lumières. « Il était temps qu’on sonne l’alarme sur cette coupure entre les humanités et les sciences. La grande leçon des Impostures intellectuelles, c’est d’avoir souligné le mépris des sciences pures chez les intellectuels français. Comment peut-on parler de mathématiques et de physique dans des revues de sciences humaines sans en maîtriser convenablement les concepts ? »

Tant que les philosophes citent Platon et Aristote, ils sont en terrain solide ; le champ est miné quand ils s’aventurent chez Einstein et Newton, résume Yves Gingras. « Quand Lacan parle de topologie et de mathématiques, il ne sait pas de quoi il parle », juge-t-il.

Et le message n’a pas passé puisque de nouveaux hérauts de l’École française — comme Alain Badiou — continuent d’occuper le terrain avec les mêmes lacunes. Le 1er avril 2016, Badiou a d’ailleurs fait l’objet d’un canular paru dans sa propre revue, Badiou Studies.

« Passion et fureur »

L’affaire avait fait grand bruit à l’époque, car les figures de proue de l’école française étaient considérées comme les maîtres de la pensée postmoderne. L’onde de choc avait provoqué de part et d’autre de l’Atlantique « passion et fureur » selon Libération, qui avait largement traité du canular, tout comme Le Monde, Le Nouvel Observateur, Le Figaro et d’autres. Impostures intellectuelles a été traduit en une douzaine de langues et s’est vendu à des milliers d’exemplaires.

Que reste-t-il de cette bravade en 2017 ? Une polarisation semble s’être produite entre la philosophie analytique et le courant continental. Pour les premiers, le coup a été esquivé (Derrida et Kristeva ont rapidement publié des répliques) et la vie a continué. Pour les seconds, l’attaque a fait mal et la rigueur est de mise quand on veut associer méta-analyse et psychanalyse ; social et fractals ; relativisme et relativité.

« Je ne crois pas que nous ayons donné un coup fatal aux impostures intellectuelles », allègue au cours d’un entretien téléphonique Jean Bricmont, le coauteur de l’essai. Plusieurs « victimes » continuent d’être abondamment citées dans des ouvrages universitaires.

Comme si les éclaboussures provoquées par ce pavé avaient fini par glisser comme l’eau sur le dos d’un canular.

 

Un clic, un article

Des pasticheurs australiens ont précédé Sokal avec un amusant Générateur de postmodernisme que j’utilise à l’instant. En un clic, on obtient un article postmoderne ! Celui qui apparaît est signé Martin Q. Parry, de l’Université de l’Illinois et James I. P. Scuglia, de l’Université du Massachusetts, et s’intitule « The dialectic paradigm of consensus in the works of Eco » (« Le paradigme dialectique du consensus dans l’oeuvre d’Eco »).

Ce grand n’importe quoi cite abondamment Jean Baudrillard et Jacques Derrida, et semble bien savant. Il est l’un des 16,9 millions de textes conçus de façon aléatoire depuis 2000 par l’outil créé par Andrew C. Bulhak.

Aujourd’hui, les émules de Sokal ne se privent pas. Dans Cogent Social Sciences,les Américains Peter Boghossian et James Lindsay ont produit une absurdité intitulée « Le pénis conceptuel en tant que construction sociale » (19 mai 2017). Les membres de l’improbable Groupe indépendant de recherche sociale du Sud-Est affirment que le phallus, invention idéologique, est le grand responsable de la culture du viol qui sévit en Occident.

On peut compter sur de remarquables ouvrages de vulgarisation pour apprivoiser les concepts les plus fondamentaux, de la physique ou de la biologie par exemple

L’éditeur a aimé. Ce canular succède à celui de l’inexistant Jean-Pierre Tremblay, professeur à « l’Université de Laval », qui déboulonne la pensée d’une autre tête d’affiche postmoderne, Michel Maffesoli, fondateur de la revue Sociétés.

Ces démonstrations par la dérision n’approfondissent-elles pas le fossé qui sépare les humanités et les autres sciences ? Ne rendent-elles pas risquée la grande poussée des années 2000 vers l’interdisciplinarité, voire la transdisciplinarité qui est devenue un critère d’attribution de subvention dans les grands organismes de financement de la recherche ? « Tous ces canulars sont rigolos, mais ils ne changent pas grand-chose », observe Jean Bricmont.

À part quelques « like » sur les réseaux sociaux, ils n’ébranlent pas l’institution comme a pu le faire l’affaire Sokal. Et avec la montée des revues prédatrices dirigées par des éditeurs qui font payer les auteurs pour la publication d’articles qui n’ont aucune légitimité, le public risque de s’égarer.

À son avis, les ponts entre les humanités et les sciences physico-mathématiques sont encore souhaitables, mais pour mériter le titre de philosophe ou de sociologue des sciences, il faut forcément se doter d’une formation scientifique complémentaire. Une maîtrise en physique ou en biologie lui apparaît une condition minimale.

Pour Normand Baillargeon, pas nécessaire d’aller si loin pour enrichir notre culture scientifique. La société de l’information permet à tout honnête citoyen de s’initier aux sciences de façon autodidacte. « On peut compter sur de remarquables ouvrages de vulgarisation pour apprivoiser les concepts les plus fondamentaux de la physique ou de la biologie, donne-t-il comme exemple. Les journalistes scientifiques font un travail remarquable pour nous aider à nous y retrouver. »

Le philosophe français Pascal Engel estime que la « pensée glissante et chatoyante d’un Bruno Latour, l’une des principales cibles de Sokal, n’a rien perdu de son pouvoir de séduction ». Il se désole que les Impostures n’aient pas mis fin à « l’obscurantisme de toute une partie de la production en critique littéraire, en philosophie et en sciences sociales ».

« La French Theory a certes vécu, et le constructivisme en philosophie des sciences ne fait plus recette, mais des idéologues dogmatiques comme Alain Badiou et Zlavo Zizek tiennent toujours le haut du pavé, en France comme ailleurs », affirme-t-il.

Il appelle à la résistance de la pensée critique en retrouvant une rigueur intellectuelle qui n’aurait jamais dû quitter les universités. Malheureusement, celles-ci sont de nos jours un peu frileuses devant les véritables débats.

« Il y a même des penseurs pour nous dire que la raison n’aura jamais de pouvoir sur les esprits et que les faits ne nous feront jamais changer d’avis », conclut le professeur à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris.


 

Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo : www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 16 septembre 2017 10 h 34

    Et la folie de la performance en est l'engrais


    L’imposture comme phénomène social s’inscrit dans le zeitgeist de son époque. Si du temps religieux de Molière et son Tartuffe au XVII ième siècle, l’imposteur portait le costume du dévot, aujourd’hui, dans un monde où la foi investit la science, l’imposteur prend l’apparence du savant expert. Son arme favorite est le langage hermétique qui lui donne l’air de savoir de quoi il parle puisqu’il l’a étudié.

    Parmi les penseurs qui ont réfléchi sur le phénomène de l’imposture, il y a aussi le psychanalyste Roland Gori auteur de « La fabrique des imposteurs» qui prétend que ce qu’il y a de nouveau à notre époque c’est l’ampleur du phénomène et le fait que notre société le fabrique et le favorise. Dans un monde qui carbure à la compétition et à la concurrence, que d’aucuns appellent le darwinisme social, et dans certains contextes où la course est plus rapide et intense, l’imposture sert paradoxalement au plus adapté qui pour survivre doit se tenir près du sommet et non rester à la base. Elle devient une parade pour répondre aux attentes intenables d’un environnement de plus en plus exigeant centré sur l’atteinte de résultats où sa valeur personnelle est mesurée en fonction de sa capacité à toujours dépasser ses « scores ». L’imposteur est celui pour qui il n’y a pas d’autre jouissance de la vie possible que celle où il est reconnu socialement. Comme dirait Épicure, la recherche du bonheur dans les fruits de la gloire demeure vaine.

    Enfin, depuis que Jean-Paul Sartre nous a fait prendre conscience que «quand l'homme agit, il engage dans son acte toute l'humanité», on réalise malheureusement que dès qu’un scientifique peut décider de choisir la voie de l’imposture c’est la confiance en toute sa confrérie qui est ébranlée. La confiance doit alors malheureusement s’évaluer au cas par cas pour être méritée et dans ce domaine précis, ce n’est pas tout un chacun qui a la capacité de l’évaluer. Il doit s’en remettre à l’expert qui contre-expertise un expert.

    Marc Therr

  • Bernard Terreault - Abonné 16 septembre 2017 12 h 58

    Culture déficiente

    Pascal, Descartes, D'Alembert, Diderot, Voltaire, Kant, Hegel, tous scientifiques ou férus de science, en plus d'être des "philosophes". "L'intellectuel" ignorant des sciences n'est pas un intellectuel. La science, autant que la littérature ou l'histoire, est une partie indispensable de la culture. Pourtant, on ne l'impose pas au curriculum. Même Platon et Aristote étaient curieux et au courant de la science de leur époque. On ne peut malheureusement pas en dire autant de Jésus ou Mahomet. Je ne saurais dire pour Confucius ou le Bouddha.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 septembre 2017 16 h 03

    Les intellectuels de salon

    De nos jours, on voit poindre plein d'intellectuels de salon dont la fumisterie échappe à tout esprit critique.

    En 2014, j'avais eu l'occasion de ridiculiser une professeure de la Sorbonne qui s'opposait aux mères porteuses en s'indignant de la "marchandisation du corps de la femme" alors que tous les jours, l'ouvrier loue ses bras à son employeur, l'ingénieur ou le savant loue son cerveau au bénéfice de son entreprise, etc.

    Bref, depuis des dizaines de milliers d'années, le salariat est basé sur la "marchandisation" du corps de l'être humain.

    Mais cette intellectuelle réputée faisait carrière sur sa philosophie tape-à-l'œil. Des chroniqueurs du Devoir n'y voulaient que du feu.

  • Réal Ouellet - Inscrit 17 septembre 2017 13 h 20

    Philosophie?

    Qui suis-je? D'où je viens? Où vais-je? Les religions proposent des fables pour répondre à ces questions. La philosophie s'est cassée les dents en se restreignant à la seule pensée humaine, faisant fi de l'expérimentation. C'est ainsi que l'on a cru, pendant mille ans (!), que de deux corps en chute libre, le plus lourd atteindrait le sol en premier! La science permet de répondre aux questions tout en se remettant en question; elle permet aux pairs de critiquer une expérience et ses résultats. La religion et la philosophie appartiennent maintenant à la paléontologie.