Le multiculturalisme comme rénovation totale de l’Occident

René Guénon est l’une des figures intellectuelles de la première moitié du XXe siècle dont l’œuvre est restée très actuelle en raison du retour du religieux dans les sociétés occidentales.
Illustration: Olivier Zuida René Guénon est l’une des figures intellectuelles de la première moitié du XXe siècle dont l’œuvre est restée très actuelle en raison du retour du religieux dans les sociétés occidentales.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

René Guénon est l’une des figures intellectuelles de la première moitié du XXe siècle dont l’oeuvre est restée très actuelle en raison du retour du religieux dans les sociétés occidentales. En effet, il s’avère plus pertinent que jamais de lire ce grand penseur traditionaliste dans le contexte actuel caractérisé par la rencontre parfois conflictuelle de croyances, de cultures, de valeurs et d’idéaux dont la mondialisation a rapidement permis l’éparpillement. Comment trouver des solutions aux problèmes qui surgissent de latension constante entre modernité et tradition sans prendre le temps de réfléchir à cette question ?

René Guénon nous aide à mieux comprendre la vision dominante de la diversité culturelle et religieuse dont nos gouvernements se font activement les promoteurs. Dans La crise du monde moderne, paru en 1946, l’auteur anticipe largement le multiculturalisme comme projet de « rénovation totale » de l’Occident. Car non seulement l’époque actuelle se définit par une tentative de « réenchantement du monde », dont a parlé le sociologue Michel Maffesoli, mais elle demeure également celle d’un important foisonnement identitaire dans lequel Guénon aurait vu une importance source de ressourcement.

Ainsi, à la différence de Mathieu Bock-Côté, qui insiste particulièrement sur le rôle de la gauche dans la mise sur pied de ce projet, nous pensons que le multiculturalisme puise largement — mais de manière quasi inconsciente — dans un vaste répertoire intellectuel de type réactionnaire. Par le fait même, nous suggérons que cette idéologie va aussi à l’encontre d’un certain libéralisme politique que Charles Taylor et Will Kymlicka considèrent pourtant comme le socle du vivre-ensemble. Selon nous, le multiculturalisme n’est ni particulièrement de gauche ni particulièrement libéral : il réhabilite surtout le vieux fantasme romantique d’une régénération spirituelle de l’Occident.

Photo: A-M Blanchet Jérôme Blanchet-Gravel est essayiste et candidat au doctorat en philosophie politique à l’Université d’Ottawa.

L’Occident en crise

René Guénon part d’un constat bien précis : représenté par l’Occident, le monde moderne vit une crise. Une crise à l’ampleur inégalée, dont le monde entier ne pourra sortir que profondément métamorphosé. Selon lui, « une transformation plus ou moins profonde est imminente » et « un changement d’orientation devra inévitablement se produire à brève échéance ». D’entrée de jeu, le ton est donné. La gravité de la situation est telle que Guénon se sert de visions apocalyptiques pour annoncer cette grande transition à venir.

La fin de cette ère chaotique et décadente devrait finir par déboucher sur la restauration de la Tradition. Car le crime principal auquel a participé la civilisation occidentale est d’avoir favorisé l’essor d’un domaine politique autonome, séparé des considérations surnaturelles. D’ailleurs, Guénon fait remonter l’origine de cette séparation mortifère entre le théologique et le politique deux siècles avant la Renaissance, au XIVe siècle, avec la fin du féodalisme et le « commencement de la désintégration de la chrétienté » en Europe. Si l’humanisme résume bel et bien l’esprit de la Renaissance en incarnant la fin du Moyen Âge, il associe l’héritage de ce courant philosophique au « laïcisme » et voit la Réforme protestante comme le prolongement naturel de cette profonde mutation de la pensée occidentale.

Le protestantisme aurait fortement contribué à l’essor de l’individualisme ainsi qu’à celui du rationalisme en « humanisant la religion ». De plus, il serait également parvenu à pervertir le catholicisme — le véritable garant de la Tradition en Europe — en l’obligeant à entrer en compétition avec lui. En bref, toute l’évolution de la pensée politique en Occident à partir du XIVe siècle participerait d’un imaginaire progressiste destiné à abattre les structures traditionnelles. Ultimement, René Guénon retrace l’histoire de tout un processus d’exclusion de la Tradition dans des sociétés européennes en voie de sécularisation.

Pour sortir de cette « agitation constante », l’Occident ne doit pas aspirer à préserver son mode de pensée destructeur en adéquation avec une forme de xénophobie. Au contraire, la civilisation occidentale doit lutter contre son propre impérialisme laïque et se réconcilier avec l’Autre. Parvenu à ce point critique, l’Occident doit être redynamisé : il faudrait encourager son « orientalisation ». Pour un René Guénon attaché au « dialogue interreligieux », la civilisation occidentale s’est coupée de tout ce qui l’unissait anciennement à ses consoeurs en adoptant la modernité. Guénon en appelle donc directement au secours de la civilisation occidentale par l’Orient. Les peuples authentiques posséderaient les vertus régénératrices dont l’Occident aurait besoin pour reprendre contact avec un sentiment religieux indispensable à la conservation du monde.

L’Occident matérialiste

René Guénon déplore également le caractère matérialiste de la civilisation occidentale. Bien entendu, ce constat est lié au précédent : en s’émancipant de la religion, l’Occident serait entré dans l’ère du « matérialisme » et, par le fait même, aurait rompu avec les sociétés traditionnelles dont l’organisation était pensée en fonction d’un ordre divin, indépendant de la volonté humaine. Pour cet auteur qui finira d’ailleurs par se convertir à l’islam vers la fin de sa vie en Égypte, c’est la rupture avec cette « exemplarité céleste » qu’a entamée le monde moderne en reléguant la religion au second plan.

En entrant progressivement dans une époque indifférente au domaine surnaturel et centrée sur l’avenir plutôt que sur le passé, la civilisation occidentale aurait abandonné tout ancrage symbolique qui lui aurait permis de se perpétuer à travers les âges. Autrement dit, au lieu de choisir la conservation, l’Occident aurait fait le choix de l’autodestruction à travers le mythe du progrès. Un mythe du progrès dont le socle reposerait toujours sur le rationalisme et la négation de l’autorité spirituelle. Guénon perçoit l’Occident moderne comme une civilisation en perpétuel mouvement ayant perdu tous les repères nécessaires à sa stabilité.

Dans une Europe industrielle et postrévolutionnaire, il apparaissait plutôt logique de se tourner vers l’Orient pour en faire un contre-canon. Les transformations que subissait l’Europe étaient tellement rapides que plusieurs penseurs ont proposé de freiner l’avance de la modernité par l’imitation d’un Orient mythique aux frontières géographiques indéterminées. Même un Joseph de Maistre (1753-1821) aux tendances suprémacistes se serait montré assez sensible envers un Orient resté jusque-là imperméable aux idées révolutionnaires. Comme quoi l’herbe est toujours plus verte chez le voisin.

L’Occident seul contre tous

L’un des thèmes majeurs auxquels René Guénon s’attarde particulièrement est la « scission » qu’il observe entre l’Orient et l’Occident, c’est-à-dire cette immense distance qui séparerait désormais la civilisation occidentale des autres civilisations. Véritable leitmotiv intellectuel, cette idée d’une singularité idéologique occidentale demeure toujours au centre de tout l’édifice guénonien empreint de nostalgie. Dans les faits, René Guénon n’est évidemment pas le premier penseur occidental à avoir observé les différences fondamentales qui séparent l’Occident des pays étrangers à la chrétienté européenne. Mais il est probablement l’un des tout premiers penseurs à avoir formulé aussi explicitement un projet de rapprochement entre ces deux grandes entités culturelles.

Pour entreprendre cette réconciliation, il faudrait principalement que l’Occident renoue avec la Tradition — une entreprise totalement irréalisable sans le transfert depuis l’Orient vers l’Occident d’un vaste ensemble de connaissances ancestrales. Guénon insistera beaucoup sur ce point : plus rien de véritablement traditionnel ne subsisterait en Occident. Le conservatisme en Occident ne consisterait finalement qu’en la conservation d’un progrès anticonservateur. Plus encore, le penseur déplore l’exportation de la modernité par les Occidentaux : la conversion de l’Autre aux grandes idées progressistes tendrait inéluctablement au perforage de ce grand réservoir de représentations mythiques indispensables au redressement de la civilisation occidentale.

Le projet de Guénon

Les constats formulés par Guénon dans La crise du monde moderne pointent donc tous vers une solution bien définie : celle de la revitalisation spirituelle de la civilisation occidentale par l’introduction de l’Orient sur son territoire. En ce sens, il existe une filiation intellectuelle très nette entre une pensée traditionaliste étonnamment xénophile et le multiculturalisme comme projet de rénovation totale de l’Occident.

Si l’Occident est en crise, c’est qu’il est une civilisation profondément rationaliste, matérialiste et individualiste. L’Occident serait devenu une civilisation isolée en même temps que conquérante, et ne ferait preuve d’aucune profondeur spirituelle depuis son entrée dans la modernité. Pour ressusciter, l’Occident devrait s’inspirer de l’Orient. Le Québec devrait abandonner définitivement toute forme de laïcité et la France devrait fonder une Sixième République en harmonie avec le communautarisme religieux. Car pour renaître de ses cendres, il faut d’abord mourir.

 

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28 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 mars 2017 01 h 23

    Non Merci. Pas de retour à l'obscurantisme!

    Selon l'auteur, «en s’émancipant de la religion, l’Occident serait entré dans l’ère du « matérialisme » et, par le fait même, aurait rompu avec les sociétés traditionnelles dont l’organisation était pensée en fonction d’un ordre divin, indépendant de la volonté humaine».
    Donc, selon lui, l'Occident devrait renoncer à tout ce qui est rationnel et il devrait adopter l'ignorance et l'obscurantisme de l'Orient. C'est à dire on devrait retourner aux mythologies de la religion, on devrait enseigner le créationnisme et abandonner les sciences, il faudrait oublier Darwin et la philosophie des Lumières. Il faudrait retourner à la peine de mort, la polygamie, la misogynie, le totalitarisme, l'excision, la vengeance, et la tyrannie de la majorité. Il faudrait abandonner la démocratie, la pensée critique, la liberté de penser, considéré d'apostasie et punissable avec la peine de mort en orient, et j'en passe. Non merci. L'Occident est capable de se réformer du capitalisme sauvage et du matérialisme, sans sacrifier la rationalité sur laquelle le progrès se base.

    • Robert Demers - Abonné 18 mars 2017 10 h 46

      A l'ère de Trump, retour à l'obscurantisme ou enfoncement dans la naiveté- blanc ou noir - Chacun porte en soi une partie d'Occident et d'Orient.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 18 mars 2017 16 h 36

      http://www.ledevoir.com/international/europe/49427

      Molenbeek.

      "Leman en veut beaucoup aux dirigeants politiques qui ont laissé l’Arabie saoudite et le Qatar déverser des milliards en Belgique pour radicaliser les musulmans. « On a vu se développer un islam simpliste que j’appelle un “islam à points”. Plus on accumule des points, plus on a de chances de gagner le paradis. C’est un islam qui exerce une pression sur les gens simples. Pour quelqu’un qui n’a pas réussi dans la vie, réussir dans la foi, c’est déjà quelque chose. »

    • Pierre Grandchamp - Abonné 18 mars 2017 16 h 39

      Nous avons reçu des immigrants de très nombreuses nationalités qui se sont intégrés sans problème: notamment Chinois, Vietnamiens, Colombiens, Grecs, Italiens, Polonais, Burundais, Rwandais....etc.

      Il n'y a qu'une catégorie avec lesquels l'Occident a de gros problèmes: les Musulmans. Oui, je suis islamistophe: peur de l'islam radical.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 mars 2017 08 h 03

      "Une ONG islamique va afficher( en 2016) une publicité « Subhan Allah » sur 640 bus rouges pendant le Ramadan. Des chrétiens dénoncent un deux poids deux mesures alors qu'une publicité anglicane a été proscrite au moment de Noël.

      «Subhan Allah». «Gloire à Allah». Ces mots seront affichés pendant deux mois sur les fameux bus rouges londoniens. Une campagne de publicité lancée par la branche londonienne de l'association Islamic Relief (Secours islamique en français), la plus importante ONG islamique britannique"

      http://www.lefigaro.fr/international/2016/05/10/01

      "j’ai dit que certains Concordians( étudiants Université Concordia de Montréal) n’appréciaient pas la présence d’un kiosque dans le hall ou tous étaient conviés à essayer un hijab, ou une barbe islamique, pendant la «semaine de sensibilisation islamique», une forme de prosélytisme.

      Reposez-moi cette dernière question quand l’archevêché invitera les étudiants à dire le chapelet à genoux pour les familiariser avec le catholicisme."
      http://www.journaldemontreal.com/2017/03/05/encore

  • Denis Paquette - Abonné 18 mars 2017 01 h 27

    qu'un mauvais moment a passer

    n'est ce pas depuis toujours la grande difficultée, ne sommes nous pas racistes depuis toujours, le multiculturel n'est il pas la culture a plus rare a moins d'avoir travaillé dans certains millieux tres tres spécialisé, peut etre que le fait de voyager va habituer les gens a aimer l'autre, enfin si ce sont des voyages, centrés sur la connaissance, combien de civilisation allons nous devoir construire avant que ca soit possible, avez vous vus vu la haine de l'autre que manifeste ce cher Trump, quel etre riche mais tout a fait primitif avec ses grands gestes de pharaon, enfin peut-etre est ce qu'un mauvais moment a passer

    • Serge Morin - Inscrit 18 mars 2017 09 h 40

      Quel texte pour la soupe à l'alphabet.

    • Marc Therrien - Abonné 18 mars 2017 14 h 12

      @ M. Morin,

      Je crois reconnaître un peu de l'approche "écriture automatique" chez M. Paquette; une écriture qui libère le réel davantage qu'elle ne le contient.

      Marc Therrien

    • Serge Morin - Inscrit 19 mars 2017 08 h 39

      Pour lire de la bonne "automatique ", rien de tel que "La petite fille qui aimait trop les allumettes " du regretté Gaetan Souci.

  • Yves Côté - Abonné 18 mars 2017 04 h 13

    Multiculturalisme et pluriculturalisme...

    Le multiculturalisme, c'est l'idéologie avilissante non-seulement de la disparition des personalités collectives du monde entier dans une uniformisation graduelle, mais du contrôle des groupes humains reconnus (ou/et reconnaissables...) sur ce que sont leurs territoires historiques.
    Multiculturalisme donnée par de fiers représentants (toujours largement dotés) de la mondialisation commercialement uniformisante comme, d'abord, inévitable pour une humanité en recherche de modernité, ensuite bienfaisante pour tous en termes de paix et finalement, bien entendu, toujours plus anglophile en résultat.
    Vaut mieux, à mon sens, le pluriculturalisme en ce que celui-ci met en valeur les différences culturelles en proposant de s'accorder tous sur le respect des différences humaines en question de manière à favoriser la paix mondiale.

    Merci de m'avoir lu.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 18 mars 2017 07 h 17

    RETOUR AU MOYEN AGE !

    Quand je lis " Le Québec devrait abandonner définitivement toute forme de laïcité et la France devrait fonder une Sixième République en harmonie avec le communautarisme religieux. Car pour renaître de ses cendres, il faut d’abord mourir."je suis très inquiet pour la démocratie et pour les libertés fondamentales. L'appel à l'abandon de toute forme de laïcité n'est malheureusement pas nouveau puisque de fait nous vivons dans un règime de tolérance dans lequel les religions sont admise et la non-croyance tolérée, mais écrire que la ' France devrait fonder une Sixième République en harmonie avec le communautarisme religieux' c'est tout simplement, si on se fie à ce que veut dire le mot comunautarisme ,la négation de la séparation de la religion et de l'État !
    On lit aussi " Car pour renaître de ses cendres, il faut d’abord mourir." mais si c'est pour renaître dans les conditions de domination des religions voilà une raison de plus et largement suffisante de ne pas mourir !
    Enfin " L’Occident serait devenu une civilisation isolée en même temps que conquérante, et ne ferait preuve d’aucune profondeur spirituelle depuis son entrée dans la modernité." et il semble bien que l'auteur, ainsi que Guénon, confonde la profondeur d'une pensée avec son l'obscurité! Non à l'obsurantisme !

    Pierre Leyraud

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 mars 2017 09 h 24


      Obscurantisme? Je ne sais pas. Ésotérisme serait sûrement un terme plus exact. Car outre ses nombreux écrits sur la décadence religieuse de l'Occident, il promulguait également des idées "métaphysiques" orientalistes.

      Il fut chef de file, pour ne pas dire gourou, de nombreux écrivains originaux de la première moitié du XXe siècle, quand ce n'est pas un maître à penser des auteurs de science fiction.

      Des idées, qui nous paraissent étranges aujourd'hui, il en avait beaucoup qu'il puisait, disait-il, dans une tradition "non-humaine" et intemporelle comme par exemples: des barrières dans le temps qui empêcheraient l'exploration, l'idée d'anciennes civilisations préexistantes à la nôtre et dont l'avancement était telle que nous n'avons pas la moindre idée quant aux méthodes et aux usages, que les lois naturelles d'aujourd'hui ne sont pas les mêmes lois naturelles qu'à l'époque de l'Egypte ancienne, etc

      Converti à l'Islam et adepte du soufisme (Abdel Wahed Yahia) René Guénon est mort en prononçant le nom d'Allah.

      Personnellement, je n'irai pas chercher dans ses écrits dits "inspirés" la promesse du bonheur sur terre.

  • Marc-André Labrosse - Abonné 18 mars 2017 08 h 45

    Et La Chine dans tout cela?

    Les chinois ont des traditions mais cette civilation a fait l'économie d'une religion. Le confucianisme n'est pas une religion. Comment mr Guénon réconcilie ce fait avec sa vision de l'orient Mythique? APrès une révolution communiste et un envol de son économie bien matérialiste, loccident ne semble plus trèes seul du côté Matérialiste.