Arthur Lower et les 150 ans de la «nation canadienne»

Qu’entendent donc nos voisins par « Canadian nation » ? Parmi les intellectuels canadiens-anglais, le grand historien Arthur Lower est peut-être celui qui a réfléchi le plus longuement à ce problème.
Illustration: Tiffet Qu’entendent donc nos voisins par « Canadian nation » ? Parmi les intellectuels canadiens-anglais, le grand historien Arthur Lower est peut-être celui qui a réfléchi le plus longuement à ce problème.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Récemment, Tourisme Ottawa lançait sur différentes plateformes la campagne « 2017 Ottawa – Célébrons nos 150 ans / Celebrating 150 years ». Des capsules vidéo ont été diffusées sur le Web et à la télévision, d’abord en anglais. Dans une de ces publicités, le célèbre humoriste et animateur de la CBC Rick Mercer invitait le public à venir célébrer l’année où « Sir John A. Macdonald and his fellow fathers of Confederation gave birth to our nation [sir John A. Macdonald et les autres Pères de la Confédération ont donné naissance à notre nation] ». Ce dernier passage était suivi par une petite blague : « Apparently men gave birth back then ! [Apparemment, les hommes donnaient naissance à cette époque !] »

La campagne publicitaire commença un peu plus tard en français, et c’est la comédienne Katherine Levac, d’origine franco-ontarienne, qui portait cette fois le message, à une nuance près : plutôt que de parler de la naissance de notre « nation », Levac affirmait : « En 2017, ça fera 150 ans que sir John A. Macdonald et les Pères de la Confédération ont fondé notre pays. » Et c’était suivi de ce clin d’oeil : « Là, pour ceux qui ne s’en souvenaient pas, on a appris ça en histoire en sixième année. »

En regardant la publicité, je dus m’avouer que je ne m’en souvenais pas. Mon pays fondé par sir John A. Macdonald il y a 150 ans ? Qu’est-il advenu de George-Étienne Cartier ? Et il me semble que mon professeur d’histoire parlait plutôt de Champlain, il y a 400 ans. Si le professeur de sixième année de Mme Levac avait évoqué la naissance de notre nation, en référence à 1867, je crois que ça m’aurait frappé davantage. Mais en y réfléchissant, est-ce bien différent ? Ne formons-nous pas une seule nation canadienne, comme le laissait entendre le premier ministre Couillard en parlant avec sarcasme de ceux qui désignent le Canada comme « l’autre nation », ou le premier ministre Trudeau, qui affirmait le 1er juillet dernier que les Canadiens fêtaient le moment où « le peuple de ce grand pays s’est rassemblé et a forgé une [one] nation », avant de se rétracter, non sans impatience et sans ironie : « Le Canada est une nation, le Québec est une nation… Je ne peux pas croire qu’on parle encore de ça ! »

Photo: Maurice Couillard L’auteur du Devoir de philo, Simon Couillard, devant le buste de l’explorateur Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye

Il serait quand même opportun, n’en déplaise à M. Trudeau, de savoir ce qu’est le « Canada, one nation » avant d’y adhérer, ne serait-ce que pour savoir le coût réel de la sémantique, ou simplement pour ne pas être à côté de la plaque lors de cette année « très festive ».

Qu’entendent donc nos voisins par « Canadian nation » ? Parmi les intellectuels canadiens-anglais, le grand historien Arthur Lower est peut-être celui qui a réfléchi le plus longuement à ce problème, eu égard à ce que signifiait le concept de « nation » et la manière dont cela s’appliquait au Canada. Revoir ses écrits est sans doute une façon de mieux connaître ce problème, si problème il y a.

La nation d’Arthur Lower

À partir du milieu des années 1920 jusqu’à la fin des années 1970, Arthur Lower a réfléchi sur la nation au Canada. Toujours, il se heurtait à la même célèbre phrase du rapport Durham. Dans ce qui demeure à ce jour la synthèse d’histoire du Canada la plus populaire et la plus rééditée au Canada anglais, Colony to Nation, Lower écrivait ceci : « Lord Durham a dit qu’il était venu [au Bas-Canada] s’attendant à trouver une lutte de principes et qu’il a été choqué de trouver “deux nations en guerre au sein d’un seul État”. Durham a prescrit des remèdes : beaucoup ont été adoptés depuis, mais dans les grandes lignes, la situation n’a pas changé. Les deux “nations” luttent encore, parfois de façon polie, parfois ouvertement. Dans des conditions favorables, la compréhension basée sur un canadianisme commun se développe entre les esprits plus sympathiques des deux races, mais il n’y a aucun signe de fusion. Les guerres raciales ne finissent jamais : il n’y a pas de formule constitutionnelle qui les résoudra. »

Dans ce passage, Lower utilisait les guillemets au sujet des « deux nations ». Cela traduisait chez lui un désaccord tenace et fondamental avec Durham (ou son rapport). Ainsi, pour Lower, il ne pouvait être question d’une « nation » au sujet des French Canadians. Dans un article de 1925, il estimait déjà important de distinguer « nation » et « nationalité » : « Une nationalité a été définie comme “une race qui possède sa propre langue, ses coutumes et sa culture, et une assez bonne conscience de soi pour les préserver”, une nation, comme une nationalité qui possède l’autonomie politique [self-government] » (Calling Our Souls Our Own, p. 9). Le cas polonais permettait à Lower d’illustrer concrètement cette distinction : « La Pologne, avant la guerre, contenait une nationalité polonaise, mais elle ne devint une nation que lorsque le traité de Versailles lui accorda l’autonomie gouvernementale. »

Cependant, cela ne signifiait pas pour Lower que toute nationality était appelée à devenir une nation, puisqu’il était possible qu’« une nation soit composée de plusieurs nationalités », ce qui était bien le cas au Canada : « Il n’y a aucune question à savoir s’il existe une nationalité canadienne-française. » En 1943, soit trois ans avant la publication de Colony to Nation, les idées de Lower sur ce sujet n’avaient pas changé d’un iota : « Au mot “nationalité” en anglais est d’abord associé un sens purement juridique — vous êtes de nationalité canadienne si vous êtes un citoyen canadien —, mais il y a aussi un sens politique pour décrire un groupe dont les membres reconnaissent leur identité, c’est-à-dire qu’ils possèdent les éléments nécessaires à la conscience de soi comme groupe, mais qui ne constituent pas un État » (Lower, Arthur, Two Nations or Two Nationalities ?, Culture, 4, 1943, p. 470). Et toujours, « pour l’usage anglais, il serait légitime de référer à une personne de nationalité canadienne-française, mais non à une nation canadienne-française » (p. 471).

Lorsque, en 2006, le nouveau gouvernement de Stephen Harper ajouta la formule « au sein d’un Canada uni » à la motion bloquiste visant à « reconnaître que le Québec forme une nation », c’était bien cette conception qui était en jeu. Le premier ministre affirma : « La tentative du chef bloquiste d’entraîner les Québécois de bonne foi à appuyer la séparation [autre mot pour l’autonomie politique] malgré eux rappelle les trappes à homards de son mentor, Jacques Parizeau. Les Québécois ne sont pas dupes devant ses tactiques maladroites. »« La vraie question est simple, avançait ensuite M. Harper : est-ce que les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni ? La réponse est oui. Les Québécois forment-ils une nation indépendante du Canada ? La réponse est non, et elle sera toujours non. Tout au long de leur histoire, les Québécois ont toujours reconnu les prophètes de malheur et les véritables guides de leur destin. »

Allégeance

De la même façon, pour Lower, ce qui était essentiel était de savoir où allait l’allégeance des Québécois : à la nation canadienne ou à la potentielle French-Canadian nation. Dans un article publié en 1977, un an après l’élection du premier gouvernement de René Lévesque, et intitulé The Problem of Québec, il écrivait : « “Deux nations en guerre au sein d’un seul État !” la célèbre phrase de Lord Durham de 1839, il y a cent trente-huit ans ! Avons-nous “deux nations” et est-il possible, très prochainement, qu’elles se fassent la guerre ? La situation québécoise exige tout le soin, la perspicacité et la sympathie qu’on peut lui accorder. Il n’y a guère eu un jour depuis la Conquête où le Canada a été libre de l’inimitié entre les deux peuples. Heureusement pour nous, il n’y a eu qu’une seule occasion où nos problèmes ont dégénéré en bain de sang » (Lower, Arthur. « The Problem of Québec », Revue d’études canadiennes / Journal of Canadian studies, 12, 3 (juillet 1977), p. 93).

Pour l’historien canadien-anglais, l’idée d’une French-Canadian nation était indissociable des rébellions et de la haine raciale qui animait, selon lui, Papineau et ses admirateurs : « Toute proposition de démembrement réel [du Canada] passerait rapidement à l’hostilité raciale. Il est du devoir de tout bon citoyen d’éviter la question raciale, car si nous autorisons un séparatisme qui relève de la division entre Anglais et Français, c’est un futur horrible qui se profile pour ce pays. C’est presque arrivé en 1837-1838, et à nouveau en 1886, quand Honoré Mercier a réussi à gagner une élection au Québec grâce à l’appel au sentiment racial à propos de l’exécution de Riel. Cela aurait pu se produire pendant les deux crises de la conscription. Si cela se produisait à nouveau, le gouffre serait pire que par nulle autre crise passée » (p. 94).

Ainsi, sur le plan strictement théorique, il serait légitime de parler d’une French-Canadian nation. Par contre, il s’agit d’une réalité à proscrire dans le monde réel, au nom de principes civiques élémentaires, d’une part, mais aussi à cause de ses conséquences désastreuses : la violence, un racial clash, l’installation de la Russie outre-Outaouais, la transformation de la police provinciale en une force militaire armée par la cupidité des firmes américaines, etc.

L’affirmation du Québec comme nation, et la demande d’autonomie concomitante, ne peuvent provenir, selon Lower, que d’une forme d’intolérance, d’une haine raciale, active ou latente, qu’éprouvent les Canadiens français depuis la Conquête. Voilà pourquoi Lower entretenait le rêve d’une nation commune qui tournerait la page sur 1763 et trouverait ses sources dans l’avènement de la Confédération de 1867: « Ce serait si merveilleux que l’on enterre les haches de guerre française et anglaise et que les deux peuples s’unissent dans la construction de leur pays commun ! Dès ce moment, le rêve de nos fondateurs se réaliserait : le Dominion d’un océan à l’autre, les souvenirs de la Conquête disparus, tous frères ensemble, et non plus “deux nations en guerre au sein d’un seul État”. Est-ce juste un rêve ? C’est possible. Mais je termine en proposant ce slogan pour notre avenir : Tout accommodement possible pour les francophones du Canada ; Aucune concession spéciale au gouvernement du Québec » (p. 96-97).

Renvoyer la mémoire de Papineau, Mercier et Lévesque à celle de l’hostilité raciale, célébrer sir John A. Macdonald et les Pères de la Confédération, enfin « l’euphorie fonctionnelle au sein de la Confédération », comme le disait Hubert Aquin. Tous frères ensemble ! Avec l’actuel gouvernement québécois, cette euphorie semble à portée de main. Et si ce dernier devait persister dans son désir de ne jamais déplaire, il restera toujours des Québécois pour savoir gré à Tourisme Ottawa et au professeur de Katherine Levac d’éviter de parler de la « naissance de notre nation »… une petite gêne pour ceux qui ont une culture historique moins malléable.


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16 commentaires
  • Serge Picard - Abonné 7 janvier 2017 07 h 58

    La mépris de Justin Trudeau pour la Nation Québécoise

    « En continuité de ce que pensait mon père sur la question, je m’éloigne de toute conception de nationalisme du Québec, cette idée dépassée, d’un autre siècle, cette idée qui réduit le Québec à une nation alors que sa culture ne saurait s’épanouir qu’en tant que partie prenante d’un vaste Canada…
    Le nationalisme québécois se fonde sur une étroitesse d’esprit, peu d’intelligence et ne produit que des barrières inutiles.
    Comme mon père, je m’oppose à tous ceux qui peuvent même évoquer le concept de nation pour le Québec » Justin Trudeau

    • Bernard Dupuis - Abonné 8 janvier 2017 13 h 21

      Le mépris à l'ère post-factuelle.

      Ce Trudeau n'est-il pas l'illustration la plus marquante des nouveaux discours post-factuels dans ce «vaste» Canada? En quoi la «conception de nationalisme du Québec» (sic) est-elle dépassée? En quoi le Québec et sa culture ne sauraient «s'épanouir qu'en tant que partie prenante d'un vaste Canada»? En quoi le nationalisme québécois est-il «de peu d'intelligence»? En quoi le nationalisme québécois produit-il «que des barrières inutiles»?

      À l'ère post-factuelle, toutes les faussetés conviennent pour soutenir les opinions fondamentalistes.

    • Pierre Raymond - Abonné 9 janvier 2017 12 h 50

      ...et comme nous l'a appris si bien Jean Chrétien et Sheila Copps, le nationalisme canadian est une bien belle chose mais le nationalisme québécois c'est dangereux.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 janvier 2017 09 h 29

    Pièges linguistiques

    Le mot français "nation" et le mot anglais "nation" s'écrivent pareillement mais n'ont pas les mêmes connotations. En français il a plutôt un sens ethnoculturel comme dans la Nation Iroquoise, Déné, Inuit, Moldave, Palestinienne ou Québécoise, en anglais son sens se rapproche plus de ce qu'on désigne en français par le mot état. Naïvement ou délibérément politiciens et autres ont joué sur ce malentendu.

    • Marc Therrien - Abonné 7 janvier 2017 17 h 34

      Et ensuite, le piège de la société distincte.

      Peut-être que les choses se sont compliquées encore un peu plus quand on a développé le concept de "Société distincte" qui à bien des égards est un euphémisme pour ne plus parler de nation. Si "distincte" se traduit en anglais par "separate", j'imagine qu'il a été difficile de se faire comprendre, accepter et respecter totalement par le Canada anglais s'il nous percevait comme quelqu'un qui veut à la fois s'en aller et rester ou à l'inverse, comme quelqu'un qui ne sait pas ce qu'il veut finalement.

      Vouloir être distinct sans être séparé était peut-être incompréhensible
      pour nos compatriotes fédérés anglophones.

      Marc Therrien

  • Raynald Rouette - Abonné 7 janvier 2017 09 h 50

    2017, année de propagande anglaise uniquement


    Pour nous Québécois, il n'y a rien à fêter.

    Pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire du Québec avant et après «1759» jusqu'à aujourd'hui en passant par l'année 1867, c'est différent. L'année «1755» date du grand dérangement en Acadie est très importante aussi.

    En «2017», le Canada est encore une colonie anglaise, quoiqu'en disent nos élus ou nos élites francophones ou anglophones, sans oublié l'establishment médiatique.

    Le Canada d'aujourd'hui, a pour assise la conquête de 1759 avec tout ce que cela a comporté comme exactions commises envers les francophones et les autochtones par les différents représentants de la couronne britannique aidé au besoin par l'armées anglaise jusqu'à aujourd'hui. Il a fallu malheureusement (sauf exception) la collaboration de l'élite francophone durant tout ce temps.

    L'histoire du Canada depuis 1867 est une affaire anglaise uniquement. Nous en faisons partis malgré nous! Il n'y a rien de réjouissant en cela.

    Notre histoire commence en 1608, et elle n'est pas terminée!

  • Raymond Labelle - Abonné 7 janvier 2017 09 h 53

    Le mouvement patriote fondé sur l'aspiration républicaine et non pas "ethnique"..

    La Rébellion du Bas-Canada était davantage de nature républicaine que l’aspiration d’une « nationality » (groupe ethnique) à devenir une « nation » (État-nation)). C’est au nom de l’idéal républicain que des anglophones et des Irlandais s’y sont joints. Le drapeau même des Patriotes signifiait l’union des nationalités à l’aspiration républicain, le blanc symbolisant les Français, le vert les Irlandais et le rouge, les Anglais (on a oublié les Amérindiens).


    La revendication d’indépendance était une aspiration républicaine semblable à celle qui avait été celle des colonies anglaises, devenues les États-Unis. Le Bas-Canada serait devenu indépendant en cas de victoire des républicains parce que ça s’adonnait que le Bas-Canada était une colonie séparée par elle-même.

    Quand est venu le temps de la Confédération, Louis-Joseph Papineau, par idéal républicain, a écrit dans un long texte qu’il aurait préféré l’annexion du Bas-Canada aux États-Unis. On voit bien là le caractère beaucoup plus républicain que « ethnique » de ses idéaux. Papineau avait également manifesté comme idéal la création d’une seule grande république en Amérique, allant de la Terre de Feu à l’Arctique, où plusieurs groupes ethniques se seraient côtoyés.

    • Bernard Dupuis - Abonné 8 janvier 2017 10 h 41

      Vous illustrez bien comment ce pays est fondé non seulement sur l'ambiguïté (les termes de société distincte, nation, nationalité, etc.), mais surtout sur le mensonge. En effet, les aspirations républicaines et indépendantistes sont occultées par la croyance en un pseudo réflexe racial.

      Nous ne pouvons qu'être étonnés au plus haut point par le fait qu'un pays aussi admiré dans le monde que le Canada soit fondé en fait que sur un tissu de mensonges.

    • André Labelle - Inscrit 8 janvier 2017 13 h 12

      Vous écrivez fort justement : «Louis-Joseph Papineau, par idéal républicain, a écrit dans un long texte qu’il aurait préféré l’annexion du Bas-Canada aux États-Unis.» Et c'est un des principaux objectifs visés par l'Empire britannique en créeant le Canada : empêcher nos voisins du Sud d'étendre leur influence au Nord, ce qui aurait nuit à l'Empire britannique.

  • Sylvain Rivest - Inscrit 7 janvier 2017 11 h 29

    L'assimilation d'un océan à l'autre

    Que dire de plus? 150 ans de suprématie blanche et anglo-saxonne.
    Ça se fête?

    • Pierre Raymond - Abonné 9 janvier 2017 13 h 20

      Et voilà... tout est dit.