L’élection de Trump dans l’oeil de l’École de Francfort

Au cours des années 1930 et 1940, des théoriciens allemands tels qu’Erich Fromm (sur notre illustration), Theodor Adorno et d’autres ont tenté de comprendre les origines et le fonctionnement du fascisme.
Photo: Tiffet Au cours des années 1930 et 1940, des théoriciens allemands tels qu’Erich Fromm (sur notre illustration), Theodor Adorno et d’autres ont tenté de comprendre les origines et le fonctionnement du fascisme.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Àla suite de l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, les médias et les journalistes se questionnent sur leur propre impuissance, eux qui n’ont su ni prévoir ni prévenir cette élection. Munis de leurs instruments de prédilection — journalisme de données, sondages et vérification des faits —, les journalistes et les grands médias ont refusé d’envisager sérieusement l’éventualité de l’élection de Trump qu’ils ont contribué, bien malgré eux, à favoriser. Afin de bien saisir le phénomène politique et médiatique auquel nous assistons, il est nécessaire de mobiliser les théories appropriées, lesquelles plongent leurs racines dans l’histoire.

Au cours des années 1930 et 1940, des théoriciens allemands tels qu’Erich Fromm, Theodor Adorno, Walter Benjamin et Herbert Bayer ont tenté de comprendre les origines et le fonctionnement du fascisme. Leurs analyses, contrairement à celles produites par les instruments du journalisme contemporain, sont en mesure d’expliquer bien des aspects de la dernière campagne électorale américaine et de son résultat. Ces théoriciens ont tenté d’expliquer la montée du fascisme en considérant les mutations médiatiques de l’époque, particulièrement l’arrivée de la radio et les transformations de la presse, ainsi que les phénomènes sociologiques et psychiques qu’elles mettent en cause. Leur approche se présente comme une solution de rechange aux enquêtes sur l’opinion publique qui se développent à la même époque et qui constituent le socle sur lequel s’est développée l’industrie moderne du sondage. Ce sont ces mêmes méthodes, certes améliorées, et l’individualisme méthodologique qui les sous-tend, qui sont aujourd’hui en cause dans l’échec des médias.

Au début des années 1940, Erich Fromm a conceptualisé la montée du fascisme comme la généralisation d’un schéma sadomasochiste. Dans son versant masochiste, le fascisme se manifeste tout à la fois par l’adoption d’une position imaginaire de victime et par la soumission à un leader fort. Le masochiste s’évite ainsi la responsabilité d’être soi et d’exercer son jugement. Se soumettant au leader, il échappe à « l’angoisse de la liberté », selon l’expression de Jean-Paul Sartre. La campagne de Trump a très bien articulé cela en ciblant des groupes appropriés, notamment la classe ouvrière du Nord-Est industriel (Rust Belt) dont les conditions socioéconomiques se sont dégradées au cours des dernières années. Se présentant comme l’homme providentiel, Trump s’est souvent contenté d’être vague quant à ses politiques et à son expérience. Son message fut simplement de lui déléguer l’exercice du jugement. « Trust me » fut sa réponse à toutes les questions. À l’inverse, les tendances sadiques impliquent plutôt de placer l’autre sous sa domination, de l’utiliser à ses fins et de se réjouir de sa souffrance. La campagne de Trump a clairement désigné les cibles des tendances sadiques : les élites, les minorités, les étrangers et les immigrants.

Le fascisme comme subjectivation politique

Dans la perspective de Fromm et des théoriciens de l’École de Francfort, le fascisme n’est pas seulement une idéologie (racisme, antisémitisme, anticommunisme, etc.), mais plus profondément une forme de subjectivation politique. Cette notion implique que ce que nous appelons la conscience et l’opinion sont les fruits de forces inconscientes multiples qui s’agencent dans un contexte sociohistorique déterminé. En d’autres termes, la conscience ou les opinions politiques ne sont pas des données premières, mais le résultat d’un processus à expliquer. Quels sont les contextes et les instruments qui permettent d’articuler telle opinion politique particulière ? Quelles sont les forces inconscientes mobilisées ? Les réponses apportées à ces questions par les théoriciens allemands sont nombreuses et variées. Selon leurs différentes analyses, le fascisme s’attache à des facteurs sociologiques lourds (la structure familiale allemande, les transformations de l’économie, etc.) ainsi qu’au mode de socialisation particulier que permet la radio.

Cette conceptualisation du fascisme a des implications méthodologiques claires : le fascisme n’est pas une « opinion » et ne peut être appréhendé par les instruments de mesure de l’opinion. Ainsi, dès 1948, Theodor Adorno a formulé une critique des enquêtes d’opinion qui cherchent à cerner ce que pense ou ressent un individu. Si la subjectivation sadomasochiste propre au fascisme implique l’implosion de l’individualité, l’individu, comme unité d’analyse, n’a aucun intérêt pour comprendre le mode de subjectivation par lequel le fascisme opère. Après avoir mené des entretiens approfondis, Adorno a d’ailleurs remarqué que l’antisémitisme des répondants est beaucoup plus affirmé que ce que révèlent alors les sondages de l’Institut Gallup. Pour Adorno, il est clair qu’il existe une marge significative entre les convictions manifestées et les convictions réelles des personnes sondées.

Au cours de la dernière présidentielle américaine, les journalistes n’ont pas su saisir la nature du mode de subjectivation fasciste/sadomasochiste auquel ils étaient confrontés. Si l’épithète « fasciste » a été souvent employée par les journalistes, ils n’ont certainement pas adopté les conclusions méthodologiques qui s’imposent, préférant le plus souvent commander et commenter des sondages plutôt que de chercher à découvrir la manière dont la campagne permettait d’articuler des dynamiques psychiques et sociologiques profondes. Pourtant, récemment, le référendum sur le Brexit mettait en cause des dynamiques similaires et les sondages avaient alors eu tout faux. Comment expliquer ces échecs répétitifs ? Pourquoi persévérer dans l’emploi de méthodes incapables d’éclairer la réalité ?

Le rôle des institutions journalistiques

Cet échec s’explique simultanément par l’inertie des institutions journalistiques ainsi que par ses récentes évolutions. Les écoles de journalisme, encore aujourd’hui, sont dominées par un enseignement mettant l’accent sur l’objectivité, perspective qui s’impose dans les années 1920, alors que les écoles de journalisme se multiplient et que le journalisme se professionnalise. Dans ces écoles, on n’enseigne pas les travaux de théoriciens politiques des années 1930, dont les perspectives ne sont pas objectives. Néanmoins, tout au long du XXe siècle, différents courants journalistiques ont exploré des perspectives irréductibles à l’objectivité, renouant avec la diversité séculaire qui a caractérisé le développement du journalisme aux XVIIIe et XIXe siècles.

Aujourd’hui, à l’ère de la crise du journalisme et de la multiplication des plateformes, les épistémologies et les pratiques du journalisme convergent autour d’un modèle dominant adopté par les grands médias. Le journalisme de données, les pratiques de vérification des faits et les sondages se sont imposés comme les instruments par excellence de l’objectivité journalistique. Qui sera en mesure de produire le tableau le plus juste, le visuel le plus frappant ? Qui sera capable d’accomplir le vieux rêve objectiviste d’une carte coïncidant parfaitement avec le territoire ? Cet horizon n’est pratiquement pas remis en question aujourd’hui par les institutions dominantes du journalisme. Or c’est précisément l’objet de la critique du journalisme proposée par Walter Benjamin.

Dénonçant la chimère d’une « information impartiale », ce dernier s’inquiétait non seulement de ce que le journalisme défend, « mais encore de la manière dont il le fait ». Au journalisme d’information alors triomphant, Benjamin oppose la figure du journaliste-flâneur qui privilégie l’expérience et la narration. Dans cette perspective, la vérité ne découle pas d’un ensemble de faits objectifs (individualisme méthodologique) […], mais [consiste] à « s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger ». Le souvenir du fascisme des années 1930 et 1940 et des analyses de l’époque est à cet égard des plus pertinents pour nous.

Un autre problème est la tendance généralisée, depuis les années 1960 (et après la publication du classique The Making of the President de Theodore White), à couvrir les élections à la manière d’un drame homérique. En apparence, la dimension narrative de cette couverture semble en porte-à-faux avec les instruments objectifs du journalisme contemporain. Pourtant, leur effet combiné consiste à donner une impression de réalité à la métaphore de la lutte. Ces récits font abstraction des dynamiques sociales, psychiques et médiatiques, qui sont pourtant cruciales à l’analyse, pour se concentrer sur les candidats et leurs stratégies. La politique se présente alors comme un simple rapport de force, ce qui constitue l’essence même du fascisme qui « ne conçoit que la victoire du plus fort et l’anéantissement du plus faible ».

Les journalistes et les experts médiatiques ne se sont pas simplement trompés. Ils ont été les complices, malgré eux, de l’élection de Trump. Ils ont découragé plusieurs électeurs d’aller voter. À quoi bon, si Hillary Clinton est certaine de gagner, comme l’ont notamment affirmé nombre d’analystes (dont Rafael Jacob sur les ondes de Radio-Canada) ? Mais, plus important encore, les journalistes ont été les complices d’un mode de subjectivation fasciste dont un des traits fondamentaux est la fascination pour la figure du chef. Dans cette élection plus que dans toute autre, le regard des médias s’est concentré sur les deux candidats, et sur Trump en particulier : ses entreprises, sa famille, sa vie et sa personnalité. Certains croyaient bien faire en exposant un tempérament prompt à la violence, à la limite de la psychopathie. Ils ont eu tort et n’ont fait que dynamiser une subjectivation proprement fasciste qui fonctionne à travers les médias, aussi bien intentionnés et démocratiques soient-ils.

Une réflexion sur les médias fascistes

Pour bien comprendre la complicité des médias dans l’élection de Trump, il est encore une fois nécessaire de se tourner vers les théories et l’histoire du fascisme. Dans les années 1930, les théoriciens allemands craignaient que la presse, la radio et le cinéma soient des engins de socialisation fascistes. Ils s’intéressaient non seulement au contenu des médias, mais plus fondamentalement à leur capacité de subjectivation politique. Selon eux, les médias de masse de l’époque avaient contribué à créer un nouveau type anthropologique, la « personnalité autoritaire » qui, exposée à des sources d’information centralisées, aurait en quelque sorte été hypnotisée par le leader. À l’encontre des médias de masse de l’époque, certains théoriciens et artistes du Bauhaus ont alors imaginé de nouveaux médias démocratiques et participatifs capables de créer des « personnalités démocratiques », c’est-à-dire des individualités fortes et tolérantes embrassant la diversité. […]

De tels environnements multimédias évoquent clairement notre propre écosystème médiatique et la diversité des écrans et des points de vue aujourd’hui disponibles. Mais tandis que les premiers environnements multimédias étaient censés s’ouvrir sur des réalités multiples, ceux d’aujourd’hui sont façonnés par des algorithmesinformés par les préférences particulières. Ainsi, nos écrans ne reflètent pas la diversité des points de vue, mais ont au contraire pour effet de restreindre et d’intensifier le champ des perceptions.

Le partisan de Trump, tout comme celui de Clinton, sera ainsi exponentiellement exposé à des points de vue conséquents avec ses convictions ainsi qu’à de fausses nouvelles. C’est peut-être là que l’échec des médias est le plus cuisant. Les grands médias d’information ont accepté les règles de Facebook et des autres agrégateurs de nouvelles, dont certains rémunèrent les médias dont le contenu est partagé. Les environnements multimédias, plutôt que d’offrir une multitude de points de vue, se sont ainsi transformés en néomédias de masse, plus puissants et efficaces que jamais.

Que la presse, très majoritairement, ait pris position contre la candidature de Trump, ne l’excuse en rien. Fascinés par le développement de ses récents outils objectifs, les journalistes ont oublié qu’à chaque événement correspond un ensemble de théories spécifiques permettant d’établir, non pas la carte la plus précise, mais une carte permettant de passer à l’action. Les théoriciens allemands de l’École de Francfort et du Bauhaus, témoins de la montée du fascisme, ont su identifier la complicité des médias et du fascisme compris non seulement comme une idéologie, mais comme un ensemble de mécanismes de subjectivation, lesquels sont similaires à ceux ayant conduit à l’élection de Trump.

 

Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire.

10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 10 décembre 2016 08 h 01

    L'école publique

    Monsieur Donald Trump a été élu président des USA parce que ce pays n'a pas investi dans un système d'éducation publique de qualité. Les "public schools" ont formé des citoyens sans jugement et sans culture; il ne faut pas oublier non plus que les études supérieures ne sont réservées qu'à une élite monétaire.
    Pour plusieur de ses électeurs, monsieur Trump incarne le rêve américain : devenir riche. Au début de sa campagne, monsieur Trump avait dit cette phrase prémonitoire : "You know, I'm rich, I'm really rich" (Vous savez, je suis riche, vraiment riche) : il annonçait la couleur.
    Il a gagné.

  • Marc Lacroix - Abonné 10 décembre 2016 09 h 43

    Enfin une explication !

    Un article pas facile à lire, mais combien explicatif !

    Le paragraphe commençant par : " Au début des années 1940... " m'a permis de saisir que les faits objectifs, sont d'une importance bien relative, car le lecteur cède facilement à la paresse et préfère suivre un leader "charismatique" plutôt que de se donner la peine d'utiliser son propre jugement. De se faire une opinion "valide" implique de se renseigner et tenir compte des faits objectifs, mais ceci ne peut se faire sans analyse et sans travail sérieux; alors pour éviter cette tâche, il devient pratique de se contenter d'accorder sa confiance à notre leader préféré.

    J'ai parcouru le site de Radio-Can ainsi que celui du Devoir pendant des semaines, sans comprendre pourquoi certains "Trumpistes" semblaient tellement en amour avec leur héros, que les informations contredisant les allégations de Trump étaient systématiquement considérées comme mensongères, des fabrications du méchant parti de Clinton... Je n'oserais pas prétendre que Mme Clinton était sans tache, mais Trump mentait constamment, comme un vendeur de "chars usagés", mais ses supporters n'y voyaient que du feu. Je précise également que je ne pense pas que les supporters du clan Clinton aient été, ou soient encore, totalement objectifs, mais les commentaires des Trumpistes prennent alors une autre perspective.

  • Patrick Daganaud - Abonné 10 décembre 2016 11 h 50

    Francfort et Bauhaus 2.0

    La manipulation des comportements (qui autorise de pousser au pire) implique la préservation de l'équilibre homéostatique qui interdit de se le révéler.

    Les sondages ne sondent pas la résultante de la manipulation (qui se trouve dans l'action qui en découle), mais l'expression résiduelle de l'équilibre homéostatique (qui se trouve dans le dire ou le prétendu).

    Bandura (2016), dans Moral disengament, nous fournit à cet égard un éclairage précieux.

  • Émile Meuh Scieux - Inscrit 10 décembre 2016 12 h 32

    Merci

    J'ai applaudi, seul dans mon salon, suite à la lecture de cet article.

  • Denis Blondin - Abonné 10 décembre 2016 12 h 48

    Et qu'en est-il de Nous?

    Voilà une analyse pénétrante et pertinente, une piste pour nous inciter à comprendre ce qui se passe dans nos sociétés. Comprendre est un prérequis à toute action, en politique comme en médecine.

    Mais qu’en est-il pour nous? Dans le Québec actuel, il n’y a ni parti ni leader fascistes mais certains éléments pourraient y conduire. Il y a d’abord la composante masochiste. Officiellement, dans les projets de loi visant à protéger l’identité culturelle de la majorité, ce sont les religions ou la religion qui sont les cibles, mais des entrevues montreraient que la véritable cible est la religion musulmane, ce qui ne sera pas facilement avoué dans des sondages. Ce faisant, nous rejetons catégoriquement la religion catholique et nous décidons que cette racine principale de notre histoire est marquée négativement en étant associée à la pédophilie criminelle et à l’horrible patriarcat. N’est-ce pas un choix carrément masochiste?

    J’y vois un autre élément inquiétant, soit ce qu’Erich Fromm désigne comme « l’adoption d’une position imaginaire de victime ». Dans nos représentations, le Musulman (ou l’immigrant non-occidental) est perçu comme une menace véritable. Il pourrait Nous imposer la Charia. Dans la réalité, il ne contrôle ni partis politiques, ni grandes entreprises, ni capitaux, ni médias, ni territoires, ni aucun autre instrument significatif d’un quelconque pouvoir. Et cela est encore plus vrai quand il est un simple réfugié. Mais il fait quand même peur et la peur suffit à Nous faire adopter « une position imaginaire de victime ». Ce sont des réalités subjectives qui sont faciles à instrumentaliser par n’importe quel aspirant leader populiste.

    Denis Blondin