Carens et l’immigration comme éthique pratique

Le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens s’intéresse à la dimension éthique de l’immigration depuis une trentaine d’années.
Photo: Daniel Carens-Nedelsky Le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens s’intéresse à la dimension éthique de l’immigration depuis une trentaine d’années.

Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’année 2016 aura constitué une année charnière en ce qui a trait aux politiques québécoises en matière d’immigration : la « Loi sur l’immigration au Québec – Le Québec en route vers un système d’immigration moderne et efficace » (loi 77) a été adoptée en avril, tandis que la politique québécoise en matière d’immigration, de participation et d’inclusion (« Ensemble, nous sommes le Québec ») est venue remplacer l’énoncé de politique « Au Québec pour bâtir ensemble » de 1991.

L’immigration est sans doute l’une des questions politiques les plus controversées au sein des pays du Nord. Par-delà son évidente dimension politique, elle soulève également des enjeux d’éthique pratique. Cette dimension éthique ne va pas de soi, mais un seul exemple suffira à en montrer la pertinence. Au cours de l’hiver 2015-2016, quand les premiers réfugiés syriens ont foulé le sol québécois, l’opinion publique était largement convaincue qu’accueillir des réfugiés relevait d’un devoir d’humanité. Pour reprendre Charles Péguy dans le Porche du mystère de la deuxième vertu : « Pour ne pas aimer son prochain, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. À tant de cris de détresse. » En résumé, accueillir des familles de réfugiés était un acte fondamentalement bon dont la justification n’était pas seulement politique, mais bien éthique.

C’est précisément cette dimension éthique de l’immigration que le philosophe canadien d’origine américaine Joseph Carens (1945-) interroge depuis une trentaine d’années. Professeur au Département de sciences politiques de l’Université de Toronto, il est reconnu comme l’un des principaux auteurs dans le champ de l’éthique de l’immigration. La publication de son ouvrage The Ethics of Immigration (Oxford University Press, 2013) offre une synthèse assez complète de l’ensemble de sa réflexion. La démarche de Carens a pour particularité de s’enraciner dans l’existant : il parle ainsi dans les pages introductives de The Ethics of Immigration d’une « théorie politique par le bas » (« political theory from the ground up ») qui s’appuie sur les politiques et cadres légaux en place. Par ailleurs, Carens intéressera le lectorat québécois car il a directement traité des pratiques en matière d’intégration des personnes immigrantes au Québec dans un chapitre d’un ouvrage plus ancien (Culture, Community and Citizenship, Oxford University Press, 2000).

Une « théorie de l’appartenance sociale »

Carens propose une réflexion originale qui, ancrée dans les réalités canadienne et québécoise contemporaines, montre comment l’immigration oblige à repenser l’articulation entre les droits et la citoyenneté. En effet, « les questions au sujet des fondements du droit moral des individus d’obtenir la citoyenneté ne sont généralement pas soulevées dans la mesure où le fait d’avoir cette même citoyenneté constitue habituellement une prémisse à toute discussion à ce propos » (p. 160). Il développe une « théorie de l’appartenance sociale » (« theory of social membership ») dont la fonction est de penser la situation spécifique vécue par un certain nombre de personnes qui, bien que ne possédant pas la citoyenneté canadienne, peuvent néanmoins revendiquer un certain nombre de droits.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’auteur, Frédéric Dejean

Rappelons en effet que la majeure partie des immigrants arrivent au Canada avec un statut de résident permanent (ou de travailleur temporaire, dans une moindre mesure) et ne peuvent obtenir la citoyenneté qu’après environ quatre années de résidence sur le sol canadien. Dans la perspective de Carens, « être un citoyen n’est pas une condition nécessaire pour se voir reconnaître un certain nombre de droits. La théorie de l’appartenance sociale postule qu’une personne peut être pleinement membre d’une société donnée quand bien même elle n’aurait pas le statut de citoyen. Par ailleurs, c’est précisément cette appartenance qui fonde la revendication morale à bénéficier de certains droits » (p. 160).

D’un point de vue normatif, l’appartenance sociale précède la citoyenneté. Carens articule sa théorie autour de deux variables : le fait de résider dans le territoire national et la durée du séjour. Il y a donc l’idée que l’appartenance sociale se traduit concrètement par un processus d’« enracinement » dont la manifestation est le réseau des relations et des associations. Carens se garde bien de qualifier la nature de ces relations et s’inscrit en faux par rapport à l’idée que les relations qui témoignent véritablement de cet enracinement sont celles qui se font avec les membres de la société d’accueil. Il reconnaît que les deux critères mis en avant ne disent rien de la densité des relations que l’individu aura établies au cours de son séjour, mais ils restent malgré tout les plus efficaces pour répondre au plus grand nombre de situations.

Repenser les modalités de l’intégration

La « théorie de l’appartenance sociale » participe d’un questionnement aujourd’hui central pour les démocraties qui font appel à l’immigration : comment imaginer une société dans laquelle l’État ne ferait pas la promotion d’une conception particulière de la vie bonne et d’une manière de vivre spécifique et qui, malgré tout, parviendrait à maintenir un sens du collectif en vue de la stabilité de la communauté politique. Au Québec, ce questionnement passe par la pérennité d’une « société distincte » qui ne sacrifie pas le respect des libertés individuelles. Pour répondre à un tel enjeu, Carens prend ses distances par rapport à une approche centrée sur l’« intégration » au profit d’une approche qui met l’accent sur l’appartenance, l’adhésion et la participation.

Une telle perspective suppose de dépasser les discussions récurrentes sur ce que la société d’accueil est en droit d’attendre raisonnablement de la part des personnes immigrantes. Carens souligne que ces attentes ne concernent pas seulement le respect des lois en vigueur, mais s’appliquent plus largement à un ensemble de règles et de normes sociales, souvent tacites, dont chaque individu n’a pas toujours conscience, tant elles ont été naturalisées par l’habitude.

Ainsi, quand le sociologue Mathieu Bock-Côté affirme que les immigrants doivent « prendre le pli de la société d’accueil » (expression qu’il emploie régulièrement depuis au moins 2010), il témoigne bien d’une certaine conception de l’intégration, résumée par l’expression largement galvaudée « quand tu es à Rome, fais comme les Romains ». En effet, de quels Romains s’agit-il ? Existe-t-il seulement un modèle de comportement unique ? Et faut-il faire comme les Romains qui ne respectent pas les lois et les normes en vigueur ? En contexte québécois, que peut signifier « faire comme les Québécois » ? Inscrit dans le sillage d’une tradition de philosophie politique de type libéral (à distinguer du libéralisme économique), Carens se montre particulièrement critique envers cette conception de l’intégration et en souligne plus particulièrement deux limites que la « théorie de l’appartenance sociale » permet d’éviter.

L’ethos démocratique

Il est généralement admis que les immigrants doivent accepter l’ethos démocratique en vigueur afin d’être pleinement reconnus comme membres de la communauté politique. Et Carens de préciser qu’il est tout aussi important et raisonnable que les valeurs et les vertus démocratiques publiquement affirmées soient de la même façon mises en pratique par les citoyens non immigrants (ou non issus de l’immigration). Il existe, en effet, un postulat (empiriquement infirmé) selon lequel les valeurs et les vertus démocratiques seraient comme innées chez les citoyens non immigrants. François Legault suggère ainsi de faire passer un « test des valeurs » aux nouveaux arrivants ; mais pourquoi ne pas l’étendre à l’ensemble des Québécois ? Carens écrit que « les principes démocratiques exigent l’inclusion des immigrants, et l’inclusion des immigrants exige que tous les citoyens se plient aux implications pratiques des vertus et des principes qu’ils professent » (p. 64).

L’égalité entre les hommes et les femmes

Prenons ici l’exemple de l’égalité homme-femme, régulièrement présentée comme une des pierres angulaires de la société québécoise. S’il est raisonnable d’attendre des personnes immigrantes qu’elles mettent en application ce principe, il serait erroné de croire que les citoyens non immigrants seraient irréprochables en la matière. Si tel était le cas, comment expliquer les inégalités salariales entre les hommes et les femmes ou les difficultés d’accès des femmes à des postes à responsabilités ?

En second lieu, Carens met en avant un principe démocratique qui pose des limites claires aux normes informelles et aux attentes sociales auxquelles les personnes immigrantes font face. Ce principe, directement hérité de John Stuart Mill (De la liberté, 1859), implique que chacun devrait pouvoir mener la vie qu’il souhaite à la condition qu’il ne cause pas de tort à autrui. Malgré les limites — largement discutées par la philosophie politique — d’un tel principe, il faut lui reconnaître une intuition juste, à savoir que « la liberté serait sérieusement limitée, notamment pour les groupes minoritaires, si la majorité estimait avoir le droit de sanctionner par une désapprobation publique tout comportement qui ne correspondrait pas à la conception de la majorité de ce qui est approprié ou non » (p. 75). Ceci conduit à affirmer que « le droit de ne pas être assujetti à des normes sociales informelles doit être… une norme sociale informelle » (p. 76).

Comment peut-on être Québécois ?

Ces deux limites étant soulignées, reste à savoir dans quelle mesure la théorie de l’appartenance sociale permet d’enrichir les discussions sur l’intégration. À l’instar des Parisiens qui, dans Les lettres persanes de Montesquieu, se demandent comment on peut être Persan, l’immigration oblige à interroger le sens de l’assertion « je suis Québécois ». En effet, si l’on peut officiellement devenir Canadien (soulignons ici le rôle de la cérémonie de citoyenneté qui fonctionne comme un rite de passage), il n’existe pas d’équivalent pour devenir Québécois, de sorte qu’être Québécois serait quasiment performatif : je suis Québécois dès lors que je l’énonce.

La théorie de l’appartenance sociale offre une réponse possible à ce difficile problème. En effet, être Québécois, ce n’est pas tant manifester une certaine « manière de vivre » ; c’est davantage participer à un projet politique dont le « fait français » est le principal axe structurant (Carens reconnaît d’ailleurs comme légitimes les dispositifs qui visent à assurer la pérennité du français), de sorte que la théorie de l’appartenance sociale de Carens est également une théorie de la participation, de l’engagement.

Une telle perspective a pour mérite de prendre de la distance par rapport à une conception strictement culturelle de l’identité québécoise qui semble, dans la pratique, particulièrement difficile à circonscrire et porte en elle le risque d’exclure une partie de la population. Au contraire, mettre en avant la participation sociale et politique des individus a pour principal mérite de renouer avec une approche qui convoque l’engagement des citoyens et le sentiment d’identité collective dans la recherche d’un bien commun. Ce faisant, la théorie de l’appartenance sociale donne un cadre conceptuel au second enjeu cité dans le document Ensemble, nous sommes le Québec, à savoir « l’édification d’une société inclusive et engagée à favoriser la pleine participation ».

4 commentaires
  • Johanne St-Amour - Abonnée 24 septembre 2016 19 h 11

    L'égalité entre les femmes et les hommes, Bof!

    Ai-je bien compris? Puisque les QuébécoisEs ne sont pas «exemplaires» relativement à l'égalité entre les femmes et les hommes, ils seraient «déraisonnables» de demander aux immigrantEs de «trop« respecter cette valeur? Faudrait-il établir une mesure pour évaluer ce principe afin de savoir jusqu'où peuvent aller les immigrantEs? C'est une blague, j'espère?

    D'autant plus qu'on retrouve des immigrantEs adhérant à une conception culturelle et/ou religieuse discriminatoire envers les femmes qui frappe de plein fouet des principes que des femmes et des féministes pensaient avoir réglés!

    Quand M. Carens et M. Dejean auront vécu ce que les femmes ont vécu, je leur donnerai une certaine crédibilité. Pour le moment, ce ne sont que des hommes qui disent aux femmes: ne demandez pas trop quand même! Déjà que la société «de souche» ne vous a pas encore accordé ce que vous demandiez!!!

    Quand Ms. Carens et Dejean auront milité pour pouvoir signer un chèque, un bail, militer pour ne pas être sous la tutelle de leur femme ou de leur mère, d'être soumis aux diktas d'une société dirigée par des femmes qui les maintiennent dans un état de peur presque permanent d'être agressé, harcelé et même violé et tué, de militer pour pouvoir voter, étudier, travailler dans n'importe quel domaine, etc. Ils viendront me parler de brader encore une fois leurs droits!

    Est-ce qu'ils demanderaient la même chose aux Noirs, aux homosexuels? N'en demandez pas trop aux ImmigrantEs, même si la société ne vous acceptent pas encore totalement, parce que ce sont des immigrantEs tout de même! On a ici un exemple parfait de racisme et de sexisme de faibles attentes! D'un relativisme culturel où ces hommes de ne sentent nullement concernés, étant sur leur petit nuage philosophique de dominants non concernés, bien sûr!

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 25 septembre 2016 07 h 46

    Le "peuple" québécois existe bel et bien

    Ce texte ne vise qu'à convainvre ou à tout le moins semer le doute quant à l'existence d'une identité québécoise, d'une culture dominante et de la nécessité de voir à la bonne intégration des nouveaux arrivants au Québec. Ces "théories" ne font qu'appuyer les politiques multiculturalistes qui ne visent qu'à diluer le peuple québécois parmi les autres cultures, nouvellement arrivées, à qui l'on n'exigera pas qu'elles respectent notre mode de vie, mais qu'elles revendiquent le droit de s'imposer sur la place publique.

    Ce texte cache très mal un grand mépris pour la culture québécoise, le peuple québécois. Et ceci est le résultat du travail de sape dans l'éducation de la jeunesse, la dénationalisation par l'occultation de l'histoire et l'endoctrinement multiculturaliste. Il suffirait à redresser la situation et redonner aux Québécois le sens d'appartenance à un peuple, tout en s'attendant à ce que les nouveaux arrivants respectent ce petit peuple accueillant qui mène un combat de tout instant pour sa survie.

  • Loyola Leroux - Abonné 25 septembre 2016 19 h 41

    Carens et le mouvement ‘’open borders’’.

    Monsieur Dejean, vos idées me surprennent. Il y a beaucoup a commenter et je dois faire vite car Le Devoir ne m’accorde que 48 heures pour mettre de l’ordre dans mes idées.

    La philosophie et l’éthique, l’une de ses branches, vise l’universel. Les concepts proposes par Carens s’appliquent-ils partout ?

    Vous ne citez aucun des grands éthiciens de l’histoire quii ont du influence la pensée de Carens. J’aurais aimé voir quelques références. Selon John Rawls il existe deux grands poles en éthique : Aristote et Kant. Carens utilise-t-il leurs concepts ?

    Que faut il pour etre immigrant ? Les faits, confirmés par un fonctionnaire du MAECI, nous apprennent qu’une mere peut arriver au Canada a 7 mois de grossesse, mettre un enfant au monde, le ramener dans son pays, et 40 ans plus tard, cette personne, née au Canada peut revenir ici et demander sa citoyenneté. Qu’en est il des concepts de Carens comme l’appartenance, la densité des relations, la participation, l’engagement, dans ce cas la ?

    Vous rejetez, un peu cavalierement a mon avis, la belle expression latine empreinte de la sagesse antique : ‘’A Rome on fait comme les Romains’’ ! Vous dites qu’elle est une expression galvaudée. Pourquoi n’avez-vous pas pris quelques lignes pour nous expliquer son sens juste ? Votre raisonnement m’étonne : Parce que certains Romains ne respectent pas les lois, cela justifierait les immigrants a ne pas le faire !

    Carens indique que ‘’les principes démocratiques exigent l’inclusion des immigrants’’. Que pense-t-il des immigrants, comme les Juifs Hassidiques qui refusent de s’inclure dans notre société ?

    Vous utilisez un procédé argumentatif doutenx pour une 2e fois, en parlant de l’égalité homme femme. Cette réalité est pleinnement acceptée par l’ensemble des Québécois et reconnue par nos lois. Voulez vous dire que, puisque nous ne respectons pas a 100% cette exigence, les immigrants ne sont pas obligés de le faire ? N’est ce pas un peu comme dire, il y a des Québéc

    • Frédéric Dejean - Abonné 26 septembre 2016 08 h 52

      Merci pour vos remarques que je trouve tout à fait justes. En fait, si je ne détaille pas davantage c'est essentiellement pour une question d'espace. J'aurais eu le loisir d'écrire un texte de 15 pages, j'aurais davantage creusé.

      Pour ce qui est de l'expression "à Rome...", je pense que son usage est galvaudée au sens où elle est prise comme un énoncé à valeur universel alors même qu'elle est historiquement et géographiquement située. par ailleurs, personne ne se risque à détailler ce que peut concrètement signifier une telle expression.

      Enfin, concernant l'égalité hommes-femmes, mon point est seulement de souligner qu'il y a une tendance à ne considérer que seuls les immigrants ont un problème avec cette valeur. Vosu dites qu'elle est "pleinement acceptée par l'ensemble des Québécois". Sur ce point, je crois que vous pêchez par naïveté, et les contre-exemples abondent.