Couillard, un Simon-Napoléon Parent ou un Lomer Gouin?

Le premier ministre Lomer Gouin, assis au bout de la table, avec l’ensemble du Conseil des ministres québécois en 1905. À partir de la gauche : Jules Allard, Louis-Rodolphe Roy, Adélard Turgeon, W. A. Weir, Lomer Gouin, J.C. McCorkill, Auguste Tessier et Jean Prévost.
Photo: Wikicommons Le premier ministre Lomer Gouin, assis au bout de la table, avec l’ensemble du Conseil des ministres québécois en 1905. À partir de la gauche : Jules Allard, Louis-Rodolphe Roy, Adélard Turgeon, W. A. Weir, Lomer Gouin, J.C. McCorkill, Auguste Tessier et Jean Prévost.

Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Au sujet du caucus extraordinaire du Parti libéral du Québec (PLQ), tenu le 30 mai, le leader parlementaire de la Coalition avenir Québec, François Bonnardel, a affirmé que les députés libéraux tramaient une « fronde » contre leur propre chef, Philippe Couillard.

Le leadership du premier ministre a-t-il été à ce point remis en question par ses députés ? Des critiques de Robert Poëti à propos de la gestion des contrats au ministère des Transports en passant par la législation sur les services de transport par taxi et l’entourage du premier ministre, il n’y a pas de doutes qu’il y a eu beaucoup de débats, voire de tiraillements, dans les rangs du PLQ, dans les derniers mois. Évidemment, ce n’est pas la première fois qu’il y a de la dissension dans le plus vieux parti politique au Québec, mais rarement celle-ci s’est-elle manifestée publiquement sans déboucher sur un départ, comme dans les cas de François Aquin, René Lévesque, Thomas Mulcair et Fatima Houda-Pepin.

Cette discorde entre la tête et une partie du caucus libéral rappelle la fronde de 1905. Ce mouvement avait conduit à la chute du premier ministre Simon-Napoléon Parent. Sans être tout à fait similaires, quelques éléments se recoupent dans les contextes : l’ajout de membres d’autres partis, le combat contre des privilèges corporatifs, mais aussi la crainte de l’effet sur ce que l’on nomme aujourd’hui « la marque libérale ».

Photo: Bibliothèques et Archives nationales du Québec Simon-Napoléon Parent vers 1910

Simon-Napoléon Parent : le choix de Wilfrid Laurier

Imposé en 1900 comme premier ministre par le grand chef libéral Wilfrid Laurier, Parent voit son leadership être rapidement contesté. En plus d’être chef du gouvernement à Québec, il est maire de la Vieille Capitale et président de la Compagnie du pont de Québec. Ces apparences de conflits d’intérêts, son soutien prononcé à l’endroit des intérêts des commerçants de bois au détriment des colons ainsi que son autoritarisme finissent par lui créer des inimitiés et ternir sa réputation. Pour la défendre, il poursuit même les sénateurs libéraux Joseph-Hormidas Legris et Philippe-Auguste Choquette, ses deux critiques les plus véhéments. Dans le but de renforcer son autorité, Parent décide de déclencher des élections générales, le 4 novembre 1904, croyant pouvoir profiter du succès électoral des libéraux fédéraux, qui venaient d’être reportés au pouvoir la veille. Au bout du compte, le Parlement québécois conserve la même répartition des sièges qu’à sa dissolution (67 pour le Parti libéral ; 7 pour le Parti conservateur). Pourtant, Parent ne remporte qu’une victoire à la Pyrrhus : la faiblesse de l’opposition ouvrant plutôt la porte à la dissension au sein du caucus libéral.

Lomer Gouin : opportuniste et homme de parti

Photo: Bibliothèques et Archives nationales du Québec Lomer Gouin vers 1900

Nuisible pour Parent, cette dissension devient profitable à Lomer Gouin, député de Montréal No. 2, lui dont la feuille de route et les liens de parenté réussissent à rallier les diverses tendances libérales. Bien que certains craignent chez lui un penchant radical, il est d’abord et avant tout un libéral modéré et foncièrement loyal au parti (ce qui ne veut pas toujours dire au chef !). Gouin fait ses premiers pas en politique à la fin de la décennie 1880 en défendant la stratégie d’intégration des chefs libéraux du moment au Canada et au Québec : Wilfrid Laurier et Honoré Mercier, premier ministre du Québec et… beau-père de Gouin. Cette stratégie vise à intégrer au camp libéral les éléments modérés du Parti conservateur. Afin de refléter cette réalité, de 1885 à 1891 au Québec, le Parti libéral sera même rebaptisé Parti national.

   

Comme aujourd’hui — alors que la promotion, au sein du conseil des ministres, d’anciens adéquistes et caquistes semble frustrer certains vétérans du PLQ —, l’intégration d’anciens adversaires ne se fait pas sans heurts. Néanmoins, elle rapporte gros aux libéraux. Comme l’explique l’historien René Castonguay, malgré la chute d’Honoré Mercier et du Parti national en 1891, à la suite du scandale de la Baie-des-Chaleurs et la perte du pouvoir, des bleus décident de rester rouges. Ce nouvel alignement des forces politiques permet au Parti libéral du Québec d’établir son hégémonie à partir de 1897, domination qui va durer jusqu’en 1936 (Castonguay, 2000: 31).

Si le clan modéré prend force au tournant du XXe siècle, cela ne signifie pas l’exclusion des éléments jugés plus radicaux. On peut même dire que leur dédain de l’administration Parent leur donne une nouvelle vigueur. Ceux que l’on désigne alors comme radicaux — ou progressistes — veulent favoriser l’action de l’État pour humaniser le système et mettre fin à l’exploitation des ressources naturelles par des investisseurs étrangers. Ils cherchent aussi à insuffler des principes démocratiques au libéralisme et prônent la séparation de l’État et de l’Église. En 1905, ils croient que Lomer Gouin est l’homme qui réussira à faire triompher leurs idées. Après tout, ce dernier a collaboré à quelques reprises avec l’un des principaux ténors radicaux, Godfroy Langlois. Ce sont toutefois deux dossiers qui contribuent à donner une opinion favorable au camp radical à l’égard de Gouin. En premier lieu, on retrouve son appui à la création d’un ministère de l’Éducation. Après l’échec, en 1898, de la création d’un ministère de « l’Instruction publique » (comme on le disait à l’époque), Gouin a effectivement continué de marteler que les libéraux accompliraient leur promesse : « Le Parti libéral a promis un ministère de l’instruction publique et qu’il tiendra sa promesse, en dépit de certaines remarques qui ont pu être faites. […] C’est une question de progrès et notre parti ne peut pas reculer. […] Le Parti libéral doit à ses traditions et à son histoire de donner au peuple de la province de Québec, la réforme scolaire dans toute sa plénitude. » (La Patrie, 20 avril 1899)

Cet appui reflète toutefois l’homme de parti qu’est Gouin plus que le progressiste. Il ne fait alors que défendre le programme qui a été défendu par son parti lorsqu’il a été élu en 1897. Après les élections de 1900, il ne défend plus une telle idée, bien que ses opposants se fassent un plaisir de lui remettre constamment sous le nez ses déclarations passées à ce sujet.

L’autre dossier qui rallie les radicaux au gendre de Mercier est la lutte contre l’octroi des privilèges à la Montreal Light, Heat and Power Company (MLHPC). Cette lutte commence, en 1901, sur la scène municipale montréalaise et Gouin en devient le héraut à l’Assemblée législative. Les opposants à la nouvelle compagnie craignent le nouveau monopole, qui est sur le point d’obtenir l’important privilège d’installer ses équipements sans demander la permission préalable des municipalités de l’île de Montréal. Pour l’aile progressiste, c’est aussi l’occasion de livrer bataille contre des libéraux jugés corrompus, comme le maire de Montréal, Raymond Préfontaine. Pour Gouin, ancien échevin montréalais, la lutte ne s’arrête qu’au droit indécent obtenu par la MLHPC. Mais bien que son opposition semble sincère, une fois au pouvoir, Gouin préfère accorder, en 1909, les mêmes droits à une autre compagnie, plutôt que de retirer un droit dorénavant adopté par le Parlement. À son avis, c’est seulement la compétition dans un libre marché qui pourra corriger l’erreur des parlementaires : « Je sais bien que la Montreal Light [MLHPC] se vante d’acheter tout le monde, mais moi, je crois à l’honnêteté humaine et je connais des hommes de la Canadian Light [Canadian Light and Power Company] qui ne se vendront pas. Je dis donc que c’est une compagnie sérieuse et je voterai pour toutes les compagnies sérieuses qui viendront faire concurrence au monopole actuel. » (DALQ, 23 mars 1908)

La révolution de palais

Finalement, la grogne contre Parent se transforme en véritable révolution de palais. Elle n’est pas nécessairement fomentée par Gouin, mais sa bonne réputation auprès des libéraux en colère lui devient favorable dans la succession des événements et il ne cherche surtout pas à l’arrêter. Le 3 février 1905, Gouin et deux autres ministres, Adélard Turgeon et William Alexander Weir, démissionnent. Le trio reproche à leur chef de gouverner sans les consulter. Le 8 février, 44 députés réunis au Château Frontenac appuient les démissionnaires et signent une pétition exigeant la démission du premier ministre. Abandonné par une partie importante de son caucus, Parent ne peut plus être sauvé par le leadership de Laurier. Il accepte de démissionner, mais seulement après qu’un comité parlementaire aura étudié les accusations que lui lancent les sénateurs Legris et Choquette. Sans trop d’étonnement, le comité préserve son honneur. Parent quitte la tête du gouvernement le 21 mars. Il accepte le poste que son ami Laurier lui offre, soit la présidence de la Commission du chemin de fer Transcontinental. La victoire conservatrice de 1911 l’oblige à quitter son poste, mais une âme libérale charitable viendra à son secours. Eh oui, Lomer Gouin, devenu premier ministre, toujours homme de parti, profite de l’occasion pour retisser les liens avec l’homme à qui il a ravi le poste. Il ne craint pas de lui offrir la présidence de la nouvelle Commission des eaux courantes. Après avoir rapidement déçu les espoirs des radicaux, Gouin a pourtant réussi à isoler les mécontents, comme Godfroy Langlois, et à faire voguer le navire libéral à travers les diverses tempêtes durant ses 15 ans de mandat.

De 1905 à 2016

Philippe Couillard sera-t-il un Simon-Napoléon Parent ou un Lomer Gouin ? Évidemment, la « fronde » de 2016 n’a eu que peu de manifestations publiques, à part la sortie de Robert Poëti, lequel est rentré dans le rang depuis. Aucune révolution de palais à la 1905 ne semble être envisagée pour l’instant. Les bruits qui ont émané ces dernières semaines de la colline parlementaire semblent toutefois indiquer que, comme à l’époque de Parent, le caucus libéral n’est pas satisfait de l’entourage, des volte-face et du leadership de leur chef. Ce dernier peut toutefois compter sur sa position relativement stable dans l’opinion. Le prédécesseur de l’actuel premier ministre, Jean Charest, a reçu son lot de critiques de toute part, mais rarement de ses propres rangs. Du moins, sans que cela ne se mue en « fronde ». Reste donc à voir si Philippe Couillard saura convaincre le caucus du PLQ qu’il peut défendre les valeurs libérales comme l’a fait Lomer Gouin et qu’il n’est pas pour elles un risque, comme Simon-Napoléon Parent l’a été, en 1905.


Sources :

René Castonguay, Rodolphe Lemieux et le Parti libéral. 1866-1937, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2000.

Devant ses électeurs, La Patrie, 20 avril 1899, p. 1.

Débats de l’Assemblée législative du Québec, 12e législature, 1re session, 23 mars 1909, Assemblée nationale du Québec.

5 commentaires
  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 11 juin 2016 11 h 44

    Ni Gouin ni Parent


    Une famille politique ne veut absolument rien dire quand on peut, comme cela, changer d'appartenance. Un jour caquiste le lendemain libéral ou conservateur. Un jour indépendantiste le lendemain mi-figue mi-raisin.

    De prime abord, je dirais que M. Couillard se rapproche beaucoup plus de John Jones Ross, premier ministre du Québec de 1884 à 1887 (6e législation, fin de règne conservatrice après plus de 8 ans au pouvoir).

    Ross fut d'abord médecin, puis président du Collège des médecins et chirurgiens du Québec, avant de se lancer en politique provinciale. Il occupa plusieurs fonctions ministérielles, dont celui de l'agriculture et des travaux publics dans les précédents gouvernements conservateurs avant de devenir premier ministre du Québec en 1884.

    Sans charisme ni génie politique, ses grandes réalisations furent: d'avoir rien fait pour calmer la vindicte des Anglo-Canadian dans l'Affaire Louis Riel et de n'avoir jamais défendu les intérêts supérieurs du Québec face à Ottawa. Stagnation d'un fin de régime. Ce fut un gouvernement faiblard quasi dérisoire sur la scène politique. Le gouvernement Ross fut un gouvernement des plus médiocres.

    Il fut finalement remplacé en 1887 (7e législature) par Honoré Mercier du Parti National.

  • Jean-François Trottier - Abonné 11 juin 2016 11 h 56

    Ni l'un ni l'autre : un Taschereau

    Capable de ne rien ni voir ni entendre à l'intérieur de son administration, apte à disserter sur tout sujet des heures durant sans avancer quoi que ce soit, caractéristique du notable de village qui croit en imposer par sa seule présence, carrément rétrograde dans ses gestes tout en parlant continuellement de progrès, jésuitique sans l'esprit mais avec le vocabulaire et la forme...

    Fervent croyant de la libre-entreprise et détestant tout intervention de l'État, même pas sous forme de conseiller ou pour appui logistique, Couillard n'est pas un "hétitier", ni un opportuniste, mais un apparatchnik qui ignore la concurrence ou le choc des idées. Il respecte la hiérarchie et ne peut imaginer que quelqu'un ne le fasse pas.

    Il se considère lui-même selon ses titres et en fait autant avec les autres, collaborateurs ou adversaires. Il considère la politique comme un jeu et la chose publique comme de peu d'importance, sauf moral.

    Car il tient la morale en haute estime, la morale personnelle et privée, qui laisse la vie et les passions se développer d'elles-mêmes sans contrainte mais surtout sans aide. Le respect des autres va jusqu'à leur laisser tous les choix et toutes les responsabilités sans égard à leur rang ou leur richesse. En clair pour lui toute aide systémique est forcément nuisible et la richesse est une preuve de noblesse de coeur et donc de fait.

    Ami des religions sans pour autant l'afficher, il sait par ses silences se ménager tous les groupes qui croient en une autorité plus ou moins divine, pûisqu'il croit réellement toues les incarner par sa prestance.

    Taschereau, je vous dis!

  • Denis Paquette - Abonné 11 juin 2016 14 h 11

    la stockasité quelle affaire

    Peut etre faut il porter attention aux rythmes avec lesquelles se font les changements souvent determiné par des pressions démographiques peut etre faut il y voir des règles definis par Robert Malthus au point de depart et un peu plus tard ce que l'on a défini comme la stochasité ne m'en demander pas plus je n'en sais pas plus ,comme principe générale la stockasité serait le rythme avec lequel se transmet le besoin de richesses, car la richesse serait un besoin comme celui de manger, d'aimer, de se reproduire, etc. je pense que c'est une thèse qui devrait etre étudiée plus a fond

  • Denis Paquette - Abonné 11 juin 2016 20 h 22

    La Stochastique

    Peut etre que le vrai terme est la stochastique
    Qu'est ce que la Stochastique ?
    La stochastique est un indicateur développé par George C. Lane. Il met en évidence une relation entre les cours de clôture et le range (écart) maximum ou minimum de la valeur étudiée sur une période donnée.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 12 juin 2016 08 h 35

    Pour moi,Phlippe Couillard

    est contre la compassion,le partage et la protection des citoyens.Il aime s écouter parler,dire peu en plusieurs phrases,tourner en rond,innocenter lui-meme et ses amis,jouer de la flute pour endormir les serpents sortant de la boite.Bref un grand parleur et un petit faiseur.Au point de ne plus etre capable de l entendre. J-P.Grise