De Tony Stark à Donald Trump

Sociologue, historien et critique de cinéma de la République de Weimar, Siegfried Kracauer découvrirait-il au sein de l’univers cinématographique Marvel une histoire secrète comparable à celle du cinéma expressionniste allemand du début du vingtième siècle?
Illustration: Tiffet Sociologue, historien et critique de cinéma de la République de Weimar, Siegfried Kracauer découvrirait-il au sein de l’univers cinématographique Marvel une histoire secrète comparable à celle du cinéma expressionniste allemand du début du vingtième siècle?

Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le vénérable journaliste Carl Bernstein, lauréat du prix Pulitzer pour sa couverture du Watergate au Washington Post, soulignait récemment à quel point le discours politique de Donald Trump était marqué par l’autoritarisme, le nativisme et l’incitation à la violence. Selon Bernstein, « les journalistes devraient analyser ce moment historique à la lumière des épisodes fascistes », ajoutant que « la présente période se situe à un étrange croisement entre culture de la célébrité et fascisme ».

Une telle analyse exige une grande prudence. Elle doit éviter de faire le jeu de Trump et de ses partisans, qui ont systématiquement retourné l’amalgame à leur avantage, mais également faire preuve d’une méthode d’analyse capable d’interroger les contextes historiques et sociaux propres au phénomène Trump.

Photo: Jeremy Patterson pour OTH Sylvain Raymond

Une telle méthode est proposée par Siegfried Kracauer dans son ouvrage De Caligari à Hitler : une histoire psychologique du cinéma allemand (Princeton University Press, 1947). À travers une analyse de la cinématographie allemande de la fin de la République de Weimar, Kracauer dégage différents codes et mythes récurrents qui reconstituent une histoire secrète des conditions socio-historiques dans lesquelles le fascisme allemand s’est développé. Nous proposons d’employer la méthode d’analyse cinématographique développée par Kracauer afin d’en apprendre davantage sur les conditions qui motivent la montée en popularité de la candidature de Donald Trump.

De Caligari à Hitler ou l’histoire secrète du cinéma allemand

Ami et collègue de Walter Benjamin et de Theodor Adorno, célèbres philosophes de l’École de Francfort, Siegfried Kracauer voit dans la création cinématographique un processus de collaboration, c’est-à-dire la production d’une oeuvre collective qui cristallise et conjugue des attitudes hétérogènes. Ainsi, contrairement à la thèse d’Adorno sur les industries culturelles, selon laquelle la culture de masse impose une idéologie, Kracauer prétend que le film reflète plutôt des « prédispositions psychologiques » largement partagées par le public allemand. Selon Kracauer, « même la propagande pure ne pouvait se permettre la fabrication de caractéristiques nationales, préférant plutôt miser sur certaines caractéristiques déjà existantes. En définitive, on s’assure que le public reçoit ce que les studios préfèrent mais c’est le public qui dicte ce qu’il souhaite recevoir ».

Cette manière de concevoir la production cinématographique comme un processus soumis aux impératifs du box-office et ainsi, ultimement, sous le contrôle du spectateur, est spécifique à Kracauer et le distingue de la plupart des observateurs de l’époque qui concevaient la propagande et le cinéma sous l’angle de la manipulation. Il est d’autant plus significatif de constater que les procédés marketing contemporains fonctionnent d’une manière similaire en ce qu’ils tentent de produire des contenus médiatiques en fonction des caractéristiques sociodémographiques des publics.

Ainsi, dans la perspective de Kracauer, le cinéma ne déforme pas la réalité. Bien au contraire, il a la capacité de révéler des réalités autrement impossibles à saisir, soit les « prédispositions psychologiques » partagées et bien réelles, qu’il exprime. Ainsi, l’analyse du cinéma vise à reconstituer une « histoire secrète » des « prédispositions psychologiques » qui se sont avérées être un terreau fertile au développement du fascisme allemand.

Photo: Seth Wenig Associated Press Les risques de la candidature de Donald Trump ne sont pas uniquement le fait du prétendant à la présidence, mais surtout des désirs du grand public, de sa fascination pour les personnages plus grands que nature.

Son analyse du cinéma expressionniste expose en particulier la fascination du peuple allemand (et des studios) pour les monstres et les univers monstrueux. L’exemple du somnambule du Cabinet du docteur Caligari (1920) est révélateur. Selon Kracauer, le dangereux attrait du public pour la figure autoritaire du docteur Caligari, qui manipule l’âme d’innocents contre leur gré, mais surtout l’absence de condamnation de sa figure totalitaire (Caligari échappe à toute accusation en grande partie grâce à son statut) lèvent le voile sur les désirs refoulés du public allemand.

Idem pour le tueur d’enfants en série dans le M (1931) de Fritz Lang. Malgré les appels à l’aide d’un meurtrier conscient de son trouble, dont il est incapable de se départir, les citoyens prendront la justice entre leurs mains. L’assassin sera jugé par un tribunal populaire, improvisé et mené par la mafia, à l’abri des regards (et du système judiciaire). Selon Kracauer, M révèle la perte de confiance du public dans les institutions incompétentes de la République de Weimar ainsi que l’urgence d’identifier et de condamner un bouc émissaire. C’est bien la dimension sadique du fascisme allemand, décrite par ailleurs sous la plume de Erich Fromm, qui est ici en cause et dont le propre consiste à rechercher la sécurité en « avalant » quelqu’un d’autre.

On retrouve ces mêmes thématiques dans Le Golem (1920), sauveur du peuple juif, où le monstre « golem » se retourne contre ses créateurs. Même thématique chez le porteur d’un grand hôtel dépossédé de ses prestigieux habits cérémonieux dans Le dernier des hommes (1924) de Murnau. La volonté de fabriquer un monstre d’argile ou un statut civil particulier strictement relié au port de l’uniforme révélerait les tendances masochistes de la classe ouvrière, également soulignées par Fromm, qui, après la défaite de la Première Guerre mondiale, se trouvait impuissante à retrouver son élan révolutionnaire du début du siècle.

Ainsi, Kracauer croit que l’écran cinématographique illustrait les prédispositions nationales du peuple allemand, à une époque où le fascisme allemand se présentait comme une solution politique à la fois séduisante et monstrueuse.

De Tony Stark à Donald Trump

Le plus récent phénomène à succès du cinéma américain est sans contredit la nouvelle vague, sur les grands écrans, des superhéros. Cette figure mythique de la culture américaine fait d’ailleurs son apparition lors de la période étudiée par Siegfried Kracauer, soit l’entre-deux-guerres. Le grand retour de la figure du superhéros auquel nous assistons aujourd’hui mérite une attention particulière en ce qu’il suggère une certaine analogie entre les deux époques.

Tout comme Kracauer, qui avait principalement défini son corpus autour du cinéma expressionniste, nous croyons pouvoir circonscrire notre analyse au sein du Marvel Cinematic Universe, communément appelé MCU. Non seulement cette diégèse se propose d’être en croissance exponentielle (le président du conseil d’administration de Disney, propriétaire de Marvel, a annoncé que le MCU se poursuivrait à perpétuité), mais elle s’est développée dans le contexte où le phénomène Trump est devenu possible.

En effet, c’est en 2008 — année qui coïncide avec l’élection de Barack Obama, la renaissance du Tea Party et l’arrivée du mouvement nativiste qui soupçonne le président de ne pas être né aux États-Unis, dont Donald Trump deviendra le porte-parole — qu’on retrouve en salle le premier Ironman (2008). La même année, l’univers multisegments (méthode de rédaction et de mise en marché qui fusionnent tous les récits de l’univers Marvel les uns dans les autres) prend forme pour la première fois lorsque le personnage Tony Stark, l’homme derrière le costume d’Ironman, apparaît dans le film Incredible Hulk (2008).

Par ailleurs, c’est ce même personnage d’Ironman, alter ego du milliardaire playboy Tony Stark, qui motive notre exploration de l’univers Marvel de cette époque. Les ressemblances sont multiples entre les caractéristiques du personnage Tony Stark et l’homme d’affaires new-yorkais devenu politicien Donald Trump. Après avoir hérité de la fortune de son père, et de son empire qui affiche son nom de famille (également sa marque de commerce) sur tous ses produits et gratte-ciel, Tony Stark est enlevé par de dangereux terroristes et gardé prisonnier dans les grottes afghanes, post-attentats du 11 septembre 2001, d’où il émerge tel un homme nouveau : Ironman.

Stark et Trump souhaitent tous deux sauver le peuple américain en érigeant un mur pouvant les protéger des envahisseurs étrangers, qu’ils soient extra-terrestres ou mexicains (le mot alien, en anglais, est utilisé pour étiqueter les immigrants illégaux). Tous les deux proposent également de lutter contre Hydra, ce groupe expansionniste de bureaucrates qui sèment le chaos en profitant des largesses des grandes institutions démocratiques. Cette hantise de l’expansion gouvernementale constitue le leitmotiv du discours républicain qui voit les grandes institutions gouvernementales comme un ennemi de la liberté. Dans sa version, Trump donne raison à la phobie Hydra en décriant le rôle joué par les différents lobbies dans la politique américaine, qu’il accuse d’empoisonner la démocratie. En prétendant financer sa propre campagne, Trump affirme son indépendance face à (l’illusion fantasmagorique) Hydra.

Même si Captain America — autre superhéros mythique de la famille Marvel, scientifiquement perfectionné pour vaincre les nazis — accepte de lutter aux côtés de Stark contre Hydra, il redoute maintenant les méthodes de sécurité proposées par Tony Stark. S’ensuit une confrontation entre deux visions des États-Unis, entre les superhéros qui appuient Captain America et ceux qui se rangent derrière Tony Stark, l’homme de fer. Cette confrontation culminera sous peu lors de la sortie en salle du film Captain America : Civil War (2016), terminologie massivement utilisée par ailleurs pour décrire la guerre interne qui déchire actuellement le Grand Old Party, divisé quant à la candidature de Trump.

Ainsi, on retrouve au sein du MCU, une division profonde entre des figures plus grandes que nature, des superhéros qui ont recours au prestige du costume tout en prétendant lutter pour la population. Ces mêmes superhéros demandent aux citoyens de leur faire confiance quant aux forces nécessaires à mettre en place pour leur sécurité. Ces thématiques peuvent être comparées à la fascination pour les monstres du cinéma expressionniste allemand, à l’inquiétante étrangeté, ce secret sorti de l’ombre (de l’allemand unheimlich), de la fascination pour l’autoritarisme. Tout comme les masses ouvrières allemandes, le public américain jongle présentement avec un contexte qui semble tout à la fois conditionner l’arrivée d’un pouvoir fort, celui des superhéros, et les dangers de dérapage au nom du bien commun tel que proposé par Tony Stark, son Ironman et les autres figures fantastiques.

Vers une définition du néo-fascisme américain

Ainsi, l’histoire secrète de l’univers cinématographique MCU présenterait un contexte national réceptif à l’arrivée d’un homme fort, militariste, riche et charismatique afin de protéger l’Amérique des manigances gouvernementales ainsi que des envahisseurs étrangers ; toutes des caractéristiques qui siéent à la candidature de Donald Trump.

Soyons clair : Marvel n’a pas anticipé ou même souhaité la montée en popularité de Donald Trump ; ni même que le MCU et Donald Trump sont fascistes. Sauf qu’un tel contexte aurait bien sûr été « orchestré » par les studios, mais surtout demandé par le public — et nous croyons que Kracauer serait d’accord avec nous.

Dans leur ouvrage, Le mythe nazi (Éditions de l’Aube, 1991), Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy tentent d’expliquer la conversion massive des Allemands au nazisme d’une manière proche de celle de Kracauer. Ils identifient une couche historique « entre l’histoire des mentalités, l’histoire de l’art et de la pensée et l’histoire politique : on pourrait l’appeler, faute de mieux, l’histoire des fictionnements ».

Les risques de la candidature de Donald Trump (et c’est principalement ce que Siegfried Kracauer souhaitait nous exposer grâce à son analyse du fascisme allemand) ne sont pas uniquement le fait du prétendant à la présidence, mais surtout des désirs du grand public, de sa fascination pour les personnages plus grands que nature capables de repousser les étrangers tout en limitant l’intervention du gouvernement qui minerait la prospérité des États-Unis.

Cette histoire des fictionnements d’une société, des histoires qu’elle se raconte sur elle-même, peut à tout moment s’incarner, sortir du cadre cinématographique.

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2 commentaires
  • Benoit Thibault - Abonné 23 avril 2016 11 h 23

    Analyse très intéressante

    "...des fictionnements d’une société, des histoires qu’elle se raconte sur elle-même, peut à tout moment s’incarner, sortir du cadre cinématographique."

    Cette analyse et cette phrase peuvent s'appliquer à bien d'autres sociétés. Elle démontre aussi l'impact de la coincidence (arrivé d'un Trump ou d'un Hitler) pour tomber à pic dans le terreau fertil.

    La dernière phrase pourrait aussi s'appliquer à notre société et au publicitaire qui n'hésite pas à entretenir nos fabulations avec des annones de VUS dans des routes urbaines sans aucune autres voiture! Le propension de notre société à ne pas voir les risques des changements climatiques et à s'imaginer que cela n'aura pas d'impacts sur nos vies ou celles de nos enfants.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 avril 2016 09 h 12

    … partager !

    « Ainsi, contrairement à la thèse d’Adorno (…), selon laquelle la culture de masse impose une idéologie, Kracauer prétend que le film reflète plutôt des « prédispositions psychologiques » largement partagées par le public » (Sylvain Raymond, auteur et consultant)

    De cette citation, rafraîchissante et de cette superbe analyse, cette triple analogie à la québécoise sur ou concernant son-le nationalisme :

    A Du temps de Duplessis-Léger, la propagande de masse, si elle existait ou accueillie, relevait de la volonté du public qui, chérissant un valeureux sauveur-défenseur de peuple, tel ce « héros » qu’on surnommait Le Noblet, l’aurait conduit et maintenu au pouvoir, et ce, pendant tout près d’une quarantaine d’années !

    Outre les questions entourant l’enfance de Duplessis-Léger, le Fleurdélisé et la Croix firent leur apparition plutôt que l’indépendance, et ce, dans un contexte hyper nationaliste ou nationalisant !

    B Du temps de René Lévesque, cet invincible Astérix accompagné d’un certain Obélix, la question nationale, se repositionnant à nouveau avec aucune propagande, s’est terminée par une simple option de peuple (oui et non, ou peut-être à la prochaine fois !) |

    C Du temps de Pierre Karl Péladeau, en situation d’acheminement au pouvoir (vers 2017-8 ?), et aux prises avec l’actuelle Gouvernance prônant le multiculturalisme à outrance et le désengagement des compétences québécoise sur son économie et l’État, le nationalisme du Québec risque de s’endormir à jamais si le peuple et sa maison, assimilés ou pas ?, « refusent » , largement, de le …

    … partager ! - 24 avril 2016 -