Bruxelles après Paris, la «croisade» se poursuit

Pour Auguste Comte, philosophe, homme de science et « père » de la sociologie (1797-1857), l’humanité ne progresse pas de façon linéaire, mais par « oscillations » successives, faites d’avancées et de régressions.
Photo: Wikicommons Pour Auguste Comte, philosophe, homme de science et « père » de la sociologie (1797-1857), l’humanité ne progresse pas de façon linéaire, mais par « oscillations » successives, faites d’avancées et de régressions.

Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le groupe État islamique vient de revendiquer les attaques du 22 mars contre Bruxelles, capitale de l’Europe. Dans son communiqué de presse, il plaide à nouveau, et dans les mêmes termes, la « légitime défense » qu’il avait déjà invoquée pour justifier les attentats du 13 novembre à Paris. Comme la Belgique aujourd’hui, la France avait alors, selon lui, « pris la tête de la nouvelle croisade » contre l’islam. La virulence de ces propos justifie leur mise en parallèle avec l’appel à la première croisade du pape Urbain II en 1095. Ces textes recèlent tant de similitudes sur le plan de la terminologie, du contenu et de leur contexte, qu’ils permettent de saisir que, mille ans plus tard, bien que les combattants aient en quelque sorte inversé leurs rôles, ils parlent toujours le même langage.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’avocat François Terroux et sa collaboratrice Sophie Orssaud

Urbain II prêchait qu’il fallait reprendre le Saint Sépulcre, « possédé par des peuples immondes », avec les « saints lieux qu’ils déshonorent et souillent avec irrévérence de leurs impuretés ». Le calife, chef spirituel et temporel de l’« État islamique », déclare aujourd’hui avoir pris « pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe ».

Pourrait s’ensuivre ce dialogue dont les répliques sont intégralement puisées dans leurs textes respectifs. Le calife : « Le bataclan, où s’étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité […] ». Le pape Urbain II : « Que dirai-je de l’abominable pollution des femmes, il serait plus fâcheux d’en parler que de se taire […] ». Le calife : « Un groupe ayant divorcé de la vie d’ici-bas s’est avancé vers l’ennemi en cherchant la mort […]. » Le pape Urbain II : « Remettez-vous en mémoire ce que dit le Seigneur dans son Évangile : “Qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi, quiconque les abandonnera en mon nom aura pour héritage la vie éternelle” […]. » Le calife : « Cette attaque n’est que le début de la tempête et un avertissement pour ceux qui veulent méditer et tirer des leçons […]. » Le pape Urbain II : « Qu’elle honte ne serait-ce pas pour nous si cette race infidèle, si justement méprisée, dégénérée de la dignité d’homme et vile esclave du démon, l’emportait sur le peuple élu du Dieu tout puissant ? »

 

Cet échange imaginaire met en relief, avec une acuité renouvelée, la récurrence des intégrismes religieux dans l’évolution de nos sociétés.

Oscillations

Pour expliquer ce phénomène, tant en Amérique du Nord qu’au Moyen-Orient, Auguste Comte, philosophe, homme de science et « père » de la sociologie (1797-1857), nous dirait que l’humanité ne progresse pas de façon linéaire, mais par « oscillations » successives, faites d’avancées et de régressions. Dans sa « Loi des trois états », il décrit le « passage nécessaire » de l’humanité par « trois états successifs ».

Le premier de ces « états », appelé par Comte « état théologique », correspond à l’enfance de la société alors qu’elle ne peut s’expliquer les phénomènes naturels que par une intervention divine. On le reconnaît à son mode d’activité : « la guerre de conquête », par laquelle un peuple s’approprie le territoire, les moyens de production et la personne même de ses voisins. À cet égard, Auguste Comte considère l’institution de l’esclavage dans l’antiquité comme un progrès social majeur en permettant d’intégrer, plutôt que d’exterminer, le peuple vaincu à la société du vainqueur.

Photo: Wikicommons Les textes du groupe État islamique et du pape Urbain II en 1095 recèlent tant de similitudes sur le plan de la terminologie, du contenu et de leur contexte, qu’ils permettent de saisir que, mille ans plus tard, bien que les combattants aient en quelque sorte inversé leurs rôles, ils parlent toujours le même langage.

Le deuxième « état » est qualifié de « métaphysique ». Il correspond à l’adolescence de la société lorsqu’elle glisse vers le scepticisme religieux. Elle abandonne alors peu à peu l’esprit de conquête pour se mettre en état de défense contre des peuples qui, moins évolués et encore en mode de conquête, cherchent à s’approprier ses richesses.

C’est avec le troisième « état », appelé « positif », que la société atteint l’âge de la maturité. Ce dernier se caractérise par un mode d’activité qui lui assure son autonomie. Grâce à son seul travail et à sa propre industrie, la société subvient alors à ses besoins. Cet « état » devrait être permanent.

Comme on l’a vu, Auguste Comte fait appel au terme scientifique d’oscillation pour illustrer la courbe décrite par l’évolution d’une société lorsqu’elle passe — ou revient — d’un « état » vers un autre. Quand l’Occident, entre les XVIIe et XIXe siècles, s’est livré à la traite négrière, il régressait vers l’état théologique comme le fait aujourd’hui le groupe État islamique qui, tout à sa guerre de conquête, a rétabli l’esclavage pour ses captives sur les territoires qu’il contrôle en Afrique et au Moyen-Orient.

Les oscillations historiques du monde musulman, faites d’avancées majeures pour l’humanité et de périodes de régression, correspondent aux différentes poussées expansionnistes de l’islam. La première, commencée en 632, s’est étendue, en à peine plus d’un siècle, de l’Inde jusqu’au midi de la France. Cet empire s’est rapidement morcelé, mais le rêve d’établir une communauté universelle est demeuré. Chez les musulmans, il s’agit de l’oumma ; en quelque sorte l’équivalent de l’oecuménisme des chrétiens.

Au début du XIXe siècle, une nouvelle poussée conquérante, entreprise cette fois au nom du wahhabisme, a échoué, mais cette doctrine, qui prône l’application rigoureuse et littérale des lois coraniques, s’est implantée en Arabie saoudite. On la reconnaît aujourd’hui à l’exemplarité des peines corporelles, imposées par les tribunaux saoudiens, qui a valu à Raïf Badawi dix ans d’emprisonnement et mille coups de fouet pour « insulte à la religion ».

Nous faisons face aujourd’hui à la plus récente de ces poussées, celle de l’« État islamique » qui, malgré la réprobation universelle qu’il suscite, continue d’attirer des jeunes de tous les milieux, de nombreux étudiants, dont certains de nos cégépiens.

Autant l’individu que la société

Pour Auguste Comte, la loi des trois états s’applique de façon identique à l’individu comme à la société. Alors qu’il traverse l’état théologique, l’enfant, attribue à Dieu les phénomènes qu’il ne peut expliquer. Ce pour quoi Comte qualifie cet « état » de « chimérique, imaginaire et fictif ».

Selon lui, auprès de la jeunesse, « l’instinct destructeur » l’emporte sur « l’instinct constructeur » malgré la « noblesse supérieure » de ce dernier, en raison de « la répugnance collective pour l’existence laborieuse ». De plus, l’image du « militaire conquérant » apparaît « plus énergique » et « plus digne » que celle de l’industriel parvenu à l’« état positif ».

Même scolarisés, ces jeunes trouvent séduisant l’état théologique qui, tout en les réconfortant de leurs angoisses existentielles, leur permet de vivre leur crise d’adolescence dans une rébellion « romantique » et conquérante qui leur permet, en plus, de prétendre revenir à des normes religieuses supérieures à celles de leurs parents.

C’est en droit de la famille et en droit criminel que se manifeste d’abord l’influence des lois religieuses. Imperceptible à ses débuts, cette influence ressurgit de façon insidieuse, comme sous le gouvernement Harper qui, sous prétexte de réduire le déficit, coupait les vivres aux organismes chargés de la planification des naissances.

La Turquie a été le premier de tous les États musulmans à garantir aux femmes le droit de voter, de s’instruire, d’avoir accès à toutes les professions, de se vêtir comme elles l’entendent et de pouvoir sortir sans être accompagnées. Aujourd’hui, le président Erdogan déclare qu’il est « contre nature » de considérer la femme comme l’égale de l’homme, qu’elle doit au contraire rester confinée au foyer avec un « quota » de quatre enfants à mettre au monde. Pour lui, l’utilisation de moyens contraceptifs constitue une « trahison envers la nation ».

Lorsque l’État s’ingère ainsi dans les affaires familiales, il s’assure un contrôle égal à celui que la religion peut exercer sur le corps de la femme et, par le fait même, de la mainmise sur la moitié de sa population dans ce qu’elle a de plus intime. C’est au moment où les lois religieuses prennent le dessus sur les lois de l’État que nous risquons de basculer dans le totalitarisme le plus asphyxiant.

En effet, un chef comme celui de l’organisation État islamique, qui cumule les pouvoirs politique et religieux et proclame n’obéir à d’autres lois qu’à celles de Dieu, décide, en réalité, seul de leur contenu et choisit lui-même les « juges-théologiens » qui donneront à ses exactions une apparence de légitimité.

La « constitution théocratique », comme Auguste Comte la décrit, correspond aux exigences de l’état théologique. Dieu, en tant que souverain, s’y réserve le pouvoir législatif. Pour veiller à l’application de la loi, il se fait représenter sur terre par un chef à la fois politique et religieux. Interrogé à ce sujet en 1966, le roi Fayçal ben Abdelaziz al Saoud d’Arabie saoudite a répondu : « Une constitution, mais pourquoi faire ? Le Coran est la meilleure des constitutions. »

Auguste Comte reconnaît qu’en permettant la convergence de nos énergies vers un but commun, l’« idée » de Dieu a joué un rôle essentiel dans l’enfance de l’humanité. Elle nous a permis d’atteindre le niveau d’organisation et de solidarité nécessaire pour sortir du chaos. Cependant, une fois ce but atteint, cette « idée » de Dieu non seulement cesse d’être utile mais devient un obstacle. Elle empêche, entre autres, le passage de la théocratie à la démocratie qui, par essence, assure à la société le privilège de se donner ses propres lois.

Ne perdons jamais de vue que le dogmatisme théocratique porte en lui le germe du dogmatisme totalitaire. Au chef religieux qui, au nom de Dieu, cumule tous les pouvoirs succédera le dictateur athée qui, par le culte de sa personnalité, ira jusqu’à s’ériger lui-même en « Dieu vivant ».

Avec l’exode massif que le groupe État islamique provoque chez les peuples qui l’entourent et la perte graduelle des territoires qu’il contrôle, il devra bientôt cesser de se présenter comme un État constitué et perdra ainsi tout pouvoir d’attraction auprès des jeunes. S’il se survit à lui-même, il ne sera plus qu’un groupement terroriste comme les autres, nuisible mais marginal. Les grands mouvements de solidarité formés à la suite de chaque attentat comme celui contre Charlie Hebdo où, toutes religions et nationalités confondues, 1,5 million de personnes ont manifesté pour la liberté, permettent de croire et d’espérer que l’« oscillation historique » que l’organisation État islamique a cherché à provoquer n’aura pas lieu.

Avec la collaboration de Sophie Orssaud

9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 26 mars 2016 09 h 11

    Des esclaves de leur foi

    Le comble de l'horreur est de laisser croire que si un individu avoue ses fautes, Dieu lui pardonnera et lui parlera directement, voila la folie de cette doctrine qui rend les individus esclaves, pauvres enfants sacrifiés et qui deviennent des monstres, commend maintenant empêcher cela, n'avons-nous pas notre part de responsabilitées

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 26 mars 2016 09 h 23

    Excellente réflexion

    Merci pour la qualité de cette analyse appuyée sur la pensée d'Auguste Comte.

    Je souhaite que ce texte soit beaucoup lu.

    • Alain Massicotte - Abonné 27 mars 2016 22 h 59

      Je partage Alain Massicotte

    • Alain Massicotte - Abonné 27 mars 2016 23 h 33

      Je répète mais merci pour ce magnifique texte souhaitant qu'il soit lu par le plus grand nombre de personnes.Ce texte contribue à comprendre notre peur . Dommage qu'il ne soit pas publié dans plusieurs journaux ,ceux qui le lirrait pourrait contribuer ainsi à diminuer leur peur et leur ignorance .

  • Denis Paquette - Abonné 26 mars 2016 09 h 44

    Des canaux privilégiés

    Selon moi il est impossible que nos jeunes hallucinés n'aient pas accès a des canaux privilégiés pour accomplir leurs méfaits, leurs besoins sont trop nombreux pour qu'il n'en soit pas ainsi,

  • Réjean Huot - Abonné 26 mars 2016 11 h 31

    Réjean Huot

    Nous ne sommes pas sortis de la caverne...

    L'histoire se répète! Pourtant on repart toujours au début de la page. Pourquoi sommes-nous toujours condamnés à recommencer? Et toujours on appuie les mêmes philosophies, les mêmes modes de penser… On élit toujours des candidats qui pensent de la même manière avec les mêmes doctrines…

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 mars 2016 05 h 34

      « Pourquoi sommes-nous toujours condamnés à recommencer? » (Réjean Huot)

      Pourquoi ? Plusieurs raisons !

      Parmi elles, on retrouve celles dont, de génération en génération, l’être humain, naissant, se développant et tombant, est ou demeure en quête de ses « origines », de cette première page susceptible de l’étonner d’absence ou de présence …

      … AUTRE ! -28 mars 2016 -

  • Jean Roy - Abonné 26 mars 2016 12 h 02

    Oscillation ou régression?

    À mon avis, ce texte se révèle moins rigoureux et moins évocateur par rapport à ce qui a généralement été présenté dans cette série.

    Je veux bien croire que Comte a enrichi sa loi des trois états en y incorporant des formes transitoires (qui inclurait, semble-t-il, le concept d’oscillation), mais le passage de l’état positif à l’état théologique ne représenterait pas, à mon avis, dans ce schéma théorique une simple oscillation… mais plutôt une inexplicable régression qui sauterait par-dessus la marche du 2ème état!

    Cela fait fi du positivisme de Comte, qui croyait en la résolution du conflit entre le besoin l’ordre et la marche du progrès! Et cela nie la dimension historique des trois états :
    1- L’état théologique (ou fictif);
    2- L’État métaphysique (ou abstrait), qui devait être transitoire : grosso modo les 17e et 18e siècles avec Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Rousseau, etc.
    3- L’État positif (ou scientifique), qui devait être définitif : grosso modo à compter du 19e s. et de Comte lui-même!