Quand la religion devient meurtrière

Pour des extrémistes comme les combattants du groupe État islamique, tout ce qui est extérieur à la nouvelle communauté qu’ils forment est envisagé comme l’œuvre du diable, non seulement l’Occident, mais aussi les musulmans eux-mêmes. Sur la photo, des Irakiens chiites pleurent la mort de soldats tués par le groupe EI.
Photo: Haidar Hamdani Agence France-Presse Pour des extrémistes comme les combattants du groupe État islamique, tout ce qui est extérieur à la nouvelle communauté qu’ils forment est envisagé comme l’œuvre du diable, non seulement l’Occident, mais aussi les musulmans eux-mêmes. Sur la photo, des Irakiens chiites pleurent la mort de soldats tués par le groupe EI.

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Photo: Marie-Josée Lavallée Marie-Josée Lavallée

Comment une grande religion peut-elle servir de justification à des vagues d’attentats et de meurtres ? Les écrits du philosophe allemand Eric Voegelin (1901-1985) ouvrent des avenues de réflexion philosophique sur cette question aussi délicate que complexe. Émigré aux États-Unis en raison de la montée du nazisme, la pensée politique de Voegelin a d’abord pris la forme d’une dénonciation de ce régime meurtrier, qu’il qualifie à ce moment de « religion politique », expression qui a donné son titre à l’ouvrage rédigé avant l’exil, Les religions politiques (1938). Si Voegelin envisage la possibilité qu’un régime politique séculier puisse se doter d’une aura religieuse, comme le nazisme, il n’a pas négligé le cas inverse, celui de l’appropriation d’une grande religion comme l’islam à des fins politiques, voire comme fondement de diverses collectivités politico-religieuses. Le nazisme, analysé par Voegelin, faisait usage du crime et du meurtre comme instruments ordinaires, tout comme les groupes islamistes radicaux de notre époque, fussent-ils le groupe État islamique, Boko Haram ou al-Qaïda et leurs « cellules » et adeptes respectifs, avec des différences évidentes d’échelle, d’organisation, d’intention, mais aussi, d’ennemi désigné. Chez les islamistes radicaux de notre temps, il ne s’agit pas tant d’une race que d’une civilisation entière et tout ce qui l’évoque. Tentons de mieux comprendre ce cas à l’aide des ouvrages Les religions politiques et La nouvelle science du politique (1953). Si Voegelin avait en vue le christianisme et le judaïsme, il estimait que son analyse pouvait s’appliquer à toute religion. Sa voix se serait assurément élevée contre les horribles actes dont nous avons été témoins.

Déplacement du sacré

Voegelin établit une distinction entre religions spirituelles ou transcendantes, par exemple le christianisme et l’islam, et religions intramondaines, appellation qui recoupe une diversité de communautés, séculières, politiques, mais aussi religieuses. Dans les religions spirituelles, la réalité est articulée autour du dieu transcendant, ou Dieu, désigné comme « l’être le plus réel ». Mais les religions mondaines effectuent un déplacement du sacré et du divin. Elles le replacent dans un ou plusieurs éléments du monde, définissant ainsi un nouveau centre sacré autour duquel s’articule la réalité, et qui est « désigné fanatiquement comme l’ordre juste de l’être ». Cet élément prend la place de Dieu et cache tout le reste, et « surtout Dieu lui-même » (Les religions politiques, p. 37-38). Le fondement du nouveau centre sacré, dans le cas des mouvements laïques, peut être la nature, le peuple ou l’humanité, comme l’écrit Voegelin, qui fait référence au nazisme. Le cas inverse, celui d’un groupe se réclamant d’une religion donnée, suppose que le nouveau centre sacré est constitué d’éléments issus d’une religion existante. La foi se resserre et se fixe autour de points de doctrine religieuse ou de passages de textes sacrés choisis, les plus susceptibles de servir la rhétorique du groupe en question. La foi tend alors à se transformer en idéologie. C’est sur cette base que Voegelin critique le puritanisme dans La nouvelle science du politique : s’il se réclamait de la Bible, le puritanisme faisait pourtant table rase de la majorité de ses enseignements (NSP, p. 195, 197). De manière générale, Voegelin reconnaît dans l’histoire moderne du christianisme une tendance à la progression de l’immanentisme. Les islamiques radicaux de notre temps s’approprient certains éléments de la foi islamiste qu’ils consolident en une idéologie mettant de l’avant l’action violente et prônant le sacrifice de soi au nom de la « cause ».

L’ennemi intramondain

Selon Voegelin, la mise en avant de l’action humaine dans le monde, dans les mouvements intramondains, répond à un désir de surmonter la fragilité et les incertitudes de la foi. Certains individus ne peuvent vivre « l’au-delà comme réel que s’il se présente avec éclat et vacarme, avec la violence et l’effroi d’une puissance supérieure sous la forme d’une personne souveraine et d’une organisation […] » (RP, p. 39). Ils se mettent alors en quête d’expériences dans lesquelles ils peuvent dépasser leur existence. L’action humaine se voit conférer un caractère sacré, et prend le sens d’un accomplissement eschatologique, prétendant hâter la venue du paradis sur terre par le recours à la violence (NSP, p. 187). C’est une prise de conscience aiguë de la souffrance humaine, et la recherche conséquente de voies de rédemption, qui incite un mouvement intramondain à passer à l’action (RP, p. 38).

Illustration: Antoine Robitaille Émigré aux États-Unis en raison de la montée du nazisme, Eric Voegelin a dénoncé ce régime meurtrier, qu’il a qualifié à ce moment de « religion politique ».

Les fins intramondaines et supramondaines s’enchevêtrent dans les radicalismes islamiques de notre temps. L’occupation de parties de l’Irak, de la Syrie et de certains pays et certaines régions d’Afrique et en particulier l’appellation d’« État islamique » témoignent d’objectifs intramondains. L’action violente est dirigée contre un ennemi intramondain, l’Occident, qui incarne les forces du mal. Mais le fait que de jeunes gens radicalisés n’hésitent pas à se donner le mort en vue de cette lutte témoigne de la persistance de la croyance en une destinée supramondaine de l’action individuelle. Dans les religions intramondaines, écrivait Voegelin, « le sens de l’existence individuelle devient l’action instrumentale en vue du progrès collectif » (RP, p. 88). Ce « progrès », dans le cas des groupes islamiques radicaux, peut prendre la forme d’un fondamentalisme, une tentative idéalisée de retour aux origines du dogme, qui alimente le refus et le rejet en bloc des développements modernes des sociétés, généralement associés à l’« occidentalisme ». Ainsi, l’attaque de certains « symboles » de l’Occident, telles la société de consommation ou la culture du divertissement, est un trait commun de nombreux actes terroristes récents, perpétrés au nom de Dieu.

De toute évidence, si les radicalismes islamiques se réclament de l’islam et utilisent le Coran comme livre sacré, ce n’est pas au sens de la foi « ordinaire » du croyant. Le musulman ordinaire pourra apparaître comme un hérétique aux yeux de l’individu radicalisé, bien qu’il n’apparaisse pas toujours comme un ennemi juré au même titre que le non-musulman. Eric Voegelin écrivait que la « nouvelle ecclésia », à entendre, la communauté intramondaine, qu’elle soit laïque ou qu’elle s’appuie sur une religion, se présente comme l’oeuvre de la volonté divine et se trouve, de ce fait, en lutte avec l’« ancienne ecclésia », la religion dans laquelle elle a pris racine (RP, p. 82), l’islam dans le cas qui nous intéresse. Tout ce qui est extérieur à la nouvelle communauté est envisagé comme l’oeuvre du diable (RP, p. 82), non seulement l’Occident, mais aussi les musulmans eux-mêmes. Ceux qui pénètrent le « centre sacré » du mouvement se considèrent comme des élus, et ceci suscite « une séparation très nette entre eux et le reste du monde ». L’humanité se divise en deux catégories, les frères et les profanes (NSP, p. 195). Si la plupart des attentats commis récemment par des mouvements islamiques radicaux en Occident ont pu laisser croire que les cibles ne sont que des Occidentaux, souvent choisis pour des raisons particulières, les attentats de Paris et d’Ouagadougou ont démontré que la perspective de tuer des musulmans n’a aucune importance : ils comptent parmi « leurs » rangs. L’adhésion à l’enseignement professé par le groupe, et promu soit par des figures charismatiques, soit par le biais des médias électroniques, est le seul critère d’inclusion, par-delà de la communauté de foi.

Sacrifice de soi

Comment un mouvement qui se réclame de Dieu, lorsqu’il dévoile son penchant pour la destruction et le meurtre, peut-il demeurer attrayant au point de conduire nombre de jeunes gens au sacrifice entier de soi ? D’une part, Voegelin expliquait que les mouvements intramondains modifient le concept de vérité, lequel devient synonyme de ce qui est bénéfique à l’existence de la communauté (RP, p. 90-91). Le mouvement n’est pas traversé par « la substance sacrale originaire », à partir de sa source ultime, Dieu, comme c’est le cas des religions spirituelles. Il devient cette substance (RP, p. 85), bien qu’il prétende agir sur l’ordre divin (RP, p. 86). Ainsi, la vie individuelle, l’existence physique et spirituelle n’ont de sens qu’à travers la communauté, laquelle occupe la place de Dieu (RP, p. 93-94). Une fois l’adepte bien imprégné de la « vérité » du mouvement, et conforté dans celle-ci par ses « frères », sa conviction est inébranlable. « Si vous leur démontrez de façon convaincante leur absurdité, ils vous répondront : “ L’apôtre du Christ lui-même fut tenu pour fou ”. » (NSP, p. 196) Voegelin, de son temps, ne pouvait envisager un type de communauté autre que « physique ». Or, les freins à l’expansion de celle-ci, l’espace et le temps, sont désormais levés. La communauté peut désormais s’étendre au-delà des frontières, plus ou moins secrètement et à une vitesse fulgurante, grâce à Internet, un « symbole » de la culture occidentale très prisé des islamiques radicaux.

D’autre part, Voegelin rappelait que l’agitation, ou le sentiment religieux, fait appel à l’instinct, à l’irrationnel. Dans la communauté intramondaine, « les extases ne sont plus spirituelles, mais instinctives, et conduisent à l’ivresse sanguinaire du geste » (RP, p. 99). La tension religieuse « a besoin de la tension du combat et de l’extase du geste » (RP, p. 101), et celui qui commet le geste « se frappe lui-même jusqu’à l’extinction de son propre désir et l’épuisement de sa volonté ; le geste pur, sans but, l’acharnement sur soi et le déchirement de sa propre chair sont des actes mystiques de dissolution de soi et de communion avec le monde jusqu’à l’extase dans l’ivresse du sang » (RP, p. 103). L’agitation mystique s’enchevêtre au désir meurtrier à un point tel que la fièvre funeste transportant ces individus, qu’ils associent à la ferveur religieuse, peut retomber sur leur propre personne : ceci conduit au spectacle effroyable de jeunes radicaux qui se font exploser.

Comment dissocier la religion des appropriations idéologiques et funestes, et la reconduire à son fonds authentique d’amour et de fraternité, à sa fonction de guide pour l’humanité ? La réponse de Voegelin aux dérives de son temps recoupe certains commentaires récents. Cette transformation nécessite un renouveau religieux, « initié par de grandes personnalités religieuses » (RP, p. 25). Cela impliquerait, dans le monde d’aujourd’hui, la constitution d’un mouvement destiné à faire connaître le contenu positif de la foi islamiste, d’une part, pour inspirer le désir d’adhérer à cette foi et de la vivre en accord avec ce message, d’autre part, pour « reconvertir » les radicaux à la foi dont ils se réclament.

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1 commentaire
  • Alain Massicotte - Abonné 13 mars 2016 23 h 55

    Quand la religion devient meurtrière.

    Comment reconvertir les radicaux à la foi dont ils se réclament.A mon humble avis celà va prendre des siècles la richese n'est pas réparti entre les pauvres et les riches et nous les Occidentaux avons fait une guerre sans merci à certaines populations.Si c'était à notre peuple qu'ont avait fait un tel massacre notre devise serai JE ME SOUVIENS!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!.