Polanyi contre Uber

Karl Polanyi a développé une conception large et multidimensionnelle de l’économie.
Illustration: Tiffet Karl Polanyi a développé une conception large et multidimensionnelle de l’économie.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
Jonathan Durand Folco

L’épineux conflit entre les taxis et la compagnie Uber qui sévit dans plusieurs grandes villes du monde (New York, Paris, Toronto, Montréal, etc.) n’est pas un fait anodin et passager qui se résorbera calmement avec le temps, mais un symptôme d’une transformation beaucoup plus fondamentale liée à l’émergence d’une nouvelle « économie collaborative » qui commence déjà à modifier le paysage du marché du travail, des habitudes de consommation et des formes de coopération sociale. Si certaines analyses plutôt simplistes considèrent qu’il s’agit avant tout d’une opposition entre les privilèges d’une industrie désuète et le progrès des nouvelles technologies, l’historien, économiste et philosophe hongrois Karl Polanyi (1886-1964) tracerait sans doute un portrait bien différent et plus nuancé de la situation. En quoi ce penseur original, avant tout connu pour son célèbre livre La grande transformation qui porte sur la naissance de l’économie de marché et la crise sociopolitique des années 1930, pourrait-il nous éclairer sur les ambivalences de l’économie collaborative, sur les réactions contradictoires qu’elle suscite et les perspectives législatives qui pourraient réguler ces nouvelles pratiques économiques ?

Une institution

Tout d’abord, Polanyi a développé une conception large et multidimensionnelle de l’économie qui ne se limite pas à des échanges libres et volontaires entre des individus sur le marché. Loin d’être un espace abstrait d’interactions entre homo economicus, l’économie est d’abord un procès institutionnalisé, c’est-à-dire un processus social intimement lié à des normes, coutumes, règles et lois qui régissent son fonctionnement. « L’économie humaine est […] encastrée et englobée dans des institutions économiques et non économiques. Il importe de tenir compte de l’aspect non économique. Car il se peut que la religion et le gouvernement soient aussi capitaux pour la structure et le fonctionnement de l’économie que les institutions monétaires ou l’existence d’outils et de machines qui allègent la fatigue du travail. » (1)

Selon Polanyi, le marché n’est pas un phénomène naturel et spontané mais une institution, c’est-à-dire une construction sociale dont nous pouvons faire l’histoire. Contrairement à la perspective marxiste qui analyse le capitalisme comme un mode de production basé sur l’exploitation de la classe ouvrière par les capitalistes et la propriété privée, Polanyi mobilise les outils de l’histoire économique, l’anthropologie et la sociologie comparée pour comprendre comment des pratiques économiques complexes qui étaient auparavant « encastrées » dans la société ont fait place, au XIXe siècle, à la croyance en un marché autorégulateur et séparé du reste de la société. Le « désencastrement » et la dérégulation de l’économie découlant de la marchandisation du travail, de la terre et de la monnaie amenèrent d’importantes conséquences sociales et environnementales, parfois dévastatrices, déclenchant du même coup de vives réactions chez les groupes concernés pour limiter les effets négatifs de cette transformation.

Forces du marché et forces sociales

Pour revenir au cas d’Uber, une entreprise propriétaire d’applications mobiles de mise en contact d’utilisateurs avec des conducteurs réalisant des services de transport, nous assistons à l’émergence d’un nouveau modèle économique qui, évoquant l’idée de libre concurrence, permet de contourner les réglementations fiscales, sociales et administratives en vigueur : permis de taxis, contrôle des tarifs, assurances collectives, etc. Comme Uber considère ses chauffeurs comme des « partenaires », c’est-à-dire comme des sous-traitants indépendants et non comme des employés de la compagnie, cette entreprise peut externaliser les risques sur les travailleurs autonomes tout en modulant librement les prix selon un mécanisme basé sur l’offre et la demande, avec des tarifs dix fois plus élevés lors du réveillon du Nouvel An par exemple ! Si on ajoute le fait qu’Uber combine des techniques d’optimisation fiscale, un lobbying agressif et d’énormes dépenses publicitaires pour contourner le système d’impôts, mettre en échec les tentatives de régulation et écraser la concurrence, il n’est pas surprenant que les acteurs précarisés par ce nouveau joueur utilisent différents moyens pour protéger leurs intérêts et faire entendre leur voix.

Jonathan Durand Folco

Selon Polanyi, les chauffeurs de taxi viseraient à contrer ce mouvement de marchandisation opéré par Uber afin de « réencastrer » l’économie dans la société. « Pendant un siècle, la dynamique de la société moderne a été gouvernée par un double mouvement : le marché s’est continuellement étendu, mais ce mouvement a rencontré un contre-mouvement contrôlant cette expansion dans des directions déterminées » (2), écrivait-il. D’un côté, les forces du marché cherchent à s’affranchir des obligations sociales afin d’augmenter la mobilité du capital et du travail, tandis que les forces sociales poussent dans la direction opposée afin de limiter les ravages d’une marchandisation généralisée. Ici, les chauffeurs de taxi revendiquent plusieurs formes de protection sociale, que ce soit par la défense de leurs droits, un encadrement légal des pratiques d’Uber, ou encore l’interdiction pure et simple de cette entreprise. Si Polanyi ne serait pas surpris des conflits sociaux, politiques et judiciaires entourant les activités d’Uber, que penserait-il des possibilités et des problèmes de l’économie collaborative en général ?

Économie du partage

L’économie collaborative, également appelée « économie du partage », repose sur de nouvelles formes d’organisation « horizontales » facilitant la mutualisation des biens, espaces et outils afin de favoriser le troc et les échanges entre individus plutôt que la propriété personnelle exclusive. Comme le soulignait déjà Aristote il y a deux mille ans, « la richesse réside bien plus dans l’usage que dans la possession ». Des plateformes numériques innovantes et applications mobiles permettent aujourd’hui d’élargir considérablement la portée des échanges qui étaient autrefois confinés à la sphère familiale, les cercles d’amis et la communauté, en multipliant les relations pair-à-pair (P2P) entre inconnus par des systèmes basés sur la confiance et la réputation. Ces plateformes d’échange favorisent une meilleure allocation des ressources, le recyclage, l’atomisation de l’offre, l’élimination des intermédiaires, la création de revenus hors des circuits de l’emploi traditionnel, et l’accès à des biens et services qui étaient auparavant offerts par les seules entreprises. L’économie du partage inclut la consommation collaborative (agriculture soutenue par la communauté, covoiturage), les modes de vie collaboratifs (coworking, cohabitat), la finance collaborative (crowdfunding, monnaies alternatives) et la production collaborative (Wikipédia, Fablabs, imprimantes 3D).

«Hold-up idéologique»

Or, pourquoi une start-up de la Silicon Valley est-elle devenue l’icône de l’économie collaborative, au point où le terme « ubérisation » désigne maintenant l’ensemble de ces nouvelles pratiques sociales ? Polanyi ne serait sans doute pas impressionné par la valeur boursière de 50 milliards de la compagnie qui opère dans plus de 60 pays, et partagerait sans doute le constat de l’économiste Benjamin Coriat, pour qui « Uber a fait un hold-up idéologique sur l’économie collaborative, transformant une disposition citoyenne en source de profits. Il a mis en place une économie de prédation en lieu et place d’une économie de partage » (3). En effet, comment départager des organisations aussi diverses que Airbnb et le couchsurfing, TaskRabbit et les systèmes d’échanges locaux (SEL) ?

Polanyi distinguerait ici trois « formes d’intégration » pour désigner « les mouvements institutionnalisés par lesquels sont reliés les éléments du processus économique — des ressources matérielles et du travail jusqu’au transport, au stockage et à la répartition des biens » (4) : la réciprocité, la redistribution et l’échange. Premièrement, la réciprocité renvoie aux diverses formes de partage et d’opérations basés sur les principes de symétrie, de mutualité et de don. Deuxièmement, la redistribution désigne les méthodes de collecte et d’allocation des biens en fonction d’un principe de centralité (comme l’État social par exemple). Troisièmement, « l’échange comme forme d’intégration dépend de la présence d’un système de marché ; contrairement à une conception fréquente, ce dernier constitue une structure institutionnelle dont l’origine ne réside pas dans des actes isolés d’échange » (5). Ce troisième modèle comprend ainsi les relations marchandes entre individus ou entreprises, le système des prix, le mécanisme de l’offre et la demande, etc.

Cette tripartition originale a notamment inspiré l’idée d’une économie plurielle avancée par les promoteurs de l’économie sociale et solidaire qui distinguent celle-ci de l’économie publique (État) et de l’économie privée (marché). Comment cette distinction entre réciprocité, redistribution et échange marchand permet-elle de comprendre la dynamique de l’économie collaborative ? Polanyi avancerait sans doute que l’« ubérisation » représente une forme de « marchandisation » des activités sociales, économiques et domestiques, basée sur un accès monétisé aux biens et services d’autrui et le principe de l’offre et la demande, tandis que l’économie du partage reposerait avant tout sur la réciprocité, le don, l’entraide et la solidarité. Si nous prenons par exemple les clients d’Airbnb, ceux-ci recherchent avant tout le confort à un prix abordable, un lieu propre à proximité d’un centre touristique. Ces « critères d’achat » se distinguent des critères d’évaluation des adeptes du service gratuit Couchsurfing, pour qui l’essentiel réside dans la personne rencontrée, les moments avec l’hôte et l’hospitalité. Si TaskRabbit propose des échanges payants entre particuliers, un système d’échange local (SEL) permet à ses membres de partager des compétences et des savoir-faire par une logique du don et une monnaie spéciale dont l’unité de compte n’est pas l’argent, mais le temps. (6)

Modèle hybride

En résumé, l’analyse polanyienne permet de montrer que l’économie collaborative représente un modèle économique hybride travaillé par deux formes d’intégration en tension : l’échange marchand et la réciprocité. Des entreprises comme Uber contribueraient à accélérer le processus de marchandisation, la flexibilisation du travail et la précarisation des conditions de vie, par l’extraction d’une rente extirpant la valeur monétaire de la coopération entre individus. Nous aurions alors affaire à une sorte de « capitalisme nétarchique » (7), pour reprendre l’expression de Michel Bauwens, qui désigne la « hiérarchie des réseaux » gouvernés par les grandes corporations privées comme Google, Amazon, Facebook, Apple, Uber, Airbnb, etc.

D’un autre côté, Polanyi observerait sans doute que l’ubérisation favorise directement un contre-mouvement de protection sociale visant à « ré- encastrer » l’économie dans la société, non seulement par des régulations institutionnelles (législations sur les taxis, l’hôtellerie, les travailleurs autonomes, etc.), mais par l’émergence d’initiatives citoyennes, innovations sociales et modèles économiques basés sur la réciprocité : logiciels libres, biens communs, coopératives d’activité et d’emploi regroupant des entrepreneurs indépendants bénéficiant d’une couverture sociale (Coopaname), open design, et autres « utopies concrètes » visant à étendre la coopération par le biais de nouveaux outils numériques (platform cooperativism).

Ainsi, l’économie collaborative n’est pas d’abord une révolution technologique, mais une forme sociale complexe allant d’une économie marchande « à la carte » à une économie du partage permettant éventuellement de dépasser le néolibéralisme, ou plutôt la « société de marché » dont parle Polanyi. Cette expression « signifie tout bonnement que la société est gérée en tant qu’auxiliaire du marché. Au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans le système économique » (8).

«Nouvelle grande transformation»

Si le philosophe hongrois a toujours critiqué le « sophisme économiste » (9) qui réduit l’ensemble des pratiques socioéconomiques aux seuls échanges marchands, c’est parce qu’il considérait l’économie comme étant toujours et déjà enracinée dans une histoire, une société, un territoire. Il proposait ainsi de remplacer la conception formelle de l’économie, basée sur la relation efficace entre les moyens et les fins dans un contexte de rareté, par une définition substantielle de l’économie, qui « souligne ce fait primordial que les hommes, comme tous les autres êtres vivants, ne peuvent vivre durablement sans un environnement physique où ils trouvent leur subsistance » (10). À une époque marquée par le démantèlement de l’État-providence, les déboires de la finance mondialisée et la crise écologique, l’oeuvre de Polanyi s’avère utile non seulement pour comprendre les rouages de la « nouvelle grande transformation » en cours, mais pour imaginer les institutions et pratiques sociales qui permettront d’assurer une transition écologique et démocratique de l’économie.


(1) Karl Polanyi, « L’économie en tant que procès institutionnalisé », dans M. Cangiani, J. Maucourant, (dir.), Essais de Karl Polanyi, Seuil, 2008, p. 59.
(2) Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, Paris, 1983, p. 193.
(3) Martine Orange, « Benjamin Coriat : Uber a fait une OPA idéologique sur l'économie collaborative », Mediapart, 9 février 2016. 
(4) Karl Polanyi, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion, Paris, 2011, p.77.
(5) Ibid., p.84.
(6) Martin Denoun, Geoffroy Valadon, « Posséder ou partager ? », Le Monde diplomatique, octobre 2013. 
(7) Michel Bauwens, « L’économie peer-to-peer est plus productive car elle est passionnelle », Without Model, 13 mars 2015. 
(8) Karl Polanyi, La grande transformation, p.88.
(9) Karl Polanyi, La subsistance de l’homme, p.37-54.
(10) Ibid., p.55.

 

Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le conflit entre Uber et les taxis est un symptôme d’une transformation liée à l’émergence d’une nouvelle «économie collaborative».
5 commentaires
  • Claude Rondeau - Abonné 27 février 2016 10 h 29

    Quel plaisir

    Enfin quelqu'un qui propose de donner un sens à la vie contemporaine.
    Heureux sommes-nous, lecteurs du Devoir.
    Félicitations à M. Robitaille d'avoir eu cette audace.
    Claude Rondeau

  • Sylvain Auclair - Abonné 27 février 2016 10 h 53

    Collaboratif

    Ça me fait toujours rire quand on décrit Uber comme de l'économie collaborative. En fait, c'est une multinationale qui exploite ses travailleurs et pratique du dumping!

  • Michèle Lévesque - Abonnée 27 février 2016 11 h 45

    Sans fatalisme, ni naïveté … Magistral

    Je dois relire pour assimiler, mais j'ai beaucoup aimé cet essai.

    Découverte du concept d'économie collaborative, d'abord, en le situant dans une perspective qui déborde l'usage habituel et trop étroit de la notion d'économie, ensuite. Cf (je cite) : "Il [Polanyi] proposait ainsi de remplacer la conception formelle de l’économie, basée sur la relation efficace entre les moyens et les fins dans un contexte de rareté, par une définition substantielle de l’économie, qui « souligne ce fait primordial que les hommes, comme tous les autres êtres vivants, ne peuvent vivre durablement sans un environnement physique où ils trouvent leur subsistance »".

    C'est cette envergure de l''eco-nomía" - les règles (nomos) de gestion et de co-habitation de la Maison commune" (eiko) - que nous avons d'urgence besoin de retrouver.

    C'est un texte qui permet aussi de sortir des scénarios défaitistes et fatalistes qui naissent d'une lecture uniquement technologique de ce type de problèmatiques (Uber, Facebook, etc.), tout en appelant à la vigilance pour ne pas laisser le social être engouffré dans les lois brutes du marché. C'est du moins ainsi que je m'approprie votre segment (je cite) : "d’un autre côté, Polanyi observerait sans doute que l’ubérisation favorise directement un contre-mouvement de protection sociale visant à « ré- encastrer » l’économie dans la société, non seulement par des régulations institutionnelles (législations sur les taxis, l’hôtellerie, les travailleurs autonomes, etc.), mais par l’émergence d’initiatives citoyennes, innovations sociales et modèles économiques basés sur la réciprocité...".

  • Daniel Gagnon - Abonné 27 février 2016 17 h 26

    Saint Uber...

    Si je me souviens bien, Uber a eu l'effronterie de publier, il y a quelque temps, une lettre ici même dans Le Devoir, une lettre sournoise pour demander de l'aide à la population, oui je dis bien de l'aide, une aide pour étendre son système supposément charitable, prétextant justement la libération communautaire et le support collectif dont il se faisait hypocritement l'apôtre, à 40 milliards de chiffre d'affaires!

    Merci Jonathan Durand Folco pour ce juste éclairage sur les véritables desseins de cette multinationale agressive et asociale.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 28 février 2016 17 h 03

    Un très bon texte bien documenté

    De la matière pour écrire un livre sur l'"ubérisation" de nos sociétés avec nombreux exemples à l'appui dans divers domaines.

    J'en ai appris sur les mouvements de transformation actuels et à venir de notre type d'économie. La jeunesse vit déjà ces changements que d'autres générations ont du mal à suivre et à comprendre.

    Merci de décortiquer tout cela pour les lecteurs du Devoir.